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Ces histoires insolites qui ont fait la médecine

 

« A un étudiant en médecine auquel je faisais passer ses cliniques (ndlr: les cliniques sont les examens finaux de médecine), je demandais un jour :

- Qui était Hippocrate ?

Il me regarda de côté, cherchant le piège, réfléchit un peu. Puis soudain, se souvenant de ma propre spécialité, il m'asséna, sûr de lui :

- Un chirurgien cardio-vasculaire, comme vous ! »

 

C'est notamment à cause de ce genre de réponses que l'auteur du livre que je vais vous présenter aujourd'hui a décidé d'exposer quelques petites histoires sur sa profession. Oh bien évidement, comme le rappelle le Prof. Jean-Noël Fabiani, l'histoire de la médecine ne peut se raconter au travers de quelques petites histoires ; celles-ci devant s'intégrer dans la globalité, prenant en compte les grands mouvements de pensée médicale ainsi que les différents contextes historiques. Mais en revenant sur la réponse de ce futur médecin qu'il interroge, on peut légitimement se dire que « les petites histoires peuvent également avoir leur place... ».

 

Hippocrate ou l'invention de la déontologie médicale

De petites histoires... Le terme a son importance car le livre que je vous présente n'est pas un recueil historique avec dates et autres cartes peu engouantes. Non, bien au contraire même, dans « Ces histoires insolites qui ont fait la médecine » aux éditions Plon, Paris, 2011, le Prof. Jean-Noël Fabiani va nous emmener dans un univers de découvertes médicales racontées avec passion et philosophie, où les anecdotes sont mises en valeurs pour mieux exprimer l'importance du moment décrit.

 

Histoires insolites

Ces histoires insolites qui ont fait la médecine, aux éditions Plon, Paris, 2011

 

C'est dans la Grèce Antique (399 avant Jésus-Christ) que notre voyage auprès d'Hippocrate commence, sur l'île de Cos plus précisément : c'est ici qu'il a fondé l'école de médecine d'Asclépios dans laquelle il enseigne une médecine basée sur l'observation et la prognose : « Un médecin doit dire ce qui a été, reconnaître ce qui est, et annoncer ce qui sera ». Même si son école était très en avance sur son temps, la réputation actuelle d'Hippocrate ne vient pas nécessairement de celle-ci mais bien plus d'une très longue réflexion qu'il à menée suite à la mort tragique de Socrate : ce sont les derniers mots mystérieux de celui-ci (« Nous devons un coq à Asclépios : payez-le, ne l'oubliez pas ! ») qui vont déclencher l'élaboration de la déontologie médicale d'Hippocrate ! Déontologie toujours d'actualité chez les médecins qui s'exprime via le célèbre serment d'Hippocrate terminant la consécration de l'étudiant en médecin.

 

« Les amours du Dr Halsted »

L'auteur va nous faire découvrir plusieurs moments clés de l'histoire de la médecine en nous racontant les histoires d'André Vésale et de ses merveilleuses planches anatomiques, de Charles-François Félix qui permit aux chirurgiens d'avoir leur propre profession (et ne plus être des barbiers) ou de Christiaan Eijkman qui découvrit les vitamines grâce à des poules ! Personnellement, j'ai choisi de vous présenter deux petites histoires du livre : la première est celle du Dr William Halsted qui, par amour, fit l'une des plus grandes découvertes médicales pour la chirurgie.

C'est en 1886 au nouvellement crée Johns Hopkins Hospital que William Halsted opérait selon les principes de Pasteur : désinfection de la peau des malades et des opérateurs avec de l'acide phénique ainsi qu'une nébulisation du même acide sur le champ opératoire via l'appareil inventé par Lister en 1864.

 

Nebulisateur

Illustration de l'appareil de Lister

 

Ainsi, grâce aux techniques de Pasteur et Lister reprisent par Halsted, le taux de mortalité des personnes opérées est tombé de 50% à 10% ! Malheureusement pour Halsted, le revers de la médaille était que l'infirmière chef du bloc opératoire, Caroline Hampton, ne supportait que très mal les multiples nettoyages de ses mains à l'acide phénique (et cela se comprend aisément !).

