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Du marteau, du ciseau, et de la tendresse…

Le plus ancien souvenir que j’ai de Luc Tiercy date des années 80. Une tignasse à contre-jour, les ombres du visage éclairées par un sourire, la voix chaleureuse. Cela se passait devant les partitions pour flûte traversière du magasin de musique Point d’Orgue, aujourd’hui fermé. J’en étais un des patrons, il en était un des clients. Un de ces clients avec lesquels j’avais une relation professionnelle, certes, mais franchement cordiale. Il était en train de devenir un pote, il allait devenir un ami.

Ce jour-là, nous ne parlions pas de musique. Il me disait être en train de mettre sur pied une troupe appelée «Coup de Théâtre», avec laquelle il montait un spectacle. Je ne me souviens plus lequel; mais je me rappelle que les textes et dialogues de l’un des spectacles présentés par cette troupe étaient exclusivement composés de mots et phrases découpées dans une pile de papier d’un mètre de haut, constituée par tout ce que Luc avait trouvé durant une année dans sa boîte aux lettres de pub, tracts politiques, journaux gratuits, etc.

Si je te parle de lui aujourd’hui, ça n’est ni du flûtiste ni de l’auteur-metteur en scène; ni de l'ami (quoique...).

Luc est sculpteur. Et si je te parle de ce sculpteur, c’est d’abord parce que ses sculptures me touchent.

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Me touchent, c’est le mot.

Elles touchent quelque chose de l’essentiel au cœur de moi-même. Il y a dans ses pièces de la tendresse, de la beauté, de la grandeur, de l’humilité, de la sensualité, de la tension aussi, et même, parfois, de l’humour.

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Quoique, en écrivant cela, je commets une sorte d’abus de langage. Car s’il est évident qu’il y a dans une sculpture ce que l’artiste a mis, en tant que spectateur, ce que je ressens est en fait d’abord le fruit d’une rencontre entre l’œuvre et moi. Car les pièces de Luc sont non figuratives. Il refuse même de leur donner un nom, de manière à laisser le champ libre au spectateur. Il les numérote, car il faut bien les identifier; mais il préfère les présenter sans à priori, sans étiquette, ne pas imposer sa propre vision, créer plutôt les conditions d’une ouverture, d’une rencontre libre, en ne proposant rien d’autre que la matière et la forme.

Cette rencontre, il la vit d’abord lui même. Car si les pièces qu’il expose prennent bien forme dans son atelier, quelque chose de fondamental s’est produit bien avant. Et ce quelque chose est précisément de l’ordre de la rencontre, entre lui et la nature. Et je crois pouvoir dire que ce qui se passe à ce moment-là ne pourrait pas se traduire par «tiens, qu’est-ce que je pourrais bien faire avec ce caillou?», mais plutôt par une écoute silencieuse de ce que la matière lui dit. Une écoute respectueuse, attentive, dont j’ai le sentiment qu’elle est empreinte d’humilité et de reconnaissance.

    "Mon premier geste est l’observation; m’arrêter et regarder, prendre le temps, imaginer, être à l’écoute de ce qui est là, à mes pieds, devant mes yeux... Les mots sont vains pour exprimer ces impressions sensorielles, intenses, cette puissance que dégage ces matériaux vivants. Choisir, ramasser, ramener à l’atelier... même si je ne sais pas encore ce que je vais en faire. Mais je sais que la matière m’a parlé, m’a attiré, irrésistiblement...; comme sur une plage, ce galet, parmi tant d’autre, pourquoi le ramasse-t-on ?" (Tiré de son site)

«Mon premier geste est l’observation; m’arrêter et regarder, prendre le temps, imaginer, être à l’écoute de ce qui est là, à mes pieds, devant mes yeux... Les mots sont vains pour exprimer ces impressions sensorielles, intenses, cette puissance que dégagent ces matériaux vivants. Choisir, ramasser, ramener à l’atelier... même si je ne sais pas encore ce que je vais en faire. Mais je sais que la matière m’a parlé, m’a attiré, irrésistiblement...; comme sur une plage, ce galet, parmi tant d’autres, pourquoi le ramasse-t-on?» (Tiré de son site)

 C’est à ce genre de rencontre que je me sens invité lorsque je regarde une de ses pièces. Et quand j’écris «rencontre», ça n’est pas seulement d’une rencontre visuelle qu’il s’agit. En ce sens, les photos de ses œuvres, si belles soient-elles, ne rendent que très partiellement justice à son travail.

