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Hôtel des coeurs brisés, une enquête de Marie Machiavelli (5)

 

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Chapitres précédents:

 

Les chapitres précédents d’un roman à suspense sont trop difficiles à résumer. Nous y renvoyons le lecteur: le feuilleton paraît le dimanche et peut être consulté en ligne.


 

 

V

 

 

J’ai mangé sur le pouce et je suis retournée au bureau. Sophie m’avait fait savoir qu’elle m’avait préparé un petit dossier de presse sur ce qu’elle appelait le cas Savary, et j’étais impatiente de le lire.

Ici, il faut que je fasse une parenthèse. Cela fait bientôt dix ans que les téléphones portables de poche existent, et j’ai longtemps refusé d’en avoir un. Je n’ai pas envie qu’on m’appelle lorsque je ne suis pas au bureau. Pendant des années, j’ai eu une recherche, c’est-à-dire un de ces petits appareils qui vibrent et sur lesquels vient s’inscrire un numéro de téléphone à rappeler. Ma recherche n’a été utilisée que par Sophie, à la rigueur par Pierre-François, par Rico, et très rarement par qui que ce soit d’autre. Le jour où les SMS, appelés aussi textos, ont fait leur apparition, Sophie a commencé à me scier pour que j’aie un téléphone portable. Moins cher et plus pratique. J’ai résisté tant que j’ai pu. Mais quand ma recherche s’est cassée, je me suis résignée au téléphone portable. Seuls Sophie, Pierre-François et Rico en ont le numéro, et en cas de nécessité je peux en changer. Pierre-François et Rico me connaissent et évitent autant que possible de m’appeler. Sophie m’envoie, par textos SMS, les mêmes messages qu’auparavant, à peine plus complets. Quant à moi, en cas de besoin, j’utilise mon portable comme une cabine; Swisscom (le principal opérateur suisse de téléphone, en grande partie propriété de l’État) a supprimé un grand nombre de cabines téléphoniques et renchéri celles qui restent (vive le service public !). Si j’ai envie de bavarder avec quelqu’un, j’attends d’être près d’un appareil fixe.

Tout ça pour expliquer que, avant de quitter le bureau, Sophie m’envoie, le cas échéant, des messages sur mon portable. Ce jour-là, elle m’avait écrit: «J’ai posé sur votre table un petit dossier de presse sur le cas Savary.» C’est Sophie tout craché, ça: je ne lui avais rien demandé, mais elle y avait pensé.

Première constatation, la mort de Savary avait fait la une de pratiquement tous les journaux suisses, et de toute la presse sportive européenne.

Dans les heures qui ont suivi sa mort, les journaux titraient: Le Suisse Savary trouvé mort dans son hôtel; ils parlaient de son physique avantageux, de ses débuts prometteurs, de réussites en chaîne dans des courses de plus en plus importantes. On parlait également d’une mauvaise chute au Tour des Quatre-Lacs l’année précédente, qui l’avait contraint au repos. Liège-Bastogne-Liège aurait été une sorte de prélude au Tour de Suisse, puis à la compétition de ses rêves, le Tour de France. Savary avait été frappé par le destin alors même qu’il incarnait le renouveau du cyclisme helvétique. Bref, beaucoup de violons.

Ce premier jour, il n’était pas question de dopage, on se contentait de mentionner en passant, sans y attacher plus d’importance que ça: la police criminelle enquête.

Les jours suivants, les gros titres allaient dans la direction de: la cause de la mort reste incertaine. Dans les articles, on commençait à envisager que Savary aurait pu prendre de l’hormone de croissance. Un laboratoire de Constance, spécialisé dans les substances dopantes, cherchait des résidus de produits illicites. Et on recherchait dans ses cheveux des traces d’érythropoïétine.

Je me suis remémoré ce que m’avait dit le spécialiste du sport: avec un décès inexpliqué, la police criminelle intervient automatiquement, et il est d’usage qu’on fasse une autopsie. N’empêche… Le juge ordonnait-il vraiment aussitôt qu’on fasse des analyses de ce genre? La première idée qui était venue à tout le monde devait tout de même être que feu Savary s’était dopé et qu’il avait imprudemment forcé la dose. J’ai goûté tout particulièrement l’humour d’un des responsables médicaux de son équipe qui déclarait à un journaliste: «Je ne comprends rien, c’est un mystère. Il est totalement inhabituel qu’un sportif de haut niveau meure aussi soudainement.» Si même moi j’avais une liste de l’hécatombe sur les douze derniers mois, cela signifiait sans doute que cela arrivait plus fréquemment qu’il ne voulait bien le dire.