Par amour pour elle, Halsted refusa de la laisser partir et alla voir Charles Goodyear (dont la renommée était récente suite à sa découverte du latex entourant les roues des carrioles) pour lui demander de fabriquer des gants aussi fins que possible afin de protéger les mains de son aimée. Et sans penser une seule seconde que cela pouvait être également utile aux chirurgiens(!) car ce n'est qu'en 1896, que le Dr Joseph Bloodgood proposa les gants de chirurgie comme moyen antiseptique...

 

« La France, un pays de variqueux ! »

La deuxième histoire que je voudrai vous présenter est celle d'une statistique très étonnante : en 1997, la France constitue à elle seule 70% du marché mondial des veinotoniques ! C'est à cette observation qu'est arrivé le Dr Alexandre Delamare suite à une question du directeur de l'Organisme National des Prescriptions et des Consommations de Médicaments. 70% du marché mondial ! Comment expliquer cela ? Car, comme l'a constaté la Haute Autorité de Santé Française, il est vrai que 75% des français souffrent de varices (alors qu'en comparaison internationale, les autres pays ont des pourcentages entre 7 et 8 fois inférieurs).

Suite à de nombreuses recherches, le Dr Alexandre Delamare arrive à la conclusion que c'est la faute à... Napoléon. Oui, vous avez bien lu. La très forte proportion de cette maladie génétique est bel et bien due à Napoléon Bonaparte. Pour comprendre cela, il faut remonter dans les années 1800-1815, lors des grandes guerres napoléoniennes, et à la manière dont était sélectionnés les soldats : sur ordre de l'Empereur lui-même, ceux-ci devaient avoir « de bonnes jambes ». Ainsi, tous les hommes porteurs de varices étaient automatiquement déclarés inaptes au service et renvoyés dans leur foyer alors que les hommes aux jambes « saines » subirent les affres de la guerre, dont bien peu sont revenus.

Voilà comment, sur une simple volonté de l'Empereur, 200 ans plus tard, la France dépense plus de 4.4 milliards de francs en médication pour lutter contre les varices !

Au final, le Prof. Jean-Noël Fabiani a un talent certain pour choisir et nous compter de petites histoires qui ont jalonné l'évolution de la profession médicale, le tout sans jamais être lassant ou en se perdant dans le vocabulaire si compliqué des médecins. Bien au contraire même, l'auteur rend accessible et fascinant l'univers médical, de ses origines à la pratique d'aujourd'hui.

7 commentaires
1)
Macmaniac
, le 24.09.2014 à 00:38
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Pour la seconde histoire, c’est donner un peu trop d’importance à Napoléon…. Les veinotoniques font partie de la pharmacopée française parce que le marketing des labos concernés est bien rodé, et que rembourser un médicament inutile permet de faire tourner une industrie pharmaceutique locale, d’en conserver les salariés qui, en retour, voteront pour vous… Suivez mon regard…

Les veinotoniques sont moins bien remboursés depuis quelques années, sans qu’on ait assisté à l’explosion de complications..

Ces médicaments dits « de confort » le sont surtout pour les patrons des laboratoires, et leurs banquiers :-)

2)
Renan Fuhrimann
, le 24.09.2014 à 06:21
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@Macmaniac :
En effet, il me semble que les veinotoniques ne soient plus remboursés par la Secu depuis 2008 et faisaient partie de ces médicaments dit de « de confort ». Il n’en reste pas moins qu’en 1997, les pourcentages donnés par la HAS montrent clairement qu’en France, bien plus qu’ailleurs, le nombre de personnes présentant des varices est extrêmement élevé. Et ceci n’est pas dû à l’impact commercial des laboratoires :)

3)
ThierryS
, le 24.09.2014 à 08:43
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Bonjour
L’anecdote me fait plutôt sourire et est très typique de ce que l’on pourrait attendre d’un mandarin en France, ce que l’étudiant avait d’ailleurs supposé

Il m’est arrivé exactement la même aventure, il y a bien des éons
Lors d’un examen oral, un futur prix Nobel Pastorien, dont je tairai le nom par charité Chrétienne, me demanda qui était l’auteur ayant mis au point une méthodologie pour analyser les cellules cancéreuses. Je connaissait bien la méthode par contre, le nom de la personne qui l’avait mise au point, nada. Je n’envoyais pas trop l’intérêt surtout que la méthode était un peu obsolète. Quand il me répondit qu’il était l’auteur de cette méthode, je compris que l’égo était également un moteur important dans cette profession censée être au service d’autrui

Quand à Jean Noel Fabiani dont il est question dans cet article, j’invite également à lire son excellent ouvrage, le chirurgien et le marabout, lorsqu’il parle de son expérience de chirurgien en Afrique.

