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Découverte d’une musique à géométrie variable

Bonjour!

En lisant l’article de Renaud sur le label Ultimae, j’ai eu envie de partager moi aussi une découverte musicale. Mais en rédigeant mon commentaire, j’ai pris conscience qu’il serait trop long, qu'il devenait hors sujet, que j’avais de quoi en faire un article. Alors voilà. Je suis un peu intimidé de publier pour la première fois sur cuk, mais en même temps j’en suis très heureux parce que c’est un lieu que j’aime de plus en plus.

~ ~ ~ ~ ~ 

Bon.

Alors je vais vous raconter.

Ça a commencé comme ça:

J'avais prêté à un collègue un CD de jazz que j'aimais bien. Celui d'un batteur de mes connaissances. Il me l'a rendu avec une grimace en me disant qu'il y avait plein de gens qui jouent comme ça, que c'est pas très intéressant, que c'est pas novateur… bref, il n'avait pas aimé. Ses arguments m'ont pas convaincu, mais dans un esprit d'ouverture et de curiosité, je lui ai demandé ce qu'il écoutait, lui. Et il  m'a prêté un CD de Don Li:

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(Lien iTunes)

La claque.

Bon d'accord, il faut une certaine familiarité avec les musiques répétitives pour entrer rapidement dans ce jazz-là. Mais justement, je me suis souvenu que, en écoutant certaines pièces de Steve Reich, comme par exemple "Music for 18 musicians", j'étais pris par une sorte de groove; j'aurais voulu avoir les compétences pour fusionner ces ambiances avec des rythmiques rock ou jazz. Et là, en découvrant Don Li, j'avais l'impression que ce type avait non seulement exaucé mon rêve, mais qu'il l'avait considérablement développé en explorant des rythmes irréguliers, en superposant des structures asymétriques, générant un univers qui tout à la fois me déconcertait et me chatouillait là où ça fait du bien.

Cette superposition me fascine. Car si j’aime comprendre le rythme d’une musique, le ressentir, y avoir pied, j’aime aussi qu’il m'échappe un peu, qu'il me lance comme un défi:

- Et celui-là, tu le comprends celui-là?
- Où qu’il est le premier temps?
- Et combien qu’il y en a de temps, mmmmh?
- Tiens: un petit quintolet pour la route, un!"

J'ai toutefois besoin d'y avoir quelques repères, ce qui n'est pas le cas du free jazz, notamment. Mais dans la musique de Don Li, j'ai pied, même s'il y a plein de creux et de bosses là où je ne m'y attends pas et que parfois je dois exécuter quelques mouvements de brasse pour pouvoir respirer.

J'ai acquis quelques CD sur le site de Tonus Music Records(1), dont un excellent live puis j'ai éprouvé l'envie de voir ce qui pouvait exister d'autre dans ce genre que je découvrais avec plaisir, excitation et curiosité ("Mais comment font-ils?").

Mes recherches m'ont assez rapidement mené à un pianiste qui a travaillé avec Don Li, l'excellent Nick Bärtsch. Le premier CD que j'ai acheté m'a emballé:

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(lien)

En visitant son site j'ai vu qu'il défini son groupe, Ronin, comme un "zen funk quartett". Cela correspondait exactement à ce que je ressentais en l'écoutant: une savante émulsion de funk, qui pulse et qui me fait vibrer au plus profond de mes tripes, et de Zen, dont ce que je perçois me touche au plus profond de mon souffle. Autrement dit, une rencontre réussie entre deux mouvement: le funk me donne envie de me lever, de bouger, de m'extérioriser, alors que le Zen m'invite à me retrouver, à me centrer. Deux mouvements qui s'excluent, comme l'inspir exclu l'expir.

(Tout cela est bien sûr l'expression de ma propre expérience, et ne se veut en aucun cas un discours éclairé ni sur le funk ni sur le zen!)

Lorsque, fin 2012, j'ai vu que Nick Bärtsch jouait à Lausanne dans le cadre de Label Suisse, je ne pouvais pas ne pas y aller. Entendre cette musique en live (ici à Berlin) a été une des expériences musicales les plus fortes que j'ai vécues. A la fin du concert je suis allé leur acheter leur dernier CD:

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(lien)

C'est Nick Bärtsch himself, à croupi au bord de la scène, qui me l'a vendu, en échangeant quelques mots; avec un sourire chaleureux, un vrai, un sourire de mec sympa.

Continuant, mon exploration, je suis tombé sur le guitariste (et mathématicien!) Stephan Thelen. Ses musiques sont en vente sur Bandcamp, plateforme dont Arnaud a parlé dans son article sur le label Ultimae. J'ai donc fait chauffer ma carte Visa.

