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Graffiti floral urbain – une aventure

Prémisse:

Le patron d'ci, que d'autres appellent le Boss, je veux parler de François, déménage. Aussi, dans l'impossibilité géographique où nous sommes de l'aider à faire ses cartons, à partir d'aujourd'hui et jusqu'aux alentours de fin juin, nous nous sommes mis à trois, et nous sommes annoncés comme rédacteurs volontaires pour les lundis: Messieurs Saluki et Baudet, ainsi que la soussignée, alternons pour vous informer et (qui sait?) vous divertir, et offrir ainsi quelques heures supplémentaires à François pour qu'il puisse faire ses cartons lui-même.

Au travail donc.

 

Anarchiste floral, artiste urbain, fou inoffensif (mais encombrant), on a tout dit de Maurice Maggi. Lui, ça lui est égal. Depuis un quart de siècle, quoi qu'on dise de lui, il sème littéralement à tout vent (de préférence des roses trémières), pour lutter contre la grisaille et le béton. 

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Avec le temps, il a fait des petits, jusque dans de lointains pays, l'Amérique par exemple. Mais aussi chez lui, à Zurich. Les autorités mêmes qui l'ont, à ses débuts, traqué, parce qu'il «faisait désordre» ont décidé désormais… de faire comme lui. Elles sèment, elles aussi – pas préciséement à tout vent, mais parlent de «guerilla florale».

Samedi dernier, le Service des parcs et jardins distribuait des semences aux citoyens en les invitant à les utiliser où bon leur semblerait, sur la voie publique ou en privé (ce qu'elles n'ont pas précisé, c'est qu'elles se réservent le droit de couper les fleurs si elles ont l'impression qu'elles deviennent trop hautes). Et ils appelaient cela, je répète tant cela me surprend et me fait sourire, «guerilla florale».

Que fait un homme qui se sentait différent lorsque ses idées hors du commun sont récupérées par l’officialité?

C’est la question que se pose Maurice Maggi, né à Rome de parents suisses il y a une cinquantaine d'années et domicilié à Zurich. Voici comment il se dépeint lui-même:

«Je suis Suisse de l’étranger, gaucher, neurasthénique, rouquin, diabétique, bisexuel, maladroit, incapable de m’intégrer aux structures qui régissent la société, les frontières m’ont toujours dérangé, j’ai besoin de place et de liberté.» 

Il aurait voulu être cuisinier, mais on le lui a déconseillé à cause de son diabète, il a alors fait un apprentissage de jardinier. Il travaillait, gagnait sa vie, mais il lui manquait toujours… quoi? 

Un jour, il a eu LA révélation:

«J’étais allé rendre visite à ma tante; on se promenait, tout à coup son regard s’est fixé, elle s’est penchée, et sur un ton émerveillé elle a dit: regarde, une véronique! En effet, la petite fleur bleue pointait dans une fente du goudron. Soudain, je n’étais plus le seul subversif: les plantes aussi avaient fait sauter les cadres, étaient sorties de leurs plates-bandes, elles s’étaient frayé un chemin et avaient même percé le macadam pour fleurir. J’ai commencé à faire attention, et j’ai remarqué que toutes sortes de plantes poussaient ainsi, hors des jardins. Je me suis dit que j’allais m'en inspirer.»

Cette illumination est venue en 1984; il avait 29 ans.

«Zurich était encore très zwynglienne, la verdure était strictement définie et réglémentée. J’ai commencé à semer des fleurs dans des bordures, au pied des arbres, dans des endroits censés rester réglementairement gris ou bruns. J’étais obligé de faire ça la nuit, en cachette, comme les auteurs de graffitis. C’est pour cette raison que j’ai appelé mon action “graffitis floraux”. D’autres ont parlé de guérilla florale.»

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Pendant longtemps, ses préférées étaient les roses trémières. Et tous ceux qui sont passés à Zurich ont pu les voir, car l’action “graffitis floraux” a eu un succès inespéré. On aimait des fleurs inattendues. Au bas des maisons, les gens “défendaient” les leurs, que la municipalité arrachait parfois sous prétexte qu’elles bouchaient la vue aux automobilistes. Avec le temps, Maurice a varié ses semences, a (entre autres) agrémenté ses mélanges de fleurs d’opium, «histoire d’ajouter un peu de piquant.»