J’ai levé les yeux et me suis adressée à la photo sur ma table.

«Je sais bien que tu étais un fan, papa, mais tout de même, tu n’aurais pas dressé l’oreille, toi, à ma place?»

Comme si feu Roland Machiavelli avait voulu me répondre, le téléphone s’est mis à sonner. Après une seconde de panique (j’avais posé la question à haute voix), je me suis raisonnée, ai pris le temps de me demander qui cela pouvait bien être. Je n’aurais pas voulu devoir m’expliquer avec Walser, l’écrivain industriel, je n’avais même pas eu le temps de penser à lui depuis la veille. J’ai fini par me décider à répondre en pensant que c’était peut-être Rico, mais j’ai tout de même pris la précaution de faire comme si j’étais mon propre répondeur:

«Ici l’agence Machiavelli. Nous ne…»

«Ça va, Marie. Je viens de passer sous tes fenêtres et de voir la lumière. On te devine même, toi, à ta table; question camouflage, tu as des progrès à faire.»

C’était Jérôme Denereaz.

«Ah ! Salut Docteur. À vrai dire, je craignais un importun. Tu montes?»

«Non. Je suis dans ma voiture, en route pour chez moi, et déjà comme ça je vais me faire engueuler par mes gosses, sans parler de ma pauvre femme qui doit être à bout de forces, vu que les bambins n’avaient pas d’école aujourd’hui. Mais je préfère te téléphoner maintenant qu’à la saint-glinglin. Dis-moi, qu’est-ce que tu as fait à Van Holt?»

«Ce que j’ai fait à Van Holt? Que veux-tu que je lui aie fait? Rien. Pourquoi? Il a disparu?»

«Alors, là, comme inconsciente, il n’y a pas mieux que toi. Je crois qu’il a eu le coup de foudre, tu ne t’en es pas aperçue?»

«Jérôme… Je ne savais pas que tu étais un lecteur assidu de Gala, de France-Dimanche, de tous ces journaux qui voient des amours instantanées partout. On a causé médecine, substances dopantes, et on a bu un truc pas mal qui s’appelle, si ma mémoire est bonne, Jonge Genever, un gin un peu jeune, quoi.»

«Et tu ne t’es rendu compte de rien?»

«Il n’y avait rien de quoi on doive se rendre compte. Le mec était froid et réservé. Il a un sourire enjôleur, je te l’accorde, mais il en fait un usage parcimonieux. Il t’a dit qu’il avait eu le coup de foudre?»

«Pas du tout. Mais cela se voyait.»

«Des petits cœurs qui lui sortaient par les yeux et la bouche, sans parler des trous de nez, probablement…»

«Un type, froid et réservé, comme tu dis, qui prend la peine de me retrouver dans les méandres de l’hôpital à six heures du soir, pour se renseigner sur le compte d’une nana avec laquelle il vient de boire un pot, tu en déduirais quoi, toi, Herlock Sholmes?»

«Rien du tout. Il veut savoir s’il peut me faire confiance en me révélant les secrets de la dope sportive.»

Mais je me suis dit tout à coup qu’il pourrait y avoir quelque chose de vrai dans ce que disait Jérôme en repensant au voyage à Vintimille – j’aurais pu y aller seule, mais il s’était arrangé pour venir avec moi.

Pendant ce temps, Jérôme a poursuivi son exposé sur ma naïveté, et je l’ai laissé dire. Nous avons fini par raccrocher après qu’il m’a recommandé de l’appeler s’il se présentait encore un problème.

«Et le jour où tu auras le rapport d’autopsie de Savary, je le lirai volontiers.»

«Je ne manquerai pas de te le faire passer. Et merci pour tout, monsieur Soleil.»

Je me suis remise à ma lecture, mais il faut avouer que ma tête vagabondait, pour plusieurs raisons qui auraient dû être indépendantes les unes des autres, mais qui ne l’étaient pas. Il y avait le fait que Rico ne m’avait pas téléphoné depuis plusieurs jours, et qu’il ne répondait pas au portable qu’il n’avait jamais eu aucun scrupule à utiliser jour et nuit, lui. Est-ce qu’il lui serait arrivé quelque chose? Et il y avait Van Holt, dont je n’avais même pas retenu le prénom, j’ai dû extraire sa carte de visite de mon sac pour le trouver: Jan, rien d’original.