Et là, je me suis offert le plaisir de chercher à comprendre les structures rythmiques, lesquelles me semblaient plus à ma portée que celles de Don Li et de Nick Bärtsch. Comme un jeu, un challenge.

L'envie me prends de vous inviter à m'accompagner dans une reconstitution de cette découverte:

Le titre: Polar Station du cd Epiphany:

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(lien bandcamp)

Le titre est en écoute ici. Je suggère à ceux que ça intéresse de le faire jouer en lisant ce qui suit.

00:00 - Un orgue me rappelle certaines sonorités de Pink Floyd, cuvée 1969 (Ummagumma, More). Puis, rapidement, une suite de notes à la guitare viennent s'y superposer.

Je ne suis pas dans mon biotope musical habituel, celui des carrés et des triangles; ceux-ci se conjuguent d'ailleurs avec bonheur dans ma musique de prédilection: le blues.

Si je compte les notes, sans chercher à comprendre la structure et en prenant la note la plus basse comme étant le début de chaque cellule, j'obtiens cette suite: 7-5-7-6, soit 25 battements. Un trapèze, quoi. Faudra que je m'y fasse.

00:12 - Entrent la basse et la batterie. Ah, ça je connais, je m'y retrouve! Finalement c'est bêtement du trois temps! Sauf que… la quatrième mesure est plus longue, comme si la basse avait commencé trop tard son riff de conclusion; du coup il lui est accordé  un demi-temps de plus. En divisant les temps pour éviter les fractions, j'obtiens cette suite: 6-6-6-7, soit logiquement vingt-cinq aussi. Strictement dit, il s'agit d'un trapèze. Mais au niveau de ma sensation intérieure, ce groupe de quatre mesures est un carré… dont un côté serait plus long que les autres. (Escher n'est pas loin!)

01:27 - Voilà le solo: une sorte de mélopée qui se développe librement et semble planer, vire-volter au dessus de ces deux trapèzes, sans chercher à se mouler dans leurs formes anguleuses. Moi, je continue à compter, parce que ça m'amuse, parce que c'est dans la nature de mon coeur qui bat, de mes pieds qui marchent; mais en même temps, mon esprit se laisse emporter, loin, au-dessus des nuages, comme charmé par les volutes du soliste.

02:33 - Un motif en harmoniques prend la place de la première suite (7-5-7-6). Bon, voilà autre chose! Et la basse qui nous lâche! Je comprends vite que ce motif est composé de cinq cellules de cinq notes. 5 x 5 = 25, le compte y est! Mais mon coeur et mes pas s'embrouillent.

Bien sûr, les mesures irrégulières, je connais. Le célébrissime Take Five de Paul Desmond et le moins connu Hymne à sept temps de Maxime Leforestier sont les deux premiers exemples qui me viennent. Mais dans ces deux cas, si les mesures sont irrégulières, la construction générale, elle, est bien carrée: chaque phrase musicale fait quatre mesures. Le primate binaire que je suis s'y retrouve. Alors que là, on a cinq cellules de cinq temps. Un pentagone.

Après une sorte de dialogue entre ces deux sensations (mesures à trois temps bien marqués vs une sorte de moto perpetuo de cinq notes), les deux univers se superposent à 03:10.

03:39 - Retour du premier trapèze, qui prend la place du pentagone, pour s'installer jusqu'à la fin du titre, lequel se termine, s'interrompt presque, comme pour nous dire qu'il est temps de passer à autre chose.

Et d'ailleurs, en passant à autre chose, on arrive au morceau suivant, qui n'est pas mal non plus. Brièvement: après avoir, dans les premières mesures, apprivoisé un décalage déconcertant dans les accentuations, j'ai découvert que la structure est également intéressante: Quatre mesures à sept temps, un carré donc, auquel répond un autre carré, également de mesures à sept temps… sauf que la dernière mesure de ce deuxième carré en compte huit! Décidément, ce mec doit aimer Escher!

~ ~ ~ ~ ~

Si ce Polar Station vous a plus, il en existe une autre déclinaison dans le CD String Geometry. Version très intéressante également, avec des sonorités d'instruments à cordes, et, pour reprendre mes images géométriques utilisées ci-dessus, une superposition du premier trapèze et du pentagone à 00:40; et plus loin, quelques délicieuses déclinaisons dudit pentagone.

