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Cully Jazz: …et plus, car affinité!

Dans un précédent article, je vous ai raconté ma récente contamination par un trio de par chez nous, les Less Than Four. Le virus qu’ils m’ont transmis est celui d’un jazz contemporain, et plus particulièrement de musiciens issus du Moyen-Orient, qui proposent des ambiances métissées comme j’aime, avec une énergie et une intériorité comme j’aime aussi. Je me propose aujourd’hui de vous parler de trois d’entre eux, qui sont au programme du Cully Jazz Festival 2014.

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Le premier nom qui est apparu dans ce nouveau paysage, c’est celui d’Avishai Cohen. Un contrebassiste (clin d’œil à la grand-mère de Modane) et compositeur, né en 1970 à Jérusalem. Il chante aussi parfois, avec ou sans paroles. La première fois que j’ai écouté sa musique, je n’ai pas croché. Mais, comme on l’a vu dans mon précédent article, j’ai eu envie d’insister un peu et très vite ce monsieur m’est devenu indispensable. Grâce à Qobuz, je m’en mets jusque là.

Et même, des fois, jusqu’ici.

C’est dire.

Oh, il y a bien des moments où je suis un peu largué; mais ce type et ses musiciens ont une énergie et une finesse qui me ravissent et me nourrissent. Littéralement. Ils me dépaysent aussi; n’étant pas (encore) familier de cette musique, je me laisse souvent surprendre par les détours rythmiques ou harmoniques dans lesquels ils m’emmènent. Quelques-uns de mes titres préférés sont dans cet album:

CohenContinuo

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Le titre Nu Nu, qui ouvre le programme, est le premier qui m’a touché, notamment à cause de la présence d’un oud, que je n’imaginais pas entendre dans un disque de jazz. Oud que l’on retrouve, entre autres, dans le neuvième titre, Smash, où il fait un travail magnifique.

J’aime aussi beaucoup ce disque-ci, dans lequel on retrouve l’oud, mais également un saxophone et une section de cuivres, plus fréquents dans le jazz:

CohenSevenSeas
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De plus, Avishai Cohen y fait entendre sa voix, que j’apprécie beaucoup, et qui s’accorde magnifiquement avec la celle de Karen Malka. Ces deux voix, dans le premier titre, se mettent à l’unisson du piano, formant ainsi un trio mélodique qui donne à ce Dreaming une couleur unique. Mais c’est dans le sixième titre, Ani Aff, que la dimension vocale se déploie de façon particulièrement savoureuse, en complicité avec les cuivres. L’extrait audio disponible sur son site ne va pas assez loin pour en profiter pleinement; mais la vidéo, sur la droite de la page, va plus loin. Un régal.

Pour son tout nouvel album, Almah, il n’a pas hésité à prendre des risques. En effet, son trio est rejoint par un hautboïste ainsi qu’un quatuor à cordes qu’il a voulu de tonalité plus grave que la formation classique, puisqu’on n’y trouve qu’un seul violon, mais deux altos. Il présente cet album ici.

Le trio d’Avishai Cohen sera la tête d’affiche de la première soirée sous le chapiteau du Cully Jazz Festival. Il sera accompagné du pianiste Nitai Hershkovits, son complice dans le magnifique Duende , et du batteur Daniel Dor. On les voit ici tous les trois à l’œuvre.

Cette première soirée culliérane aura débuté avec Rusconi, suivit de Julian Sartorius. Un trio et un musicien suisses que je ne connais pas, mais que je me réjouis de découvrir.

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À huit jours de là, c’est une Fabulous Oriental Night qui clora ce festival, le samedi 12 avril, sous le même chapiteau.

Elle sera ouverte par Ibrahim Maalouf, un trompettiste franco-libanais qui nous offrira son dernier album, enregistré plus particulièrement dans la perspective de la scène. À noter que cet album vient d’être primé aux Victoires de la musique, un an après que Maalouf y ait été déclaré artiste de l’année.

La pochette de cet album, que j’avais aperçue sur Qobuz au moment de sa parution, m’avait tout d’abord mis sur les pattes de derrière:

MaaloufIllusion

Mais la présentation qu’il en fait ici m’a permis de comprendre son sens. Et bon; ce ne serait pas la première fois que j’aime une ivresse sans en apprécier le flacon...