J’ai fini par me faire violence; je voulais savoir à quel moment les journaux avaient commencé à parler ouvertement de dopage à propos de la mort de Savary. J’aurais pu m’y attendre: la troisième vague d’articles est venue après les résultats de l’autopsie: «Savary est mort de mort naturelle», ce gros titre d’un quoti­dien les résumait plus ou moins tous. Je me suis tout de même posé quelques questions: l’affirmation péremptoire venait quatre jours seulement après la mort du champion. Avait-on vraiment fait toutes les analyses possibles? En lisant de plus près un article paru quelque part en Suisse alémanique, j’ai fini par découvrir que le Parquet thurgovien part de l’idée que la mort de Savary est naturelle. Il rédigera un rapport définitif lorsque les analyses histologiques seront achevées. Mais il semblerait qu’il se soit agi d’une mort subite. Et l’article poursuivait, en assurant que, toujours selon le Parquet, certes, le cœur de Savary avait été plus gros que la moyenne; mais que ce que le journal appelait le cœur du sportif n’était pas une transformation maladive de cet organe, mais bien une adaptation aux exigences accrues de l’organisme. J’ai été tentée d’appeler Jérôme pour lui demander ce qu’il pensait de ça, et pour qu’il me dise ce qu’est une analyse histologique, mais j’ai fini par renvoyer cela au lendemain.

J’ai encore tenté, vainement, de trouver un article différent, qui exprimerait un doute, un simple doute, sur la cause du décès. Ils s’étaient tous accrochés avec voracité à la mort naturelle: athlètes, officiels, journaux, organisateurs – l’unanimité, quoi. J’ai fini par me dire que j’étais comme d’habitude une mauvaise tête, que mieux valait aller siroter un whisky avant de me coucher. Demain, il fallait d’ailleurs que j’appelle Florence pour savoir où en était Marietta. Je n’aurais pas voulu me retrouver face à Walser avant d’avoir quelque chose à lui dire.

Cela a été ma première question le lendemain, en arrivant, presque à l’heure selon les critères de Sophie.

«Comment se fait-il que Walser n’a pas appelé? J’aurais juré que c’était le genre à s’informer trois fois par jour.»

«Cinq», a dit Sophie sur un ton funèbre. «Il va me falloir potasser un traité de rhétorique pour me débrouiller avec ce type-là. Il a appelé toutes les deux heures, et…»

Le téléphone a sonné.

«Ah ! le voilà», a dit Sophie avec assurance. Elle a décroché. «Enquêtes Machiavelli?… Bonjour, monsieur Walser… Non, je vous l’ai dit hier, elle n’est jamais là à neuf heures… Oui, je le lui ai rappelé… Mais elle avait l’intention de partir pour Florence aujourd’hui, je crois. Je l’attends… Oui, bien sûr, je lui dirai… Non, je vous assure…»

Je suis allée jusqu’à la porte d’entrée, l’ai ouverte, et je me suis pendue à la sonnette.

«Il faut que j’interrompe, monsieur», a dit Sophie de sa voix la plus suave. «Il y a quelqu’un à la porte. Mme Machiavelli vous rappelle dès qu’elle arrive. Si elle n’est pas déjà partie. Au revoir.»

Elle a raccroché avec une certaine violence.

«Il faut que j’appelle Marietta», ai-je aussitôt dit pour détendre l’atmosphère.

«Je ne suis même pas sûre que ce soit légal, ce que veut ce monsieur», a grommelé Sophie.

«Servons-nous une bonne tasse de thé, et je vous raconte ce que m’a expliqué l’autre soir Me Clair.»

Pendant que nous sirotions, j’ai résumé pour une Sophie mi-goguenarde, mi-agressive, ce qui m’était resté de la petite leçon de Pierre-François sur le droit d’auteur. Si j’acceptais d’être un «nègre», comme on dit si élégamment dans le jargon, je n’aurais aucun droit sur mon travail, mais je ne participais pas pour autant à un crime: la condition sine qua non étant que Walser s’engage auprès de son éditeur à livrer un manuscrit, mais sans que son contrat porte la mention «sorti entièrement de sa tête», ou quelque chose dans le genre. Si l’éditeur acceptait, et qu’il acceptait sa signature, tout était pour le mieux. Si l’éditeur en question était au courant, il pouvait exiger que Walser se mette en règle avec ses «nègres» (dans les pays anglo-saxons on parle d’«écrivains fantômes», c’est moins raciste et plus poétique). Mais ça n’allait pas plus loin.

«Quel monde, je vous jure !» ai-je conclu.

«Vous faites faire vos recherches sur Machiavel par Marietta. Et Walser n’en saura rien, lorsque vous lui communiquerez les résultats.»

«Oui, mais ce que je produis, moi, ce n’est pas une œuvre d’art. C’est en quelque sorte un matériau de construction, des briques, une marchandise, quoi, que je mets au point avec collaborateurs et sous-traitants. Ça se fait couramment. Le rapport final, c’est nous qui le ferons. Lui, il fait même écrire l’œuvre qui sera publiée. Et puis, zut, un roman, c’est tout de même autre chose.»

