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Il était une fois sur la Baltique…

L'histoire qui va vous être contée est celle que beaucoup de villes et bourgades décimées par la folie des hommes ont vécue. Cette ville a été le berceau de gens connus ainsi que de parfaits anonymes, de grands personnages et de sombres mégalomanes, de criminels de guerre ainsi que de grands philosophes, traversées par de multiples peuples, ethnies et langues. A ses pieds il y a eu des champs de batailles mais aussi des signatures de traités de paix, des défilés de la victoires, des couronnements mais aussi des défaites et des colonnes de réfugiés. Cette cité a été oubliée de tous mais aussi aux premières loges de la célébrité. On a même frappé de la monnaie et imprimé des timbres à son "effigie"...

Cette cité est située dans l'ancienne Prusse, la Prusse orientale exactement, il s'agit de Kœnigsberg.

Nous sommes dans la Baltique, à la période dite du haut Moyen-Âge. Cette région, au sud de l’embouchure du Niemen, était habitée par un peuple balte (c’est-à-dire cousin des Lituaniens, Lettons et Estoniens), les Borusses. L’ordre des chevaliers Teutoniques, fondé par des croisés allemands à Jérusalem, est entré dans l’histoire de la région suite à un appel à l’aide du duc polonais de Mazovie, en lutte contre ces Borusses. Le grand-maître de l'ordre, Hermann von Salza, obtient en 1230 une "dérogation" attribuant à son ordre les territoires de la rive droite de la Vistule. Les chevaliers Teutoniques soumettent les Borusses, passent le Niemen, continuent d’avancer vers le nord-est, et menacent Novgorod. Mais ils sont platement battus par le prince russe Alexandre Nevski sur le lac Peïpous en 1242. De retour des steppes russes, les Teutons laminent le terrain et convertissent l'intégralité de la population autochtone au christianisme ou expulsent/massacrent les survivants. L'époque n'était pas tendre, et nous verrons qu'avec le temps l'Homme ne sait pas forcément bonifié…

C'est à ce moment-là, et à l'initiative des Teutons, qu'intervient la naissance de Kœnigsberg; fondée en 1255, sur les bords de la Pregel, à deux pas de la mer Baltique. Le nom même de la cité est littéralement "mont royal" en allemand. Les chevaliers Teutoniques faisant bien leur travail, à la fin du XIIIe siècle, combiné à une forte immigration nord-allemande, une très grande partie de la population est germanisée. La seule chose qui va rester des anciens locataires de ces lieux (hormis quelques termes du dialect local perdurant jusqu'en 1945) c'est le nom de la province: tiré de Borusses il deviendrait en langue allemande "Preussen", la Prusse.

L'ordre des chevaliers a intégré à sa naissance 4 entités propres, indépendantes puis combinées en quartiers. D'abord le château de l'ordre, la ville elle-même (nommée «Kneiphof») sur l'île formée par la Pregel, ainsi que l'«Altstadt» et le quartier de Löbenicht.

 

PR_fin_XVIe_Schloss_Kneiphof

Voici à quoi ressemblait la cité au XVe siècle, et elle comptait déjà près de 40'000 habitants au début du XVIe; en vert le chateau, et en rose le quartier «Kneiphof» avec la cathédrale, le «Dom».

 

C'est sur l'île formée par la Pregel, le «Kneiphof», que sera construit une part importante de la vieille ville, avec entre autre la cathédrale, commencée en 1327 et terminée en 1380; celle-ci est en grande partie confectionnée de briques:

 

Le «Dom», impression du XVIIe siècle.             Le «Dom», aujourd'hui, restauré durant les années 90.

A gauche une reproduction de la fin du XVe siècle de la cathédrale,

et à droite après sa restauration complète au début des années 2000.

 

Le 15 juillet 1410, les chevaliers de l’ordre teutonique perdirent la bataille de Tannenberg contre l’armée du roi polonais Wladislaw II. Le Grand-maître Ulrich von Jungingen y mourut au combat, mais le château de Marienbourg, forteresse et capitale de l'ordre et plus grand château-fort du moyen âge, entièrement construit de briques, ne fut pas conquis. En 1464, cependant, l’ordre fut contraint de céder la partie occidentale de leurs territoires, y compris le château de Marienbourg, au roi de Pologne. Le Grand-maître de l'ordre transféra l'intégralité de l'ordre en Prusse, et Kœnigsberg gagnait le statut de capitale. Entre temps, on avait fortement développé le commerce depuis son port, signé la charte commerciale dite de droit de Culm, et surtout la ville avait rejoint la Ligue hanséatique en 1340.