Son père, Nassim Maalouf, est l’inventeur de la trompette arabe. Élève de Maurice André, il a eu l’idée d’ajouter un quatrième piston à la trompette, pour pouvoir accéder plus aisément aux quarts de ton utilisés dans la musique traditionnelle de son Liban natal. Il raconte lui-même la genèse de cet instrument, créé avec le facteur Henri Selmer, dans cette vidéo.

Ibrahim, formé à cet instrument par son père, s’en sert pour une musique que j’ai honnêtement du mal à qualifier (avertissement: ce qui suit n’est pas une analyse musicologique avisée, mais un partage de ressenti): jazz contemporain, rock, funk, musique populaire, une pincée de salsa, et je dirais bien be-bop, mais je ne suis pas certain de savoir ce que c’est (!). J’y ai même trouvé des échos du Chicago de mon adolescence. Le tout naturellement pénétré de ces sonorités orientales, dont mon oreille calibrée par le tempérament égal a trop longtemps, je le confesse, cru plus ou moins consciemment qu’il s’agissait d’approximations de musiques non encore «civilisées» par la gamme tempérée. Si j’ai honte? Oui, bien sûr. Et en ce sens, la découverte de la musique d’Ibrahim Maalouf représente pour moi bien plus que la découverte d’une musique nouvelle (nouvelle pour moi, donc), mais bien d’une progression sur le chemin de l’ouverture d’esprit, valeur qui m’est chère, sinon toujours facile.

Et voilà. Parti pour partager une découverte musicale, je me retrouve en pleine confession humaniste! C’est que pour moi, la musique est, en plus d’un instrument de détente, un outil d’ouverture et de découverte. Et je me réjouis de constater que, même si je sens que mes bientôt cinquante-huit ans se manifestent par l’apparition de certaines limites physiques et cognitives, mon esprit, lui, est encore capable de gagner en souplesse! Mais revenons sous le chapiteau de Cully.

Ah, encore deux choses à propos d’Ibrahim Maalouf:

D’abord, son album précédent, Wind: très différent, probablement le plus "jazz" à mes oreilles, écrit dans l’esprit de l’Ascenseur pour l’échafaud de Miles Davis. J’aime.

Et pour terminer, j’ai beaucoup ri en regardant la série de clips de la chaîne LFI, la Faîne de l’Informafion (!), présentés sur sa chaîne YouTube.

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La seconde moitié de cette nuit qu’on nous promet magique et orientale sera assurée par Dhafer Youssef, un chanteur — ou plutôt vocaliste — et oudiste tunisien, dont voici le dernier album:YoussefBirdsRequiem la place qu’il fait au silence dans certaines de ses compositions me touche d’une façon très subtile et profonde, rejoignant en moi quelque chose de l’ordre de l’essentiel. La façon dont, dans cette vidéo par exemple, il fond sa voix avec celle de la clarinette d’Hüsnü Senlendiirici, me procure de ces moments où plus rien n’a d’importance; rien d’autre que l’instant présent et cette vibration qui m’habite et me frissonne. Je pense à Karlfried Graf Dürckheim, qui dit (je cite de mémoire): «Regardez une paysanne japonaise et une paysanne de la Forêt-Noire qui prient. Au-delà des différences culturelles, il y a quelque chose dans leurs expériences respectives qui est de même nature». C’est à cette profondeur-là de spiritualité universelle que me relient certaines pages de Dhafer Youssef.

En alternance avec cette intériorité qui m’apaise et me ressource, sa musique me procure également une énergie véritablement dynamisante et jubilatoire qui me donne envie de vivre plus, de bouger plus, de vibrer plus.

Son dernier album, qu’il présente ici est, à mon sens, un pur chef-d’œuvre. Et je ne suis pas le seul à le dire puisqu’il a été distingué par Télérama.

Voilà. J’aurais pu vous parler également des pianistes Tigran Hamasyan et Shai Maestro, qui ont tous deux joué avec Avishai Cohen, mais ils ne sont pas à Cully et je ne les ai pas encore vraiment apprivoisés. Ils font partie, avec d’autres, d’un univers musical qui s’ouvre à moi et dont l’exploration ne fait que commencer.

