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De mon périple en France voisine…
Lors de ses périples en camping-car, la famille Poppins s'arrête parfois aux abords d'un complexe sportif - on n'y dérange personne une fois le dernier ballon rangé - ou sur des aires "France Passion" lorsqu'elle voyage au-delà des frontières helvétiques le temps d'un week-end prolongé.

Après avoir gravi vendredi le sentier des cascades du Hérisson, Tom Pouce et ses 13 kilos sur le dos, Mister a décidé de nous emmener au P'tit Québec, pour y manger une fondue fort bonne bien que très surprenante pour nos papilles de Suisses : je n'aurais jamais imaginé déguster un tel plat agrémenté d'estragon notamment !

Et comme tout le monde le sait, la fondue, peu importe sa recette, crée la bonne humeur : nous l'avons partagée avec d'autres voyageurs de passage, dont un couple accompagné d'un enfant de cinq ans.

Alors que Bacchus se chargeait de délier les langues est tombée la question "vous avez déjà un enfant, de presque vingt ans si j'ai bien compris, quel a été votre parcours jusqu'à l'adoption de Jules ?"

La femme a eu une petite hésitation puis elle nous a raconté qu'elle et son mari avaient adopté cet enfant après avoir perdu leur deuxième fils en raison d'une maladie "on a essayé d'en avoir un troisième mais ça n'a jamais marché et il a fallu du temps à mon mari pour accepter l'idée d'une adoption". Jules est donc arrivé en France après avoir vécu les 21 premiers mois de sa vie en Chine "mais ma grossesse aura duré trois ans jusqu'à ce qu'il soit parmi nous".

J'aurais voulu être capable de lui dire un truc intelligent, un truc qui aurait exprimé mon empathie pour ce qu'elle avait vécu : perdre un enfant sera toujours une épreuve atroce; j'aurais voulu être en mesure de dire à quel point je comprenais le besoin de reprendre le dessus en donnant de l'amour à un autre enfant : à mes yeux, l'enfant qui vient après la mort n'est jamais un remplaçant mais le désir de continuer un chemin de vie.

Inutile de vous dire que je n'ai rien trouvé à dire à part "je comprends" et que je me suis contentée de tendre mon verre à celui qui tenait la bouteille de vin à la main.

N'empêche, même une fois couchée, je n'ai eu de cesse de penser à cette famille, à son chemin jusqu'en Chine et à son retour avec Jules : quels souvenirs garde-t-il de son pays d'origine, quelles questions sont et seront les siennes au gré de sa vie en France, que lui diront celui et celle qu'il appelle "Papa" et "Maman" lorsqu'il voudra connaître des détails sur son histoire ? Combien de questionnaires, de tests, d'examens ont-ils dû subir avant d'obtenir cet agrément, nécessaire à toute adoption en France ?

Je ne le saurai jamais, nos chemins se sont séparés après cette soirée, les enfants Poppins et le petit Jules s'étant couchés ravis de la liberté qui avait été la leur pendant que leurs parents dégustaient les spécialités de la région.

L'adoption... Mon meilleur ami en a refusé l'idée et sa relation n'a pas survécu à la stérilité et à l'absence d'enfant; ce couple-là a trouvé dans le regard malicieux de ce petit garçon la force de reprendre la route. Et j'en viens à me demander qui est le plus chanceux : l'homme et la femme qui accueillent un enfant qui, dans son pays d'origine, est considéré comme "sans parents", pas toujours morts ou inconnus mais en tout cas dans l'incapacité de subvenir à ses besoins, ou l'enfant, qui trouve dans cette nouvelle famille un ancrage et l'amour dont tout être a besoin pour grandir et se construire ?

Etre parents n'est jamais simple : quelle force faut-il lorsqu'aux difficultés inhérentes à chaque âge - et elles sont nombreuses si j'en crois les récits de mes amis occupés à batailler avec des ados - s'ajoutent celles de l'origine, des racines, des raisons de l'abandon, des motivations ayant conduit à ouvrir sa porte, son coeur à un nourrisson ou un petit enfant dont on ne sait parfois presque rien mais qui a une si forte symbolique ?