Le Hundegatt est le parfait exemple de la réussite commerciale de la région; il s'agit des quais principaux de déchargements et les stocks des bateaux venant de la mer Baltique, le tout au coeur même de la cité; existant depuis la fin du XIVe siècle, ils ont perduré quasiment sans changement jusqu'en 1945:

 

PR_Hundegatt_1600   PR_Hundegatt_1930   PR_Hundegatt_1930_Couleur

A gauche une gravure de 1600, avec les emblêmes;

au milieu, le même Hundegatt plus de 3 siècles plus tard, photo des années 20;

et à droite une carte postale imprimée de la fin des années 30.

 

PR_Hundegatt_1930_2

Le quartier du Hundegatt; curieusement et malgré le rapprochement des entrepôts, n'a jamais brûlé, de toute son histoire...  (photo fin des années 30). Ce sont des entrepôts typiques des villes hanséatiques, on en trouvait de pareil à Dantzig, Hambourg, Lübeck, et d'autres.

 

Sur l'île de «Kneiphof» a également été construit la toute première université, l'Albertina. Fondée en 1544 par le Duc Albert de Brandebourg, il fut le dernier grand maître de l’ordre Teutonique; sur conseil de Martin Luther, il changea l'état profondément religieux en état laïc. L'université permit de propager la réforme après que l'ordre l'ait embrassée en lieu et place de la foi romaine:

 

PR_fin_1930_Kneiphof_Dom_Albertina

Photo de la fin des années 30, avec le Dom en arrière plan et devant les bâtiments de la première Albertina, l'ensemble universitaire date du XVIe siècle.

 

Devenue capitale de l'ordre teutonique, il a fallu construire un chateau à la mesure de ces illustres concitoyens; celui-ci sera construit quasi d'une seule traite, puis adapté plusieurs fois durant son histoire mouvementée, mais la base restat inchangée; la cour principale et les bâtiments l'entourant n'ont que très peu changé, comme en témoignent ces gravures et ces plans:

 

PR_BIG_Schloss_plan_1560             PR_BIG_Schloss_plan_1560-1843

A gauche une reproduction montrant le chateau en 1560.

A droite deux plans que j'ai combinés et mis à l'échelle de la face intérieure de la cour, côté nord. En haut le pan original de l'époque teutonique, et en bas les modifications effectuée en 1843.

 

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Photo sur plaque de verre de la fin du XIXe (colorisée à l'époque), de la cour intérieur; on y voit la façade de la nouvelle chapelle royale ainsi qu'à sa gauche la tour.

 

PR_BIG_Schloss_Court

La cour du chateau royal, photo prise dans les années 30.

 

Les modifications effectuées en 1843 ont permis de rendre habitable une batisse pensée et construite à la fin du moyen-âge; a été également construit à ce moment-là la nouvelle chapelle royale ainsi que la nouvelle tour du chateau (la précédente était plus petite, mais de base commune); cette tour, qui était devenue avec le temps l'emblême depuis plusieurs siècles (surplombant de sa masse et de sa hauteur caractéristique entre toute), restera dans cette dernière version une icône de la ville qu'était devenue Kœnigsberg:

 

PR_Schloss_Turm_1940

Le chateau et sa tour surplombant la place, où trônait la statue en l'honneur de Otto Von Bismarck à droite en bas. Juste devant la tour au pied du chateau, la statue de Guillaume 1er roi de Prusse, puis 1er empereur allemand. Enfin sur la gauche le clocher de la Altstädtische Kirche et la tour de la nouvelle poste.

 

On trouve de grands noms des sciences et de la pensée, soit natifs de Kœnigsberg, soit qui sont passés par ses collèges et facultés. On peut citer par exemple Emmanuel Kant (1724-1804); né dans la ville, il y a écrit la majorité de ses œuvres et y vécut quasiment toute sa vie; il est enterré au «Dom» où on lui a construit un mosolée.

Kant n’était pas le seul grand homme issu de Kœnigsberg. Au XVIIe siècle, le poète Simon Dach y écrivait des vers immortels et rassemblait autour de lui un cercle de poètes et de musiciens. Les chants de Noël allemands les plus connus ont leur origine à Kœnigsberg. Johann Christoph Gottsched (1700 – 1766), critique, homme de lettre et grammairien, est aussi né dans la région et y a étudié. L’ami, et à la fois l’adversaire, de Kant était son compatriote Johann Georg Hamann (1730 – 1788), le soi-disant «Mage du nord», également natif et étudiant de la cité.