Ceci dit, le monsieur sait aussi faire dans le carré. Cf le magnifique et arabisant Hum of the Hybrid, du CD String Geometry:

image

(lien bandcamp)

Voilà. J'espère que mon petit voyage-découverte vous a plus. Perso j'y vibre et m'y amuse. Ceci dit, en me relisant, je suis saisi de la crainte que tout cela soit quelque peu "prise de tête" pour certains. Qu'ils me pardonnent. Mais cette planète musicale fait à présent partie de ma galaxie, au milieu de nombreuses autres qui ont pour nom Blues, Baroque, Rock, Jazz, Classique, Traditionnels, World, Ambiant… et bien sûr, chaque fois que je peux, Silence!

TroncheDeSnake

P.S. A propos de silence… Certaines pages de Thelen en sont pétries, comme par exemple le très intérieur Fractal Guitar. Et c'coup-ci, juré, j'm'arrête!


  (1) Ce site semble ne plus exister, du moins tel que je l'ai connu à cette époque. Remplacé aujourd'hui par Orbital Garden, dont l'adresse porte la trace de Tonus Music, mais dont la page download renvoie à iTunes pour la vente.

19 commentaires
2)
François Cuneo
, le 24.10.2013 à 13:49
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Je vais écouter tout ça dès que je retrouve Qobuz sous une bonne connexion qui sera la mienne, et que je n’emprunte pas à un voisin.

Mais merci pour la découverte et bienvenue en tant que rédacteur occasionnel!

3)
Blues
, le 24.10.2013 à 14:30
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Sympa comme premier jet, merci pour l’article et tous ces bons plans plutôt cool, pour l’instant j’ai juste zappé rapidement, car là je pars en vacances, mais je vais me réserver une “plage écoute concentrée” dès mon retour.

Perso malgré que je “zique” beaucoup et dans tous les sens (autant en écoute qu’en “gratouillant”), contrairement à toi je n’y connais rien en math. musicaux (les “trucs” genre 7-5-7-6 ne me parlent pas) je suis donc plutôt un instinctif qui ressent, mais ce que j’ai zappé m’a bien plu.

5)
TroncheDeSnake
, le 24.10.2013 à 18:03
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Merci pour vos commentaires!

@François:
Chez Qobuz, il n’y a rien de Don Li. Tu es donc condamné aux extraits de iTunes. Ou alors sur Youtube, il y a deux ou trois choses, dont ce portrait au cours duquel il fait un démonstration intéressante (à 06:02) avec un bout de papier…

J’ai trouvé un seul CD du label Tonus-Music-Records, je suis en train de l’écouter: j’aime beauoup!

De Nik Bärtsch par contre, y a du matos.

Quand à Thelen, rien non plus chez Qobuz… Voir Bandcamp ou tout est en écoute libre.

@Blues:
Moi non plus je ne me sens pas “matheu”. Et je me souviens que lorsque j’ai appris que les joueurs de tabla indiens étaient capables de taper un rythme à 13 temps avec une main et un à 11 temps avec l’autre, simultanément, je n’ai pas bien compris l’intérêt que ça pouvait avoir. Et quand j’écoute je suis complètement largué. Mais là, avec Thelen, il y a suffisamment de groove pour que je sois pris, et juste assez de mystère pour que j’aie envie de comprendre!

A ton retour de vacances, n’hésite pas à revenir sur ce fil pour partager tes impressions d’écoute concentrée. Mais ne te concentre pas trop, t’es pas une tomate!

7)
JanPol
, le 24.10.2013 à 23:00
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Merci pour cette découverte, j’aime beaucoup l’ambiance étrange qui se dégage de cette musique, mélange d’équilibre et de déséquilibre… moi aussi dès que j’ai une meilleure connexion j’essaye d’en écouter plus ! JP

9)
wakkanai
, le 25.10.2013 à 12:01
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Génial,

je ne connaissais pas Don Li, ni Stephan Thelen, mais fervent de Nik Bärtsch depuis longtemps, je sens que je vais me dégourdir les oreilles avec de nouvelles petites merveilles !

Merci

11)
TroncheDeSnake
, le 25.10.2013 à 16:41
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@wakkanai:

Super! Et si tu as d’autres noms à proposer, n’hésite pas à revenir sur ce fil. J’ai l’impression que je ne serai pas le seul intéressé!