Il y a bien sûr la dimension spatiale; s’agissant de sculpture, il est rare qu’une pièce ne m’ait parlé que sous un seul angle de vue. Je me souviens être resté 15 bonnes minutes à tourner autour d’une pièce qui me racontait des histoires très différentes suivant l’angle sous lequel je la regardais.

Mais il est une autre dimension à laquelle Luc nous invite, un autre de nos sens auquel son travail s’adresse: le toucher. Et quand j’écris qu’il nous y invite, c’est qu’il l’a fait (au moins une fois) de façon explicite: en mars 2008, il avait titré une exposition «Touchez voir!».

Nombre de ses pièces sont de véritables exhortations à la caresse, à l’exploration tactile. Et cela est parfois l’occasion d’une expérience immersive, sensuelle, pour autant bien sûr que l’on ne touche pas d’une main distraite, le regard déjà posé sur la pièce suivante, mais que l’on s’ouvre intérieurement à ce que nous dit notre peau… Et l’expérience est riche, tant sont variées les formes et les textures, les surfaces et les arêtes.

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Mais si la pierre est au cœur de son travail, Luc ne s’en tient pas là.

Tout d’abord, il associe volontiers à la pierre différents matériaux ou objets. Ainsi, ayant l’occasion de récupérer un important lot de pinces d’acier de l’ancienne taillanderie carougeoise Pinget (à côté de Genève), il eut l’idée d’offrir à ces anciens outils une nouvelle vie en leur mettant «sous la dent» une pièce de pierre.

PincePierre

2011-12 Musée de Carouge (Genève) exposition Pince-pierre

 Je vous avouerai que, lorsqu’il m’a parlé de son projet en me montrant l’entassement de pinces dans son hangar, j’ai eu une hésitation. Il s’agissait de rendre hommage à cet ancien métier en accompagnant l’expo artistique d’une présentation de l’histoire de la taillanderie et de ses ouvriers. Intellectuellement, je trouvais la démarche intéressante. Mais j’avais du mal à la «sentir», à m’imaginer être touché par le résultat. Et finalement, en visitant l’exposition, j’ai regretté de n’y être venu que le dernier jour, donc trop tard pour y revenir (au moins) une seconde fois… J’avais été proprement saisi autant par ses pièces que par l’ensemble de la démarche.

Et Laurent Barlier, le photographe qui le suit depuis quelques années, exposait les photos qu’il avait faites pendant le colossal travail de préparation de cette expo. Passionnant.

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Le livre référencé en fin d’article présente notamment un portrait en pied de chacune de ces pinces.

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Luc travaille aussi le bois, et de quelle manière! Qu’il s’agisse de pièces dont on peut faire le tour...

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... ou de panneaux de bas-relief accrochés au mur...

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... voire de personnages fantastiques, «branchés» dans un sens propre autant qu’inattendu...

Branches

 

Par ailleurs, il invite volontiers d’autres matières à collaborer avec la pierre, par exemple l’acier, l’eau, le bois bien sûr et même... des cordes de piano (voir plus bas)

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Le cadre choisi pour ses expositions est souvent original. Pour n’en citer que deux:

  • une exposition-dégustation dans une cave genevoise, dont est tirée la photo de la première pièce de bois présentée plus haut;
  • une autre, dans une propriété du bord du lac (voir la première photo de ce billet), dont le vernissage avait lieu… à 6 h du matin, au lever du soleil!

Depuis le 20 septembre, Luc expose à la Galerie de Poche, à Tannay, en association avec la peintre Mara Fabbro. Mais attention, l’expo n’est ouverte que les vendredis et samedis après-midi (ou sur invitation), ce qui ne laisse plus que quatre possibilités de visite!

 

Expo

(cliquer sur l’image pour accéder au site de la galerie)

 

Il s’agit d’une véritable promenade-surprise. Les pièces se répondent, s’interpellent; j’ai découvert des alignements, des échos; j’ai fait des rencontres inattendues, certains points de vue m’ont raconté des histoires...

Luc a investi l’espace extérieur de cette galerie - qui est en fait une propriété privée - sans le modifier, sans le «nettoyer». Non que l’endroit soit sale, de loin pas! Mais c’est un lieu de vie qui porte les traces de ce quotidien. Ici un cageot en plastique, là un volant de badminton abandonné, des herbes folles ont poussé entre les pavés, des feuilles mortes jonchent ce terrain de pétanque abandonné sur lequel serpente une installation vertébrale... Comme il respecte la nature, Luc a respecté le lieu en l’habitant tel qu’il est. Et j’ai apprécié. Beaucoup!

Je tenais à y aller avant de finaliser l’écriture de ce billet, mais j’y retournerai certainement, pour le plaisir, sans être habité par la préoccupation de ce que je pourrais vous en dire.