Leonhard Euler, célèbre mathématicien et physicien né à Bâle, travailla longtemps à l'accadémie des sciences de Berlin (ainsi qu'à l'Albertina de Kœnigsberg, selon certaines sources non confirmées), à l'invitation de Frédéric II; Euler résolut entre autre le célèbre problème dit des 7 ponts de Kœnigsberg. Autre mathématicien, cette fois natif de la ville, Rudolf Lipschitz, étudia à l'Albertina, puis à l'Université Humbolt de Berlin avec entre autre Ohm; on lui doit des travaux significatifs dans le calcul différentiel et les séries de Fourier. Autre scientifique à avoir passé une bonne partie de sa vie dans la cité, Friedrich Wilhelm Bessel est un astronome et mathématicien allemand, connu principalement pour avoir effectué en 1838 les premières mesures précises de la distance d'une étoile, et fondateur de l'observatoire de la ville.

On trouve également plus récemment des personnages tels que l'amiral Hermann Bauer, l'épouse de Yitzhak Rabin (Leah Rabin) native de la communauté juive de la ville, Hannah Arendt (1906–1975), ainsi que celle de Vladimir Poutine (Lioudmila Poutina), et d'autres.

Dans la série des têtes couronnées célèbres, on y trouve en vrac Frédéric 1er de Prusse, son petit fils et bien connu Frédéric II, dit Frédéric le Grand, est le premier à porter officiellement le titre de roi de Prusse (entre temps, les possessions des Hohenzollern dans le Brandebourg ont fusionné avec la Prusse pour devenir le royaume de Prusse).

Durant le XVIIIe et le XIXe siècle, la Prusse orientale fut décimée par une épidémie de peste de 1708 à 1710. Pour repeupler la région, le « Roi-sergent » Frédéric-Guillaume 1er combina colonisation forcée et octroi d'avantages fiscaux: ainsi, en 1732, les protestants Salzbourgeois, chassés d'Autriche, y furent accueillis à bras ouverts. Kœnigsberg fut plusieurs fois assiégée au cours des guerres de Frédéric II Le Grand entre 1741 et 1760, et fut même occupée par les Russes en 1758. Malgré tout, c'est au XVIIIe siècle qu'elle connut son apogée commerciale et intellectuelle. Comme exemple parmi d'autres, les armateurs et négociants écossais (également actifs à Saint-Pétersbourg) y importaient du thé, du tabac et du café, et exportaient du bois de charpente et des céréales. Ceux-ci étaient appréciés car ils étaient le lien avec une Europe techniquement et politiquement plus moderne.

Après sa défaite contre Napoléon en 1807, l'armée prussienne se replia sur Kœnigsberg. Le 12 juin 1812, Napoléon passait quelques jours à Kœnigsberg pour ensuite mener la Grande Armée en guerre contre la Russie. Après la catastrophe de celle-ci, le général Yorck von Wartenburg, commandant le contingent prussien de la Grande Armée, de sa propre initiative signa avec les représentants russes la «convention de Tauroggen», et qui au final amena à la capitulation de Napoléon. Kœnigsberg renforça son rôle de pôle administratif au XIXe siècle, en étant chef-lieu du district de Kœnigsberg tout en étant capitale de la province de Prusse (entité qui regroupait la Prusse-Orientale et la Prusse-Occidentale, jusqu'en 1878), sans toutefois pouvoir rivaliser avec Berlin, qui s'industrialisait et se peuplait plus rapidement. La province de Prusse intégra le nouvel Empire allemand à partir de 1871.

A la fin du XIXe siècle, Kœnigsberg est une ville modernisée, mais qui a gardé tout ou partie de ses éléments du moyen-âge, et c'est ce qui fait, aux dires des visiteurs, tout son charme. En voici quelques photos de cette époque.

 

PR_BIG_Schlosssteich_Schloss

Le «SchlossSteich» était la zone de détente; on pouvait en faire le tour, se balader sur des barques, on y donnait même des petits concerts de musique de chambre sur ces plateformes flottantes. Au fond apparaît le chateau.

 

PR_Steindamm_couleur             PR_Junkerstrasse_Altstaedtische_Kirche

A gauche le quartier de «Steindamm», à la fin des années 30,

et à droite la JunkerStrasse avec dans le fond la Altstädtische Kirche, une merveille d'architecture de la fin du XIXe.