12)
wakkanai
, le 26.10.2013 à 23:08
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dans le genre musique repetitive mais surtout le son continu : Urban Sax (ensemble de saxophones, dirigé par Gilbert Artman) Pas facile à trouver en numérique (même leurs CD étaient et sont toujours peu distribués)

Pour se faire une idée

Leur Site actuel

quelques Albums: Urban Sax 1 (1977). Urban Sax 2 (1978). Urban Sax & Pierre Henry: Paradise Lost (1982). Fraction sur le temps (1982-85) Spiral (1991) Urban Sax à Jakarta (1995) Quad Sax Quad Sax (2001)

extrait de leur Site, à propos du son Urban Sax:

MUSIQUE LINÉAIRE ET MINIMALE L’une des particularités de la musique d’Urban Sax est le son continu (mib). L’omniprésence de ce son se déplaçant autour de l’audience est la base sur laquelle s’échafaudent les différents moments du concert. Le son continu vit et se module par les subtiles différences de timbres et de tessitures des saxophones.

13)
zit
, le 27.10.2013 à 10:04
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C’est très bon. Mais je ne suis pas capable d’écouter ce genre de musique trop longtemps, il me faut du tonique, du nerveux…

z (qui vient d’acheter le CD de Deluxe, découvert cet été au RNP, c’est guilleret, léger, fun et rythmé, je répêêêêêêêêête : et j’adore !)

PS : ne ratez pas ça, le 14/11, ils seront à Lausanne…

14)
seob6473
, le 27.10.2013 à 12:38
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Bonjour Tronche De Snake (j’hésite entre un nom de noble et une origine flamande…)

Je pensais être un peu seul à sentir le groove de “Music for 18 musicians”. Je ne le suis plus. J’ai eu l’occasion de voir cette pièce à la cité de la musique à Paris, mais m’y étant pris au dernier moment, j’étais debout. Et forcément, à un moment, j’ai groové… et esquisser des mouvements de danse, aussi irrépressibles qu’imperceptibles.

Je vais forcément écouter tes conseils en espérant les trouver sur Deezer !

Merci pour ce chouette papier. Sébastien

15)
TroncheDeSnake
, le 27.10.2013 à 22:14
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@ wakkanai:

Intéressant, mais j’avoue qu’à première écoute je ne suis pas touché. Ceci dit j’y reviendrai car il faut parfois plusieurs approches pour découvrir un nouveau langage. Ceci dit leur projet Wietnam à liaison intéressant. Merci en tout cas pour ce partage.

@ Zit:

Marrant…. Moi je trouve cette musique justement très tonique! Comme quoi chacun sa sensibilité…

@ seob64734

Ni noble ni flamand… Juste un jeu de mot à la con inspiré pas mon vrai nom qui est Python.

Concernant Reich: Connais-le Sextett? Un vrai voyage dans différentes ambiances. Et le dernier mouvement a un groove d’enfer!

16)
Tristan Boy de la Tour
, le 28.10.2013 à 10:14
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Je l’avoue: il y a 20 ans environ, j’étais captivé par cette orientation du jazz: une sorte de retour à la pureté et la sobriété absolue… Comme la peinture de Soulages ou de Vasarely, des lignes droites alternant noir et gris! On retrouvait ce style (et toujours maintenant) dans le label ECM: Steve Reich, Jan Garbarek, puis ESB. Et finalement je me suis lassé… Pour moi, le jazz, ça part du blues, des rives du Mississipi, c’est incontournable, à l’origine de toute la puissance et l’inspiration de cette musique. Je ne nie pas les qualités de Nik Bärtsch ou de john Surman, peut-être une sorte de retour à la pureté de Bach. Mais les évolutions actuelles du jazz vers le post-bop, pleines d’invention et de virtuosité, me plaisent infiniment plus que cette musique que je trouve un peu aseptisée. Et là, franchement, je préfère Bach!

17)
TroncheDeSnake
, le 28.10.2013 à 20:29
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@ Tristan :

Qu’y a-t-il à “avouer”? Est-il coupable d’aimer cette musique? Ceci dit, j’ai moi aussi utilisé ce terme (comm.15)… ;-) L’emploi de ce mot est intéressant, non? Comme si l’on assumait pas complètement nos goûts… (mode psy-de-comptoir OFF)

Ceci dit, merci pour ton commentaire critique. Je ne connaissait pas Soulages (je suis ignare en art pictural), mais j’aime bien ce que je découvre. Encore faudrait-il, j’imagine, voir les originaux pour le goûter vraiment. Mais autant Soulages me touche, et résonne en moi comme en écho à cette musique, autant Vasarely me laisse froid et sans rapport avec ce que je ressens en écoutant Bärtsch ou Thelen… Tout au plus une curiosité graphique, mais pas de vibration intérieure, pas de frémissement.

19)
TroncheDeSnake
, le 23.11.2013 à 15:30
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J’ignore s’il y a encore quelqu’un sur ce fil, mais je signale à tout hasard une vidéo de Sonar, le groupe de Thelen, annonciatrice de leur prochain cd: Static Motion.