Etre un enfant n'est jamais simple : à huit ans, on est pressé d'en avoir dix de plus et à quinze ans, on ne voit pas encore le chemin qu'on voudrait prendre. Comment alors trouver sa voie lorsqu'à ces questionnements s'ajoutent des regards si souvent interrogateurs - même lorsqu'on a l'accent marseillais, on ne peut pas nier son apparence physique - ou lorsque le parcours de vie est parsemé, de ci, de là, de remarques malveillantes ou racistes ?

Cesse-t-on un jour d'être le parent adoptif pour être simplement "parent" ? Que répond l'enfant adopté à la question "tu viens d'où, toi ?"

Mon questionnement est probablement un peu naïf, peut-être maladroit mais sincère est mon désir de dire à tous ces couples, à tous ces enfants d'ailleurs et d'ici que mes pensées de bonheur les accompagnent.

Qui disait que les billets de Madame Poppins se terminent toujours par une question ?

6 commentaires
1)
ysengrain
, le 06.06.2011 à 07:34
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Mon histoire a fait que je me suis longtemps posé la question: comment on aime ? Pourquoi on aime ? J’avais un besoin impérieux d’obtenir des réponses, et qui fassent que d’autres questions ne surgissent pas de ces réponses. De question en question, j’en suis arrivé à me dire, – que celles et ceux qui sont parvenus à ce type de réponse «implicitement» ne se moquent pas – qu’il fallait remonter à nos débuts, oui, non pas la naissance …. mais avant.

1ère lecture importante: Sous le signe du lien de Boris Cyrulnik, puis tout ce qu’il a écrit et tout particulièrement Les nourritures affectives. Et là, je lis la phrase « in utero, le foetus a des mouvements de déglution, il baigne dans le liquide amniotique: il boit sa mère »

Vous avez compris ? On aime parce qu’on est nourri … et on s’attache. Je simplifie à l’extrême.

Quant aux enfants adoptés, je n’ai pas de réponse précise. Là encore, peut-être que Cyrulnik, peut venir à notre secours. Le fracas mental que représente l’absence de parent(s), l’absence d’amour, peut être «réparé» par la résilience.)

3)
Jérémie
, le 06.06.2011 à 10:34
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Vaste sujet… ou plutôt, vastes sujets.

Je ne suis pas un spécialiste de l’adoption, mais j’ai vécu la chose d’assez près : ma soeur a été adoptée. Pour compléter le tableau, mettez-y trois frères (enfants biologiques). D’ailleurs, j’ai eu chaud : mes parents pensaient déjà à l’adoption pour leur troisième enfant. C’est pas passé loin!

Et de toutes les discussions que j’ai pu avoir avec d’autres familles ayant vécu l’adoption ou prévoyant de la vivre, je ne peut retirer qu’une chose : il n’y a pas deux adoptions pareilles. Je ne vais pas parler spécifiquement de l’adoption de ma soeur, car je n’ai pas son accord pour en parler ici (c’est son histoire, c’est elle qui choisit). Je vais donc me borner à quelques propos généraux.

Bien sûr, on peut voir des statistiques, et certains éléments favorisent l’émergence de troubles liés notamment à l’abandonnisme. (contrairement à ce qui est dit trop souvent, les enfants adoptés n’ont que rarement “un problème avec leur adoption”, mais bien d’avantage un problème avec leur abandon, que ce soit le fait d’être orphelin, abandonnés, ou dans l’incertitude.) Ces éléments commencent à être bien connus par les spécialistes… encore faut-il que les familles acceptent d’aller les consulter : bien trop souvent, les familles refusent d’aller chez un psy (-chologue ou -chiatre, à choix), car pour eux, il s’agit d’un aveux d’échec vis-à-vis de ce défi qu’est l’adoption.