 

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L'intérieur de la Altstädtische Kirche, vue de la nef centrale.

 

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A gauche la Kœnigstor, la porte du roi, restaurée il y quelques années.

A droite l'hôpital St-George, une architecture classique prussienne du XIXe.

 

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La nouvelle Synagogue, qui ne remplaçait pas les 2 autres existantes dans la ville; elle fut achevée en 1896, et était située sur la LindenStrasse, le long de la Pregel, faisant face au quartier «Kneiphof» et le Dom. Elle fut incendiée par les nazis en 1938, et intégralement détruite l'année suivante. Aujourd'hui, il est prévu de la reconstuire à cet endroit même.

 

PR_SchlossTurm_Sud_Dom

Photo des années 20, prise depuis la tour du chateau en direction du sud; on y voit l'île de «Kneiphof» avec le Dom, la Synagogue sur sa gauche.

 

PR_Schloss_Markt_1            PR_Schloss_Markt_2

J'ai trouvé ces deux photos à 5 ans d'équart...

La même rue, sous le chateau, montrant un des marchés de Kœnigsberg,

la photo de droite est prise depuis l'autre côté du trottoir.

 

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A gauche la place du SchlossSteich, vue depuis l'arrière du chateau, donnant sur la rue FransösicheStrasse. Au milieu une rue que je n'ai pas réussi à identifier. A droite dans le quartier de la bourse on constate que de relativement gros navires pouvaient accoster aux quais et ce en pleine ville.

 

Pas besoin de faire un cours d'Histoire pour savoir que le 20e siècle a été le plus agité pour cette contrée; entre la première guerre mondiale qui vit le front se situé à quelques encâblures de la ville, la défaite allemande qui n'a jamais été comprise, le traité de Versailles qui voit la pire chose se concrétiser pour un prussien: le couloir de Dantzig. La Prusse est coupée en deux entités, l'une occidentale qui s'arrête à quelques kilomètres de Dantzig, et la Prusse orientale qui est séparée du reste de l'Allemagne. De plus, celle-ci perd sa monarchie au profit d'une étiquette de Länder. Les conflits entre la gauche et la droite, la crise financière de 1929, le chômage et la récession... Sans y être propice, la Prusse acceuillera favorablement le régime hitlérien, qui lui redonnera une certaine splendeur bien éphémère.

Durant la fin des années 30, le gauleiter Koch dépense sans compter dans sa ville; mais les gens du lieu ne sont pas dupes, les discours sont bien creux, et les bruits de bottes se font de plus en plus entendre... 1938, annexion de l'Autriche; fin-38 crise de Munich qui voit le partitionnement de la Tchécoslovaquie de la zone des Sudètes; début 39 le reste de la Tchéquie est annexé; et dans le courant de l'été 39 la volonté de récupérer le couloir de Dantzig et la signature du traité germano-soviétique de non agression; le tout parachève la mise en place de la 2e guerre mondiale.

Pendant les premières années de guerre, paradoxalement Kœnigsberg n'est que peu impliquée; aucun front ne se trouve à sa proximité. La campagne de Russie commencée le 22 juin 1941 voit la guerre se dérouler dans le camp adverse, et les bombardements alliés n'arrivent pas à atteindre la capitale de la Prusse à cause de son éloignement... Mais ça ne saurait tarder...

Dans les nuits du 26 au 27 et du 29 au 30 août 1944, Kœnigsberg fut durement bombardée par l’aviation britannique. Un témoin des bombardements, Michael Wieck, qui alors avait 16 ans, écrit dans son livre Témoignage sur la disparition de Kœnigsberg rapporte : «Deux attaques aériennes avec au total plus de 800 bombardiers lourds britanniques anéantirent une fois pour toutes ce qui avait été édifié et élaboré péniblement au cours des siècles. L’ancienne et vénérable ville à la beauté incomparable se changea en une mer de flammes et un champ de ruines.» Plus de cinq mille habitants de Kœnigsberg furent brûlés, 200'000 perdirent leur toits, l’université, le centre-ville médiéval, la cathédrale, le château, des trésors culturels irréparables étaient perdus à jamais.