«Au niveau d’un éditeur, ça devient un objet à vendre.»

«Oui, bon, ça finit aussi par être de la marchandise. Mais, au départ, cela doit venir du plus profond de soi. Du moins c’est ainsi que j’ai toujours considéré l’écriture, même s’il est vrai que je n’y ai pas pensé souvent. Bref, appelons Marietta.»

Au téléphone, son répondeur m’a appris d’une voix fraîche qu’elle était «dans les profondeurs d’une bibliothèque», et qu’elle conseillait qu’on laisse un message. Je me suis exécutée. Les profondeurs devaient être assez proches de la surface, car moins d’une heure après, elle m’appelait.

«Tu sais que Léonard de Vinci voulait faire de Florence un port de mer en élargissant l’Arno», ­a-t-elle dit, sur le ton de quelqu’un qui vient de dé­couvrir l’Amérique.

«Marietta, c’est de Machiavel qu’il est ques­tion.»

«Je vous rappelle, madame l’ignare, que Léonard de Vinci est un contemporain de Machiavel, et que comme lui il est florentin.»

«Et alors?»

«Alors Machiavel et Léonard se connaissaient.»

«Et alors?»

«Et alors, l’un avait le savoir, l’autre le pouvoir politique de mettre en œuvre ce savoir.»

«Je vois.»

En fait, je ne voyais guère. Elle a dû percevoir le doute dans ma voix.

«Marie, c’est là que j’en suis, et je ne suis pas encore très sûre de mon affaire. Mais je t’assure que c’est prometteur. Ça me fait même mal au ventre de penser que je vais vendre ça à un type comme ton Walser, ça ferait un mémoire de licence magnifique.»

«Marietta, ma chérie, rien ne t’empêche… Il ne saura pas que tu as existé, c’était dans le vent, nous aurons été deux sur l’affaire, l’éventuelle rencontre entre deux génies de la Renaissance n’est pas brevetée.»

«Et puis, suis-je en état d’écrire une thèse sur un tel sujet? Tout compte fait, probablement pas. Je ne suis qu’une souillon de l’écriture.»

«Tu es jeune, tu as le temps de sortir des cuisines.»

«Bon, j’y vais.»

«Et qu’est-ce que je dis à Walser?»

«Ne lui parle pas de Léonard, pour l’instant, arrange-toi, dis-lui qu’il faut encore que tu lises et que tu cherches, les documents sont difficiles à trouver et complexes. Ce n’est que la stricte vérité, d’ailleurs. Bon, ciao.»

J’avais mis le haut-parleur pour que Sophie profite de la conversation. Lorsque j’ai raccroché, nous nous sommes regardées.

«Débrouillez-vous, Sophie. Faites ce qu’elle dit.»

«Oh, je n’y manquerai pas.»

«Et vous n’aurez pas à mentir à propos de mon absence. Je vais aller à Bischofszell et environs d’abord, puis à Vintimille.» Je lui ai raconté la proposition de Van Holt. «C’est peut-être une perte de temps, mais tant pis… Si seulement je savais ce que je cherche exactement…»

«Telle que je vous connais, ça finira par venir. Je vais vous mettre au point un horaire. Vous allez à Nice en avion?»

«C’est sans doute ce qu’il y a de mieux.»

Quelques clics et, deux appels plus tard, elle m’avait concocté un petit voyage.

J’ai appelé le portable de Van Holt, et je lui ai fait part de mes intentions.

«Je voudrais bien aller voir les lieux du crime, si crime il y a eu. Je vais passer une nuit là-bas, puis je prendrai l’avion à Zurich.»

«Parfait. Et une fois que vous serez à Nice?»

«Sophie, ma secrétaire, m’a réservé un hôtel. Je vous propose qu’on se rencontre, d’une manière ou d’une autre.»

Nous nous sommes promis de nous appeler, et avons raccroché. Tu parles d’un amoureux transi. Il m’avait expédiée comme on avale une bière – pas de temps à perdre, disait le ton de sa voix.

Là-dessus, j’ai appelé Juliette Savary.

«Est-ce que vous avez reçu le rapport d’autopsie de votre fils?»

«Toujours pas. Et puis, cette autopsie, je ne lui fais pas confiance.»

«Un peu tard, vous ne croyez pas?»

«Oui et non. C’est parce que je n’ai jamais fait confiance à tous ces gens que j’ai empêché que Damien soit incinéré. Il est enterré mais, en cas de besoin, on peut refaire des analyses.»

Un silence.