Et d’ailleurs, je ne vous en dirai pas plus! Tout au plus, je vous montre deux photos que j’ai prises lors de ma visite, histoire de vous mettre l’eau à la bouche (si ça n’est pas déjà fait!).

 

Arraignee

Cette... araignée (?!) est un exemple de ce que j’appelais plus haut
une «collaboration» entre la pierre et des cordes de piano.

 

Instal

Ici, l’espace vide laissé entre les pierres a conduit mon regard
jusqu’aux trois autres pièces, dans une alternance de gris et de blanc.
Et le chemin, qui semble fuir vers la droite comme s’il n’était pas concerné,
m’a permis d’aller découvrir une surprise dans la face cachée de la pièce du fond.

 

Sachez encore que cette galerie se trouve à 5 minutes à pieds de la gare de Tannay. Donc les «sans-voiture» (dont je suis) n’ont aucune excuse; si ce n’est les tarifs des CFF, mais l’entrée de l’expo étant gratuite...

Vous dire enfin que Mara Fabbro, la peintre qui occupe l’espace intérieur de cette galerie, présente un travail qui entre très bien en résonance avec celui de Luc Tiercy.

 


Quelques liens:

  • le site de Luc Tiercy;
  • les photos ci-dessus, à l’exception des deux dernières, sont de Laurent Barlier, qui me les a mises à disposition. Merci à lui! Celles qui ne sont pas cliquables (également de L.B.) sont des captures d’écran "volées" sur le site de Luc;
  • une association soutient le travail de Luc; grâce à elle a pu être édité le magnifique livre Lumière de Pierre, que l'on peut  acheter derrière les lien ci-dessus ou à la Galerie de Poche durant l'exposition en cours;
  • et, last but not least: le site de la Galerie de Poche et celui de la peintre Mara Fabbro.

8 commentaires
1)
Sylvain
, le 01.10.2014 à 12:21
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Merci Dominique pour cette belle promenade dans le monde créatif de Luc Tiercy.
Elle me donne envie d’en découvrir plus.

3)
zit
, le 01.10.2014 à 15:25
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C’est splendide, et on a effectivement envie de toucher !

z (qui adore les cailloux, je répêêêêêêêêêêêête : plus je connais les hommes, plus j’aime les minéraux ;o)

PS : puisqu’on en est aux expositions en Suisse, si vous êtes du côté de Vevey, Lia Giraud, dont je vous avais présenté le travail ici expose (jusqu’au 5 octobre) ceci ou cela au festival des arts visuels de Vevey.

4)
Zallag
, le 01.10.2014 à 21:13
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Très original, ce sculpteur!
Ce qui me plaît dans ses œuvres, c’est qu’il y en a qui font sourire et mettent de bonne humeur et j’ai presque l’impression que des petits enfants auraient du plaisir à les regarder, comme la petite famille en branches soigneusement polies ou la fourchette piquée dans un jambon.
Par contre, des carrés à la Mondrian les laisseraient indifférents. Ils ne sont pas encore snobs à cet âge, ni influencés par les cotations des tableaux ou des sculptures dans le monde des musées ou des collectionneurs.
Bon, à chacun ses critères dans cet univers qu’est l’art …

5)
Dom' Python
, le 01.10.2014 à 22:09
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Merci pour vos commentaires. Content que ça vous plaise!

Toutefois…

Modane, en ce qui me concerne, je ne ressens aucune filiation entre ce que je découvre d travail de Brancusi et celui de Luc. Mais bon. Je connais ce dernier parce que c’est un ami, mais je n’ai aucune connaissance ni référence en sculpture. Peux-tu me dire en quoi tu vois ce lien?

6)
Modane
, le 02.10.2014 à 11:22
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Je le vois d’abord dans l’épure et ensuite dans la coupe. Deux exemples :

Évidemment, comme j’adore cet artiste, c’est plutôt un compliment… :)

7)
Jack
, le 02.10.2014 à 19:52
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Très bel hommage, sincère et juste… L’exposition de Tannay est un micro-cosme à vivre absolument.

8)
Dom' Python
, le 03.10.2014 à 09:17
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Modane: Je comprends, bien que personellement j’ai vu beaucoup de figuratif dans les pièces de Brancusi. Et c’est peut-être surprenant, mais le fait que Luc ne donne pas de titre à ses oeuvre me parraît plus qu’anectotique. C’est un élément consitutif de son travail. Pour cette raison – entre autres – je resseens Brancusi et Tiercy comme deux mondes très différents.

Jack: Merci! Tu as vu l’expo?