En 1939, Kœnigsberg avait 380.000 habitants. Quand il devint évident en automne 1944 que l’armée soviétique s’approchait, les autorités nazies interdirent à tous de fuir. Seulement vers la fin du mois de janvier 1945, lorsque la ville était déjà encerclée par l’Armée rouge, le Gauleiter Koch permit à la population civile d’abandonner Kœnigsberg; lui-même s’enfuit le premier. Les Allemands parvinrent à rétablir les communications avec l’avant-port de Pillau, d’où des bateaux de toutes sortes évacuaient des dizaines de milliers de réfugiés, accomplissant de vrais prodiges. Beaucoup de bateaux ne parvinrent jamais à leur destination, on peut citer comme exemple la pire catastrophe maritime de tous les temps, elle aussi quasi inconnue, celle du Wilhelm-Gustloff, paquebot de la compagnie d'état allemande, torpillé par un sous-marin russe avec entre 8'000 et 10'500 réfugiés et civils à son bord. Un petit millier sera récupéré par les bateaux aux alentours.

L'assaut de la ville par les troupes soviétiques, sous le commandement du maréchal Vassilievski commença le 6 avril par un pilonnage en règle par son artillerie et ce termina le 9 avril 1945 par la capitulation de la garnison allemande. Vu le nombre de pièces d'artillerie de l'armée russe en présence, on estime à une pièce ou canon tous les 3 mètres, le tout encerclant la ville complètement. Cette destruction, inutile du point de vue militaire, a achevé le travail des bombardements alliés de la fin 44. La ville n'est plus qu'un désert...

Kœnigsberg fut renommée Kaliningrad (du nom du président du Praesidum du Soviet suprême et membre du Comité central du Parti, Mikhaïl Kalinine) en 1946, lorsque l'URSS reçut ce territoire (oblast de Kaliningrad) en compensation des destructions et des pertes subies lors de la seconde guerre mondiale. Le partage de la Prusse-Orientale entre la Pologne et l'URSS résulte aussi d'une volonté d'empêcher la résurgence des revendications territoriales, naguère élevées par Hitler, à propos du couloir de Dantzig.

La population allemande qui subsistait reçut l'ordre de quitter ce territoire sous quelques jours avec le droit d'emporter seulement quelques affaires personnelles...

Staline souhaite faire de ce nouveau lopin de terre une ville exemplaire soviétique:

 

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Kaliningrad, comme la voyait Staline...

 

Heureusement, Staline ne vécut pas assez pour voir son projet se réaliser; néanmoins, la ville et ses ruines qui auraient pu être restaurées ont été intégralement détruites, hormis le Dom et le tombeau de Kant; la population allemande n'étant plus sur place, aucune raison de garder plus de 800 ans d'histoire germanique. On ne sait pas vraiment le pourcentage de destruction de la ville, à l'inverse des villes d'Allemagne de l'ouest, mais l'on est à largement plus de 90% de destruction... Pour vous faire une petite idée de ce que les chiffres ne peuvent pas dire:

 

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Petits montages de avant, et après.

A gauche en direction de «Kneiphof», au milieu le «SchlossSteich», et à droite au niveau du quai du «Hundegatt» avec vue sur le chateau.

 

La tour du chateau a été dynamitée à la fin des années 40, par contre le reste du chateau à lui survécu jusqu'à la fin des années 60... Il a été rasé pour y laisser la place à la maison du peuple, pur produit d'architecture soviétique. Voilà comment on tire un trait sur près de 800 ans d'histoire germanique.

 

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A gauche, vue depuis la tour du chateau, puis depuis la maison du peuple;

au milieu, la vue depuis derrière l'île de «Kneiphof»;

et enfin probablement la plus saisissante, une vue depuis la rue Kant, en haut le photographe s'est mis au niveau du bâtiment de la bourse, bourse que l'on voit dans celle du bas juste devant la ruine du chateau dans le fond; il est beaucoup plus loin dans la seconde par contre la profondeur de celle-ci donne une idée de la destruction...

 

Aujourd'hui, Kœnigsberg s'appelle Kaliningrad, elle se trouve en territoire russe, et plus rien n'y changera, c'est peut-être mieux ainsi. Elle a fêté, sans faste d'ailleurs, ses 750 ans d'existence en 2005.

Ma famille est d'origine russe et également allemande si on remonte assez loin, ainsi que des origines juives. Pourquoi je vous parle de tout cela? Je n'en sais rien en fait, mais l'oubli est la pire des leçons de l'Histoire. Je stocke depuis quelques années des anciennes photos de villes allemandes, et pour Kœnigsberg je dois en avoir au moins plusieurs milliers... Et même si cela ne me sert strictement à rien, l'important est de ce dire que toutes ces villes et villages ont existé, et que par la folie des hommes des pans entiers de l'Histoire universelle ont disparus à jamais. Et ces photos en sont un pâle témoignage.