«Où donc vivait Damien?» ai-je fini par demander.

«À Vétroz, en Valais. Sur place pour s’entraîner, comme il disait.»

«Vous avez déjà vidé son appartement?»

Un grand soupir.

«Non. Je n’en ai pas encore eu le courage. Et comme le chalet nous appartient, je me suis dit qu’il valait mieux laisser passer un peu de temps.»

«Pensez-vous que je puisse aller y faire un tour? Juste comme ça, pour essayer de comprendre Damien.»

«Si je ne suis pas obligée de vous accompagner… Je ne suis pas encore prête. Voulez-vous que je vous envoie la clef?»

«Non, je vais venir la prendre, si vous permettez.»

Nous avons pris rendez-vous.

J’ai passé le reste de la journée à courir, à chercher dans les dictionnaires tant des termes comme érythropoïèse que des informations sur les rapports qu’auraient pu entretenir Machiavel et Léonard de Vinci.

Le lendemain, j’ai passé la matinée à la bibliothèque à feuilleter des dictionnaires médicaux et de vieux journaux sur le dopage; je n’ai rien appris de nouveau sur le principe, seulement des variantes et des détails. Je me rendais compte une fois de plus que le dopage n’est un secret pour personne, mais qu’on en parle le moins possible et que, dans les pages sportives, on traite la compétition comme si ça n’existait pas. J’ai fini par en avoir marre, j’ai plié bagage.

J’ai fait un saut jusque chez les Savary, qui vivaient à La Sallaz, en visant l’heure du repas de midi, parce que je voulais voir dans quel milieu ils vivaient, et je voulais faire la connaissance de M. Savary. Il était encore plus stupéfiant que sa femme. Je savais qu’il avait quarante ans passés, mais je lui en aurais donné trente à tout casser. Comme sa femme, il s’habillait avec soin, et, ensemble, les Savary avaient tout du couple à la mode, très loin de l’image des parents éplorés qu’ils étaient pourtant. Ils dégageaient la détresse par tous les pores, en dépit de leur chic.

«Nous voulons tout savoir, Mme Machiavelli», a dit M. Savary. «Tout. Si notre fils nous a menti et s’est dopé au point d’hypothéquer sa vie, il faut aussi que nous le sachions. Il nous a assurés qu’il ne touchait pas à ces choses-là, mais un fils peut-il avouer de tels écarts à ses parents?»

C’était à peine une question, à laquelle je n’ai pas répondu, et qui n’a provoqué qu’un faible geste de déni de sa femme.

«Est-ce que vous auriez l’adresse de son compagnon de chambre?», ai-je encore demandé. Les journaux parlaient de chambres à deux.

«Il la partageait toujours avec Jacques Junot, ils étaient amis depuis l’école primaire, et ils ont fait carrière ensemble. Là où l’un était, l’autre n’était pas loin.»

«À vous entendre, l’un, c’était toujours Damien, et l’autre, toujours Jacques; est-ce que je me trompe?»

Un vague sourire s’est fait jour sur les deux visages, mêlé de quelque chose qui ressemblait à de la fierté.

«C’est vrai», a admis M. Savary. «Mais ils n’en étaient pas moins des amis inséparables, très dévoués l’un à l’autre.»

Il a griffonné l’adresse sur un bout de papier. C’était dans le quartier. Avant de redescendre jusqu’au Rôtillon, je suis donc allée voir. Je suis tombée, cette fois, sur une maman plus classique: une ménagère lausannoise dans la cinquantaine, s’essuyant les mains dans un linge de cuisine.

«Entrez, entrez. On allait se mettre à table. Si vous voulez partager un morceau avec nous…»

Jacques n’était pas là, il était quelque part dans le nord de la France en train de disputer une course. Mais ses deux frères aînés et son frère cadet m’ont fait un tableau complet des exploits du champion. Il avait failli remporter Liège-Bastogne-Liège, est-ce que je me rendais compte? L’année dernière il était troisième, cette année second, il n’avait été battu qu’au sprint. Il avait été sélectionné pour le Tour de France… et ainsi de suite. Bien sûr la mort de Damien était un coup dur pour tous.

«C’était comme un cinquième fils pour moi, comme un frère pour eux tous, ce garçon», a dit d’une voix émue Mme Junot. «Ses parents étaient souvent absents, alors ils nous le confiaient. Lorsqu’il était tout petit, ils étaient encore étudiants, vous savez, ils l’ont vraiment eu très jeunes. Ils sont dévastés, les pauvres.»