4)
ysengrain
, le 24.09.2014 à 10:36
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Jean Noël Fabiani, mainteant en retraite, a été un exceptionnel chirurgien cardiaque. Il est de ceux qui exercent en soignant, en étant au plus près de la souffrance.
Aujourd’hui, des « z-édiles » se réunissent sous la forme de milieux autorisés, édictent des protocoles de soins à appliquer sous peine de se faire supprimer l’agrément d’exercice. J’ajoute que certains titulaires des milieux autorisés n’ont aucune pratique médicale, mais ont un jeton de présence en raison de leur savoir faire en matière de manipulation de calculette.

Comme si le patient A porteur de la pathologie 1 pouvait être pris en charge de la même manière que le patient B porteur de la même pathologie 1.
En clair, aujourd’hui, la dispensation des soins consiste en l’application d’un protocole dont l’adéquation n’a même pas été discutée.

Je n’ai jamais oublié un dire de mon patron quand j’avais affirmé un peu trop haut une certitude qui n’était en fait qu’une conviction: « tu vois, me dit-il, en médecine il arrive que 2+2=4, mais pas toujours »
J’en conclus que « protocoliser » les soins oublie le sens de cette plus-que- très -vraie-appréciation de la médecine.

« Un médecin doit dire ce qui a été, reconnaître ce qui est, et annoncer ce qui sera » devient de plus en plus difficile à mettre en oeuvre.

– « dire ce qui a été »: en France, en raison du refus des gouvernements successifs de rémunérer les généralistes pour le travail de nuit de gardes, ceux ci ont fermé leurs cabinets, impliquant un afflux massif aux urgences hospitalières publiques.
Le temps d’attente moyen aujourd’hui avoisine les 4 heures. Un de mes amis chef de service des urgences d’un hôpital public m’a dit avoir changé de métier: il était devenu pompier, disait il, « je passe mon temps à éteindre les conflits entre les gens attendant des heures excédés et stressés ». Les médecins des urgences sont sous pression permanente du temps et de « la queue de l’autre côté du mur ». Alors dire sereinement, notion indispensable de l’exercice médical, ce qui a été …

– « reconnaitre ce qui est »: les mêmes conditions que précédemment s’appliquant…

– « annoncer ce qui sera »: l’empilement des difficultés financières, administratives, scilles et « protocolaires, font que je vous laisse réfléchir.

William Halsted. On peut aussi citer Semmelweiss qui avait remarqué l’existence de fièvre puerpérale en raison de l’examen précédant immédiatement de ces femmes par des étudiants et médecins sortant des dissections anatomiques sans se laver les mains.

Aucun des médicaments prescrits dans le traitement des varices n’a la moindre efficacité. Il s’agit d’une anomalie mécanique située en 2 endroits: derrière le genou et dans le pli de l’aine où siège une valve anti retour. Varice=fuite de la valve.
Enfin, que je sache, les varices ne sont pas considérées comme une maladie génétique mais comme la récence d’un trait familial

5)
Renan Fuhrimann
, le 24.09.2014 à 12:14
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@ThierryS :
Merci pour le conseil de lecture :) Je vais voir pour obtenir l’ouvrage.

@ysengrain :
Le paiement par cas est également de mise en Suisse (au niveau hospitalier uniquement) et je pense exactement la même chose que toi à ce sujet ! Concernant Semmelweiss, l’histoire est également décrite dans le livre, mais je pouvais pas parler de tout : il est important de laisser des découvertes aux lecteurs :)

6)
amonbophis
, le 24.09.2014 à 23:20
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merci pour la bonne idée de lecture

je me suis passionné récemment pour le livre de Jurgen Thorwald : « les grands chirurgiens » : les histoires de ces grands hommes qui ont fait la chirurgie, des balbutiements à la consécration, des découvertes par erreur aux réflexions, de l’asepsie à la chambre à dépression, le tout romancé comme une enquête détective.
étant moi-même chirurgien, j’ai pu découvrir et apprécier oh combien je dois à mes prédécesseurs.
c’est une lecture passionnante compréhensive même par ceux qui ne connaissent rien à la médecine

du même auteur, il y a la « grande histoire de la criminalité »