Merci de m'avoir lu et au plaisir de vous relire.

8 commentaires
1)
JPO
, le 28.07.2014 à 08:58
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Heureusement que quelques personnes essayent de conserver les souvenirs de ces contrées dévastées par la guerre et les idéologies. Merci.

Une petite erreur : Euler signait son nom sans H, et je n’ai pas trouvé trace d’un séjour à Könisberg dans les biographies ce celui-ci que j’ai pu lire. Je n’ai pas lu la dernière en date dont j’ai entendu parler : celle de Emil A. Fellmann traduite en anglais en 1995 mais sa table des matières n’inscrit que trois université, Bâle, Saint-Pétersbourg et Berlin.

2)
Madame Poppins
, le 28.07.2014 à 09:52
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Skyroller, merci infiniment pour ce billet : l’histoire de ma famille, par le biais de mes grands-parents maternels, est étroitement liée à Königsberg. Bref, merci.

3)
skyroller01
, le 28.07.2014 à 11:20
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@JPO: Merci pour ton retour, il y a toujours plus érudit que soi :-). J’ai fait la correction pour le malheureux « H » et j’ai également tenu compte de ta remarque; ma source que je ne peux pas directement confirmer concernant son éventuel passage par l’Albertina, je l’ai mise entre parenthèse en le spécifiant clairement.

@Mme Poppins: Je suis heureux que cela puisse te faire (leur faire ?) plaisir; on en avait déjà discuté je crois.

Au plaisir de vous relire.

4)
Franck Pastor
, le 28.07.2014 à 17:20
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Magnique article, splendides photos et illustrations ! Désolant, toutes ces belles choses disparues et remplacées par rien ou presque.

5)
Argos
, le 28.07.2014 à 18:26
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Passionnant et témoignage sur la folie destructrice humaine. Alors qu’en Russie, nombre de villes ont retrouvé leur dénomination d’avant la Révolution, là, le triste Kalinine, dont la ville de Tver portait également le nom, continue à sa rappeler au souvenir des habitants. Et que va-t-il se passer avec ce territoire devenu russe et enclavé à l’intérieur de l’Union européenne ?

6)
skyroller01
, le 29.07.2014 à 07:01
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Que Kœnigsberg ait Kalinigrad ou autre comme nom importe peu, je crois… Le problème, enfin, si on ose le dire ainsi, c’est que les habitants actuels sont tous des descendants directs de militaires russes. Ne pas oublier que l’entière population allemande a été priée d’aller voir ailleurs… Et que Staline a repeuplé la province de russes et de cosaques. Aujourd’hui, 3 générations plus tard, cela ne leur fait rien… D’ailleurs un référendum a eu lieu dans les années 90 pour changer le nom de la ville, et a été rejeté à une très forte majorité.

De plus, comme tout a été fait à la fin des années 40 pour ne plus être rattaché à cette mémoire séculaire allemande, je ne vois pas directement le problème: la Prusse orientale va rester russe, peu de chances que cela change. On pourrait également ajouté que l’Allemagne depuis sa réunification à signer le traité reconnaissant les frontières à l’est, et par là avalisant que la Prusse restera russe.

Le paradoxe dans tout cela, c’est que ces même russes ont un petit nom pour leur nouvelle cité… Ils l’appellent affectueusement «Kœnig», et des monuments récents tentent de refaire vivre un semblant de la splendeur d’avant. Ils se sentent russes, et il n’y a pas de raison pour que cela change, par contre on a essayé de (mal) faire disparaître toute cette culture ancestrale du lieu, sans vraiment y parvenir car cela « transpire » par tous les pores de la ville et de la province son « ancienne » histoire…

Tout le monde l’a bien compris, c’est pourquoi de puissants investissements, dont allemands, sont injectés là-bas; le Dom, par exemple, a pour une grande part été restauré sur fonds allemands, et le peu des vieilles batisses encore debout, attendent patiemment leur tour.

7)
LC475
, le 29.07.2014 à 12:57
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J’ai découvert plein de choses, un grand merci pour cet article passionnant.

8)
Anne Cuneo
, le 03.08.2014 à 13:06
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Je rattrape au pas de course quelques jours d’absence.
Merci pour cette contribution à la fois magnifique et triste.
On a déjà eu des débats sur l’urbanisme et les villes anciennes, ici.
Je trouve que la destruction de Koenigsberg montre à quel point les villes qui gardent leurs racines (et une partie de leur coeur ancien) ont véritablement une âme, qu’elles transmettent aux générations.