Elle m’a mis entre les mains tout un dossier de coupures de presse, tant sur Damien que sur Jacques, rapportez-les quand vous voudrez, et vous-même, vous êtes un peu pâlotte, venez de temps à autre faire un bon repas avec nous. C’était le genre de la maison – porte et bras ouverts. Damien avait dû se sentir à son aise, parmi ces gens. C’est chez eux que j’ai enfin vu une photo où il était en civil, et non en cycliste; il était en complet sombre, de coupe impeccable, en vrai fils de ses parents. Il ne lui manquait que la cravate. Il avait dû être grand, remarquablement beau et sans doute ambitieux, son port de tête exprimait cela subtilement. Ses yeux noirs étaient perçants et, sur la photo que Mme Junot gardait sur sa cheminée, sans tendresse aucune. Son sourire était retenu. Damien Savary avait dû être un garçon réservé. Pas étonnant qu’il n’ait pas voulu partager ses problèmes de dopage – en admettant qu’il en ait eu – avec ses parents ou ses amis.

J’ai tout emporté, photo comprise, en promettant de tout renvoyer le lendemain. Sophie habitait à deux pas, elle leur rapporterait le paquet. Mais je voulais qu’elle fasse des photocopies d’abord, et je me proposais de faire un tirage de la photo.

Je suis arrivée à l’agence vers quatre heures, et au scanner Sophie a aussitôt fabriqué quelques exemplaires du portrait. J’avais envie de l’avoir à Vintimille, on ne savait jamais.

Pour la énième fois, j’ai tenté de joindre Rico, mais en vain. Sophie et moi n’avons pas l’habitude de nous faire des confidences sur notre vie privée. Nous gardons une distance qui me convient: notre association est d’autant plus solide que les sentiments n’y jouent qu’un rôle secondaire. Cela aurait été différent si nous avions été des amies d’enfance, mais tel n’était pas le cas. Sophie avait toujours insisté pour m’appeler madame et me vousoyer. La seule familiarité entre nous, si on peut dire, est que moi je l’appelle Sophie, tout simplement parce que c’est plus beau que mademoiselle Devaud. Mais, cet après-midi-là, je lui ai tout de même confié ma préoccupation.

«Moi-même je me suis interrogée», a admis Sophie. «Je n’ai réalisé qu’aujourd’hui qu’il n’avait pas appelé depuis plusieurs jours. Si vous voulez, demain je peux faire le tour de ses rédactions.»

«Bonne idée ! Si Savary ne me prenait pas pareillement la tête, j’y aurais pensé, moi aussi. Mais il faut admettre que jusqu’ici je ne me suis pas trop fait de souci.»

«Comptez sur moi, je vous tiens au courant.»

Nous avons quitté l’agence ensemble à cinq heures. Dans l’escalier, nous avons croisé un individu avec un instrument à la main.

«Qu’est-ce qui se passe? Vous allez repeindre l’escalier?»

«Pas vraiment, mes petites dames, nous allons plutôt le démolir.»

Sophie et moi avons échangé dans la pénombre un regard préoccupé.

«Et quand comptez-vous accomplir cette mauvaise action?»

«Ne vous en prenez pas à moi, je vous en prie. Je ne suis qu’un exécutant. J’ai entendu parler du mois d’août ou de septembre.»

«Au moins on a le temps de se retourner», a soupiré Sophie. «Je crois que demain je me mettrai aussi à la recherche d’un autre lieu.»

En descendant, j’ai une fois de plus admiré la frise peinte au pochoir il y a plus d’un siècle, un peu pâlie mais toujours gracieuse; le bas de la paroi avait été peint imitation vieux bois, aurait-on dit, on ne voyait plus très bien, la frise (des cerises en feuilles, très ­stylisées) couronnait ce trompe-l’œil à hauteur du regard. Il fallait que je me fasse à l’idée qu’elle allait disparaître.

Dans la rue, nous nous sommes quittées en silence. Nous n’avons échangé qu’un signe de la main.

(à suivre)

 

 

«Hôtel des coeurs brisés»

a été réalisé par Bernard Campiche Éditeur, avec la collaboration de Huguette Pfander, Marie-Claude Schoendorff, Daniela Spring et Julie Weidmann.  Couverture: photographie de Anne Cuneo. Tous droits réservés © Bernard Campiche Éditeur Grand-Rue 26 – CH-1350 Orbe

12 commentaires
1)
pilote.ka
, le 12.07.2009 à 16:41
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Anne, malgré tes efforts louables je trouve qu’un livre sur internet ça passe mal. J’ai très vite des problèmes pour me concentrer. Le bon livre sur papier reste meilleur même au livre électronique. La matérialisation du livre sur papier reste pour moi préférable.Tu es en avance sur ton temps.

