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Un début d’histoire

La sonnerie retentit pour la seconde fois. Le portail automatique se referme. J’accélère le pas. Je n’entends désormais plus que le claquement pressé de mes semelles. On m’a bien prévenu que passées 7 h 59, plus personne ne viendrait m’ouvrir. Je double quelques garçons et franchis in extremis la grille qui se referme sur eux. Je les regarde un instant, un peu stupéfait de leur manque de réaction : ils restent là, sans bouger, face à la grille. Derrière eux, quelques autres retardataires s’approchent, puis s’arrêtent, comme résignés.

 

Silencieux.

 

Un regard machinal sur l’heure de mon portable et je me retourne. Devant moi, la cour se réorganise doucement. Certains élèves se rangent doucement devant une plaque à la dénomination curieuse qui doit signifier la classe à laquelle ils appartiennent. Leurs gestes si lents contrastent avec l’énergique assurance que j’essaie de placer dans chacune de mes enjambées. Je croise une quinzaine d’adolescents en grappe qui me regardent passer d’une indifférente curiosité. Certains d’entre eux font mine de me suivre puis s’arrêtent quand ils semblent réaliser que je ne suis pas leur enseignant. Le calme de cette cour est presque poussiéreux.
Le bureau de la secrétaire du proviseur est fermé et rien n’indique qu’il doive ouvrir aujourd’hui. Je décide de monter directement en salle des profs puisque mes cours ne débutent que dans une heure. Je croise quelques adultes, sans doute des collègues. Sans m’ignorer, ils me remarquent à peine, concentrés sur les marches d’escalier qui leur restent à descendre. Parvenu à ma destination, je passe timidement la tête à travers la porte : quelques tasses de café sales et une photocopieuse en panne m’accueillent : « c’est vous le petit de l’agence de remplacement ? » La photocopieuse possède une voix rauque et je suis tellement content d’entendre une parole que je m’étonne à peine qu’elle provienne de ce vétuste objet. Des doigts noircis de poudre agrippent mon blouson, le tatouant à vie d’empreintes digitales. L’homme au bout de ces mains qui s’aide de mes vêtements pour se relever me repose sa question : « Alors, c’est vous, le remplaçant ? »
Je réponds en opinant du chef, il se présente : « Moi, c’est Lothil ! Mais tu peux m’appeler Laurent. Normalement, je suis prof d’éducation physique et sportive, mais comme on ne fait plus trop de sport par ici, je fais fonction d’accompagnateur pour nouveaux. » Il éclate de rire, comme si ce qu’il vient de dire était impayable. Je tente un rictus en espérant qu’il ressemble à un sourire.

 
Lothil, enfin Laurent, semble un type sympa. Il me renseigne assez vite sur les us et coutumes du lycée et comme c’est mon premier remplacement, me dresse un peu l’historique des lieux. Bon, j’avoue que je n’écoute que d’une oreille parce qu’ils nous ont prévenus à l’agence que les dinosaures, les rares titulaires qui restent, ils ont tendance à radoter et que si on les écoute, c’était toujours mieux avant. J’entends vaguement des bouts de phrases, exactement celles dont on m’a dit qu’on me les sortirait. Un vrai réquisitoire abracadabrantesque contre un état qui aurait monté la population contre ses propres agents pour tout refiler au privé. Non Laurent a l’air bien sympa, si on excepte le fait qu’il n’a rien compris à la modernité.

 
À la sonnerie de 9 h, il prend son sac de sport, et m’emmène jusqu’à ma salle. Des élèves attendent devant chaque porte que nous croisons. Certains semblent même attendre depuis plusieurs jours. Arrivés devant celle numérotée 200, il me tape sur l’épaule et poursuit son chemin, sans un mot. Peut-être ai-je été trop froid.

 

À ma gauche un amas de jeunes gens semble soutenir le mur. Je hasarde un bonjour. Quelques têtes hagardes se relèvent et certaines jambes se mettent en mouvement, doucement. Je laisse la petite foule me précéder et je ferme la porte derrière moi. Deux ou trois élèves restent debout, tandis que les autres, qui cherchent une place où s’asseoir, semblent suspendus à des réminiscences. Les secondes forment bientôt des minutes. Comme ce ballet silencieux m’oppresse un peu, je me rassure avec ma propre voix. Les visages se tournent vers ma bouche qui s’anime : ils me font l’effet d’insectes attirés par la lumière. Ma voix semble rebondir dans la salle et je m’applique à ne commencer une phrase que lorsque le son de la précédente a fini sa course sonore. Parfois j’entends une voix qui n’est pas la mienne, je m’arrête pour la situer dans la salle, mais ce n’est souvent que l’écho de mes pas. Alors je reprends. Je suffoque le cours plus que je ne le termine quand la sonnerie vient me libérer. Ils se lèvent, toujours lentement. Et je les regarde partir. Sans un mot. La petite foule me semble devenue immense.

 

À suivre ?

6 commentaires
3)
marcdiver
, le 09.09.2014 à 10:11
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Beaucoup de charme dans cette histoire, surtout pour un prof qui lit ceci en déjeunant à 7 h , prêt à partir retrouver ses classes !