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La mauvaise nouvelle, c’est que les concerts dont je parle ci-dessus sont complets. Mais que cela ne vous empêche pas de vous régaler, que ce soit sur Qobuz ou ailleurs. Ceci dit, la mauvaisitude de cette nouvelle est relative, puisqu’un solde de billets sera remis en vente chaque matin sur le site et à la billetterie du Festival dès 10h00 le jour de l’événement. Voir au bas de cette page

La bonne nouvelle, c’est qu’il y a plein d’autres choses à découvrir au Cully Jazz Festival 2014. Par exemple — totalement au hasard! — le trio LESS THAN FOUR dont je vous ai déjà parlé. Le concert qu’ils donneront au Sweet Basile  appartenant au festival off, pas de réservation possible. Mais je pense qu’il sera nécessaire d’arriver très tôt.

7 commentaires
1)
Modane
, le 16.03.2014 à 10:23
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Plein de bonnes choses, là dedans. Malouf apporte vraiment quelque chose de neuf! Merci pour le reste!

2)
Jean-Yves
, le 16.03.2014 à 16:45
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Merci pour ces deux sujets contagieux, Dominique.

Et un clin d’œil approbatif à Modane et ses “grand-mères” ;-)
Le percussionniste Martin Grubinger m’a fait découvrir un bassiste : Heiko Jung. (de 3’16” à 5’48” dans la première vidéo).

Mais en faisant l’effort d’oublier un instant le côté performance de Grubinger (dixit Télérama en 2007), force est de constater que son jeu demande un entraînement d’athlète de haut niveau, sinon c’est même pas la peine d’essayer ! Je me suis demandé, s’il n’avait pas hérité d’un gêne de mollusque céphalopode, genre Octopus. Qui peut affirmer être à l’abri ?
En attendant, j’ai vérifié, je l’ai pas celui-là !

On peut aussi essayer la musique tibétaine rituelle.
Pour méditer.
Dur d’en comprendre les codes, et l’article sur la “gamme tempérée” ne m’a pas aidé.
Je réécoute pourtant, de temps en temps, l’un de ces précieux vinyles des années 70, appartenant à une collection Unesco: “Musical sources”, résultat du travail d’ethno-musicologues passionnés et passionnants. Ne pas s’en tenir, au risque de grave déconvenue, au genre annoncé sous le titre : Folk, World & Country !
Je précise que je n’utilise aucune prothèse auditive, même liée à l’âge.

3)
Dom' Python
, le 16.03.2014 à 19:01
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Merci pour ces commentaires; content de vous avoir intéressé!

@Jean-Yves:
J’avoue que la virtuosité m’intéresse jusqu’à un certain point: celui ou elle s’interpose en moi et l’émotion. (Je ne suis pas tout à fait certain de ma formulation, mais je n’en trouve pas d’autre pour l’instant.)
La démonstration de Heiko Jung est vertigineuse, impressionnante, bluffante, elle témoigne en effet d’innombrables heures d’un entrainement de haut, très haut niveau, mais en ce qui me concerne je m’emmerde un peu.
Attention! Je ne dis pas qu’il n’a pas de musicalité, je dis simplement que son langage ne me la rend pas accessible.
Quant à la musique tibétaine, elle m’est tout autant (sinon plus) inaccessible, mais pour d’autres raisons. Cela dit, je serais très curieux de découvrir un jazz tibétain, pour voir…

(Mémo en apparté avec moi-même: penser à prévenir les gens quand je publie un samedi!)

4)
JanPol
, le 16.03.2014 à 21:44
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Merci pour ces découvertes, j’ai passé un excellent moment en écoutant ces artistes.

5)
zit
, le 17.03.2014 à 11:22
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Très bons concerts en perspective !

C’est le genre de musique que j’apprécie régulièrement sur FIP (ils sont programmés assez souvent, ces gars –quoique le dernier ne me dise rien–).

z (par contre, les malades du manche ou de la anche, les médaillés de la course à qui est capable de faire le plus grand nombre de notes à la seconde m’insupportent très rapidement, je répêêêêêêêêêêête : ce qui compte, c’est aussi le silence entre les notes)