2)
Anne Cuneo
, le 12.07.2009 à 18:00
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Cher Pilote,

Tout le monde ne pense pas comme toi – il y a plein de gens qui lisent le feuilleton sur internet (plusieurs milliers, selon les statistiques). Certains cukiens lisent ça sur leur iPhone, même. Le jour où il y a eu une panne et que le feuilleton n’a pas paru, j’ai eu le droit aux réclamations d’un nombre de personnes qui m’a surprise.

Mais je ne t’empêche pas d’acheter le livre, bien sûr, il est dans les librairies, ou tu peux le commander directement à Bernard Campiche éditeur

Mes efforts ne sont pas «louables». Ils sont curieux. Il faut toujours expérimenter.

3)
jibu
, le 12.07.2009 à 21:27
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Je suis accro à la lecture sur iphone, même si je reconnais que ce n’est pas l’écran au top pour faire cela. Les écrans “encre électronique” sont apparemment plus mieux bien mais c’est trop chiant de gérer un appareil de +. Et rapport aux feuilletons d’Anne, si il y avait un épisode par jour, je les liraient, si c’était payant aussi. (oui, je sais c’est trop demander…)

4)
François Cuneo
, le 12.07.2009 à 22:36
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J’ai aussi de la peine à me concentrer sur un écran, il faut bien l’avouer. J’ai lu le livre d’Anne sur papier quand il est sorti. Evidemment, c’est mieux. Mais tu m’expliques pilote.ka comment on fait pour qu’Anne (et Bernard) puissent l’offrir à tous autrement que sur écran?:-)

5)
JeMaMuse
, le 12.07.2009 à 23:55
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Je dois dire que moi aussi, j’ai de la peine à suivre le roman par épisode, chaque semaine, et sur écran.

Samedi, je suis allé à la F**C, et j’avais envie d’acquérir un comfort de lecture… acheter donc l’un ou l’autre des romans de Anne.

Eh bien oui, il y en avait. Mais en saisissant l’un ou l’autre des ouvrage, j’ai été très surpris de voir que la couverture n’était pas de première fraicheur. Et ça m’a vraiment embêté. Acheter un (ou des) ouvrage(s) qui donnent l’impression d’avoir été trimbalés dans des cartons, ça m’a coupé l’envie. Pour moi l’ouvrage est un ensemble. Je ne connais pas grand chose aux règles des éditeurs, mais diable, qu’ils imposent donc aux distributeurs un minimum de respect pour “L’Objet”.

6)
Anne Cuneo
, le 13.07.2009 à 10:31
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Eh bien oui, il y en avait. Mais en saisissant l’un ou l’autre des ouvrage, j’ai été très surpris de voir que la couverture n’était pas de première fraicheur.

L’éditeur perd le contrôle de l’objet lorsqu’il sort de chez lui, c’est le distributeur qu’il faut engueuler – pour un type comme Bernard le respect de l’objet-livre est à tel point sous-entendu que je suis sûre qu’il va être malheureux d’apprendre que tu n’as pas pu acheter un de ses livres pour la seule raison qu’il était défraîchi. As-tu réclamé auprès des libraires?

Quant à oui ou non lecture sur écran, c’est un vaste débat qui dépend de chacun. J’arrive assez bien à lire sur écran, et comme dit François, c’est le seul moyen d’offrir un texte qui, autrement, coûterait très cher à faire. Au départ, c’était une idée qui me semblait rigolote, un feuilleton dominical, comme cela se faisait autrefois dans la presse, sur cuk, qui question presse mondiale est on ne peut plus modeste. Il y a des gens comme jibu qui apprécient, d’autres comme toi qui préfèrent le livre.

Moi aussi, en principe. Mais l’un n’empêche pas l’autre.

7)
Médard
, le 15.07.2009 à 23:26
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Bon ben voilà, j’ai fini par être reconnu ;-)

Question lecture, perso j’apprécie le côté “feuilleton”, et lire sur écran ne me gêne pas, puisque je peux agrandir les caractères très facilement (étant plutôt très myope ;-))

Bon, pour offrir, il vaut mieux un beau livre avec un beau papier, de beaux caractères et une belle couverture, ce que j’ai fait pour offrir à mon épouse :-))

J’ai commandé directement chez Campiche (plus vite que je n’eus souhaité, un retour-chariot de trop et c’était parti !!!). Ç’a mis le teeeemps pour venir de la Suiiiiisse*, m’enfin c’était là :-)

Et je n’ai pas bien compris comment régler, alors j’ai juste mis un chèque postal français, et ça eut marché :-)

Parce qu’on règle après ! il faut quand même avoir confiance… Faudrait glisser dans l’oreille de l’éditeur qu’un réglement par carte sur le site, c’est plus pratique ;-))