Or, en la matière, il y a une bonne partie de loterie : j’en veux à preuve les familles multi-adoptrices. Il est fréquent que dans une même famille, certaines adoptions se passent très bien (j’entends par là une bonne intégration, pas de troubles abandonniques, un enfant et des parents à l’aise avec les discussions liées aux parents biologiques) et d’autres plus difficiles (troubles abandonniques, troubles de l’attachement, difficultés dans la création d’une identité personnelle…).

Il n’y a donc pas de culpabilité (sauf cas exceptionnels de maltraitance, évidemment!) à avoir quand un enfant adopté “va mal”. Mais il y a des choses à mettre en place, pour essayer d’améliorer la situation. Sans qu’il y ait de solution miracle, malheureusement.

Ceci dit, on fait tout un binz’ concernant les adoptions, essentiellement parce qu’on a des statistiques alarmantes (aux derniers chiffres, 50% des adoptions seraient génératices de troubles), mais je suis persuadé que les enfants biologiques ont le même potentiel de trouble. La différence, c’est qu’on a pas de statistiques pour nous refroidir…

Bon, je pourrais continuer, mais mon cours commence… Je repasserai plus tard.

4)
Anne Cuneo
, le 06.06.2011 à 14:24
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J’ai adopté une enfant et j’estime que ma plus grande réussite en la matière c’est d’avoir réussi à considérer, depuis le premier jour, qu’elle était sortie de mon ventre. Cela peut s’appeler du refoulement, mais le fait est que c’est un refoulement qui a très bien marché. Nous avons eu, elle et moi, les difficultés habituelles des mères et des enfants. Son père et moi avons divorcé, mais c’était pour des raisons dans lesquelles elle n’avait rien à voir. Aujourd’hui encore, quarante ans plus tard, j’arrive à me souvenir parfaitement du temps où je la portais dans mon ventre (en fait j’attendais qu’elle arrive). C’est peut-être du refoulement, mais cela nous a permis d’avoir, je crois, un rapport normal, ni plus ni moins bien que si elle n’avait pas été adoptée.

J’avais eu un petit garçon qui était mort en naissant, mais je n’ai jamais au grand jamais considéré cette adoption comme un «remplacement». C’est un plus.

5)
Jérémie
, le 06.06.2011 à 16:47
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Merci Anne pour ce message.

Il est important de souligner également toutes les adoptions qui se passent comme sur des roulettes. Trop souvent, dans les médias, les forums, les blogs, on dramatise la situation.

6)
Madame Poppins
, le 06.06.2011 à 23:39
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Ysengrain,

Si je comprends intellectuellement le processus de la résilience, je me demande néanmoins ce qui fait que parfois, cette étincelle est là et pourquoi, au contraire, elle n’est pas là : comme l’évoque Jérémie, il arrive que dans une fratrie, l’un des enfants adoptés trouve ses racines et “se pose” tandis que l’autre, également adopté, n’y parvient pas, alors que l’un et l’autre ont les mêmes parents.

Et même si tu dis simplifier à l’extrême, je pense que l’adage qui dit que “Liebe geht durch den Magen” a quelque chose de “juste”.

Renaud, n’est-ce pas mais rien que pour l’histoire de la comtesse décapitée, le déplacement en valait la peine !

Jérémie,

Je pense que tu fais bien de souligner qu’il n’existe pas une adoption mais des adoptions et qu’aucune histoire ne ressemble à l’autre; en outre, comme tu le dis si bien, les statistiques ne montrent que ce qu’on veut bien leur faire dire et que la biologie à elle seule ne permet pas d’éviter les turbulences. Ceci étant, est-ce que toi et ta soeur parlez de l’adoption, de ce que cela a représenté et représente pour elle et pour toi aussi ?

Anne,

J’ai été très touchée par ton message et te rejoins : je pense qu’un enfant, même s’il est adopté, “sort du ventre”, de la mère, probablement aussi du père d’une certaine manière, le désir de vie, de partage, de don résultant “des tripes” – et du coeur -.

Merci pour vos mots, ici ou ailleurs…. mes pensées vous accompagnent.