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Sous cette profusion de roses trémières, il y a un petit carré de terre, resté vide parce que l'arbre qui y était a dû être coupé. Un endroit idéal pour un graffiti floral. A Zurich, l'on voit cela fréquemment – même quand l'arbre est là.

Aujourd’hui, tout le monde le connaît. Et cette année la municipalité de Zurich a décidé de lancer sa propre “guérilla florale”. 

Que dit Maurice Maggi de cette action? Il hausse une épaule:

«Voilà que les autorités municipales se lancent dans le jardinage sauvage. Cela me fait plaisir, après que je me suis entêté à faire ça pendant près de 30 ans. Maintenant, on va pouvoir passer à l'exigence suivante: des arbres fruitiers et des noisetiers dans les rues de la ville.» Il rit. «Lorsque j’ai commencé, j’étais taxé d’anarchisme et mon action était qualifiée de guérilla, maintenant, on dit que c’est poétique.»

Grâce à sa guérilla fleurie, il a réussi à se stabiliser. Il a décidé de devenir cuisinier malgré tout, il s’est même fait une réputation. Vous pouvez l'engager, il vient chez vous avec son «Party-team», les services qu'il offre sont détaillés ici. Vous y trouverez également quelques-unes de ses recettes.

Et grâce à ses “graffitis”, il est resté un peu jardinier.

Il a un blog, malheureusement pour vous la plupart des textes sont en allemand. Mais ça ne vous empêche pas d'aller voir les images…

Vous pouvez aussi aller le voir sur YouTube, il parle allemand, mais c'est soustitré en anglais; il y raconte son histoire dans deux petits films, ici et ici.

 

PS. Ce texte a paru, sous forme raccourcie, dans ma chronique du quotidien de Lausanne 24 Heures. Je l'ai repris ici, car l'homme est sympathique, j'avais envie de vous le faire connaître, et puis je pouvais préciser et l'illustrer, disposant de davantage que les 2'800 signes réglémentaires.

Crédits photo (dans l'ordre des images): Heiko Ostendorf, Roland Achini, X. Lavater

16 commentaires
2)
PtitVert
, le 30.04.2012 à 09:08
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Merci Anne pour ce billet :-) incroyable!!!

J’habite Zürich, et je suis à chaque fois émerveiller par ce que tu me fais découvrir de cette ville que finalement je ne connais que peu ou prou!

3)
zit
, le 30.04.2012 à 09:41
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J’adore !

Je me souviens d’avoir vu il y a quelques années de ça un petit reportage sur un groupe de green guerilla britannique, apparemment, ça remonte aux années 70, flower power et tout et tout aux tazunis.

Mais ce qui est super aussi, c’est que ça soit encouragé par une municipalité, qui d’ici pourrait paraitre austère (rien que le nom pique, je trouve ;o).

z (sinon, la « fleur d’opium », ça serait pas un gentil pavot ? je répêêêêêêêêête : avec les graines desquels on peut faire aussi de délicieux cakes, surprenants mais pas stupéfiants…)

PS : pour la recette ci–dessus, c’est encore meilleur avec un beurre salé <;–p

4)
Saluki
, le 30.04.2012 à 10:44
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Je me partage entre la Côte des Bar, en Champagne et la plus belle Kpitale que la France avait.

C’est dire que mon automobile devient auto(im)mobile dès que nous sommes à bon port à l’ouest.

Nous louons un box pour qu’elle y passe la semaine ou plus si bon nous semble, et ce dans une charmante rue du quartier de la Mouzaïa, dont les recoins vous ont été décrits par Caplan, en son temps.
Les maisons, à un ou deux étages au plus, construites sur des carrières dites “d’Amérique”, puisqu’il est dit que les pierres de la Maison Blanche en proviennent, ont, pour la plupart, des jardinets, plus ou moins soignés.
De ce manque de soins est issue une diversité botanique donc florale, dont les plants clonés issus du supermâché voisin ne parviennent pas à mater le foisonnement.

Donc, dans la rue de notre “box”, il y a au pied des murs, voire entre les pavés, peu de circulation permettant, du “vert” voire d’autres couleurs ! Un jardinier de la Ville, qui entretient le rond point du Danube, me disait avoir vu des variétés qu’il n’avait point rencontrées aux Buttes Chaumont voisines.

Voilà mes deux balles de contribution du jour.