Bref, ma femme a bien apprécié “Le sourire de Lisa” (comme je le pensais un peu, l’ayant apprécié sous la forme “feuilleton webesque”)

Médard

  • pas tapeeeer !
8)
Franck Pastor
, le 16.07.2009 à 14:36
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À lire : un article de Greg LeMond, triple vainqueur du Tour (86, 89, 90), dans Le Monde. LeMond avait la réputation (rare dans le milieu) d’un coureur « propre ». Il situe bien le moment où le dopage a commencé à transformer les mulets en chevaux de courses. Le dopage était déjà (omni)présent avant, mais n’avait jamais transformé les capacités intrinsèques des coureurs… Ce que raconte le dernier paragraphe est effarant !

9)
Anne Cuneo
, le 17.07.2009 à 09:13
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LeMond avait la réputation (rare dans le milieu) d’un coureur « propre ».

Tout ce que Greg LeMond écrit, je l’ai appris de la bouche même de coureurs qui avaient vécu la même chose et qui avaient de même décidé de changer de métier – mais je suis impressionnée, car tous ces coureurs ne s’étaient confiés à moi qu’à condition que je ne cite pas leur nom (ce qui quelque part voulait dire, pour moi, qu’il ne désolidarisaient pas vraiment du dopage), tandis que Greg dit ENFIN ouvertement ce qui en était réellement. Bravo!

10)
Anne Cuneo
, le 17.07.2009 à 09:37
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je me tournais alors vers Yvon Van Mol, le médecin de feue l’équipe ADR, avec laquelle j’avais remporté le Tour de France 1989. Je voulais savoir si des études pouvaient expliquer ce qui n’allait plus chez moi. Le docteur Van Mol m’ausculta et ne décela rien de particulier qui pouvait expliquer ma baisse de niveau. Il me fit simplement savoir que j’avais juste besoin d’EPO, de testostérone, d’hormone de croissance pour maintenir ma compétitivité

A la réflexion, ce que je trouve le plus extraordinaire dans l’article de Greg LeMond, c’est qu’il dise que la personne qui lui dit qu’il a besoin d’EPO, de testostérone et d’hormone de croissance, c’est LE MEDECIN DE L’EQUIPE ADR – un médecin sportif, donc, un de ceux qui disent publiquement qu’ils réprouvent le dopage – et il le nomme, même.

11)
Franck Pastor
, le 17.07.2009 à 10:01
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Dans certaines équipes, comme la fameuse Festina de 98 d’ailleurs, le dopage était assumé et encadré par le médecin de l’équipe, chez Festina le docteur Rijckaert, décédé depuis. Selon ce point de vue, le dopage était considéré comme inévitable désormais (« même si on se dope pas, les autres le font, et comment on fera pour gagner des courses ? ») et donc le médecin préférait limiter les dégâts, en reconnaissant le dopage de ses coureurs mais en y posant des limites pour que leur vie ne soit pas mise en danger. Du moins, pas dans l’immédiat, faudrait-il ajouter. Sans cet encadrement, les coureurs se seraient dopés d’eux-mêmes, sans aucun frein et sans aucune limite.

C’était encore autre chose que de pousser systématiquement à la consommation effrénée comme le faisaient les sinistres docteurs Conconi et Ferrari (je présume, Anne, que tu en as entendu parler). Peut-être que le docteur Van Mol de l’équipe ADR faisait partie de la tendance Rijckaert, d’ailleurs méchamment surnommé « Docteur Punto » par les coureurs de Festina, par référence au docteur Ferrari… Cf. « Tour de vices » de Bruno Roussel et « Massacre à la chaîne » de Willy Voet, que tu connais bien d’ailleurs.

12)
Anne Cuneo
, le 17.07.2009 à 10:33
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pousser systématiquement à la consommation effrénée comme le faisaient les sinistres docteurs Conconi et Ferrari (je présume, Anne, que tu en as entendu parler)

Oui, j’en ai entendu parler – et on en entend toujours parler! C’est ça le comble. Si LA POLICE n’avait pas déclenché l’affaire Festina il y a 11 ans déjà, je ne sais pas combien de temps les gens auraient continué à mourir «mystérieusement». Mais en coulisse, ça continue. J’ai pensé que mon roman serait très rapidement démodé (pour ainsi dire), mais il reste d’une actualité brûlante, les méthodes perdurent – rendues plus difficiles par la police, qui pousse les autorités sportives jusqu’à ce qu’en renâclant, elles sévissent. J’aurais préféré être démodée qu’actuelle, dans le cas particulier.