5)
dpesch
, le 30.04.2012 à 17:49
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…quartier de la Mouzaïa…

Ah ! les villas d’Alsace, de Lorraine, de Cronstadt, du Danube, Marceau, Sadi Carnot, etc…, etc… Magnifique quartier où, au bout d’un quart d’heure de promenade, on a oublié que l’on est au cœur de Paris. Des endroits calmes et paisibles comme celui-là, il en est encore quelques uns qui survivent dans la mégalopole parisienne. Combien de temps encore ??? Vus lors de ma dernière visite en juillet 2005 :

Et bien sûr, du vert partout !

Où voit-on des enfants jouer à même la rue dans Paris sans courir le moindre risque ?

6)
dpesch
, le 30.04.2012 à 18:06
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Le patron d’ci, que d’autres appellent le Boss, je veux parler de François, déménage.

Voila, au figuré, une allégation qui ne laisse d’être inquiétante…

Au propre, on comprend tout à coup pourquoi le matériel photo s’allège !

Voilà qui pourrait lui être utile

Moi, qui ai déménagé deux fois en deux ans, je lui souhaite …

Bon courage, François…

7)
Anne Cuneo
, le 30.04.2012 à 21:52
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sinon, la « fleur d’opium », ça serait pas un gentil pavot ?

Je n’ai pas retrouvé la photo de ladite fleur, mais ce n’est pas à proprement parler un pavot. D’abord, ce ne sont pas des fleurs rouges, mais d’un blanc un peu gris, et puis elles sont beaucoup plus petites. N’étant pas un as de la botanique, je ne sais pas si on les appelle pavots nains, pavots blancs ou quelque chose dans le genre, ou si elles portent un tout autre nom. Et lui-même n’utilise pas le mot pavot (Mohnblume), mais bien Opiumblume (fleur d’opium, donc).

8)
Anne Cuneo
, le 30.04.2012 à 22:42
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PS. Je viens de chercher sur internet et de découvrir qu’il y a effectivement des pavots blancs. Je ne sais pas comment insérer une photo dans un commentaire, aussi peut-on voir le papaver somniferum blanc ici

10)
Saluki
, le 30.04.2012 à 23:52
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Des endroits calmes et paisibles comme celui-là, il en est encore quelques uns qui survivent dans la mégalopole parisienne. Combien de temps encore ???

Ils risquent de survivre encore longtemps. Et pour cause : les carrières. La station de métro “Buttes-Chaumont”, bien que souterraine est construite sur…pilotis. Il a fallu aller rechercher la roche stable encore plus bas.
Le Lycée Diderot, construit à la place d’un hôpital à deux étages, dans les années 90’ sur quatre, cinq, voire six niveaux a nécessité des travaux de fondation pharaonesques, avec des pieux/forages à 70 ou 80 mètres de profondeur.

Aucun promoteur ne sera assez con suicidaire pour se fourvoyer par là, d’autant plus que certaines de ces maisons sont “classées”.

13)
Guillôme
, le 02.05.2012 à 12:27
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Je découvre ce billet avec retard mais c’est une humeur qui met de bonne humeur justement! Merci Anne.

à partir d’aujourd’hui et jusqu’aux alentours de fin juin, nous nous sommes mis à trois, et nous sommes annoncés comme rédacteurs volontaires pour les lundis

Moi je dis chapeau bas, car les lecteurs ne s’en rendent pas forcément compte, mais derrière chaque humeur, chaque article, il y a bien souvent un temps considérable de rédaction!

Alors, assumer un rythme hebdomadaire n’est vraiment pas évident, alors merci à Anne, Saluki et Baudet qui se dévouent pour éviter la page blanche :)

14)
Anne Cuneo
, le 02.05.2012 à 19:16
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Comme quoi, c’est d’actualité à Genève : LIEN Tribune de Genève

C’est marrant, ils ont fait comme à Zurich, qui a distribué des semences il y a quinze jours, mais surtout de roses trémières… Les tournesols, c’est pas mal non plus…

15)
François Cuneo
, le 03.05.2012 à 06:49
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Il est incroyable ce Monsieur!

Quelle belle idée!

Et si en plus cette belle idée lui a permis de réaliser son rêve…

16)
Isabelle
, le 06.05.2012 à 14:42
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Alec6 aussi, mon Alexis, semait des roses trémières partout où il pouvait dans notre quartier du 20e. Il ramassait les graines en fin de floraison pour le printemps suivant. :) Amitiés Isabelle