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Algae–graphies

Bizarre, vous avez dit bizarre ?

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Je vais vous parler aujourd'hui du travail de Lia Giraud, diplômée 2011 de l'École nationale supérieure des Arts Décoratifs (les Zardeks, pour les intimes). En fait, mes collègues et moi avons été conquis par ce boulot, original, inédit, qui a représenté une quantité de travail de sa part à laquelle nous ne sommes pas habitués. En gros, on était assez fiers d'elle, au point d'en oublier les tracasseries (le mot est faible) qu'elle nous a fait subir tout au long de l'année ;o).

Une Entrevue.

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Q : Oh, c'est joli, qu'est–ce–que c'est ?

R: Une culture d'algues...

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Non, une photo verte...

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En fait, c'est un peu les deux : ça s'appelle une "Algae-graphie".

 

Q : Des algues, comme autour des maki ? C'est comestible ?

 

R : Les japonais sont très friands des versions lyophilisées (exportées de Bretagne ndlr). Ils en mettent un peu partout dans leurs gâteaux. Il parait c'est excellent pour la santé et plein de protéines.

Mais celle–ci ne sont composées que d'une seule cellule. Chacune possède une version archaïque de notre œil, qui lui permet de capter la lumière.

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Captées ici au tout début d'un « tirage ».

Q : C'est ça, la photosynthèse, alors ?

 

R : La photosynthèse permet de fabriquer de la matière organique à partir de la lumière, mais il ne faut pas oublier que ces cellules ont aussi besoin d'eau, de sels minéraux et surtout de dioxyde de Carbone (Miam!) pour réaliser cette merveilleuse transformation chimique.

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Encore une image du complexe procédé de fabrication d'une Algae–graphie.

Cette réaction à la lumière peut s'apparenter à  celle des sels d'argents dans la photographie argentique : Une modification de leur état chimique les fait virer au noir. De la même manière, les algues vont se développer en étant exposées à la lumière.

C'est donc grâce à cette photo-sensibilité qu'elles sont capables de former des images....

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Q : C'est vivant alors ?

 

R : Oui, comme tout ce qui vit, les algae-graphies se développent, évoluent, meurent. Elles se font également attaquer par quelques champignons.

 

Q : Ça fout les chocottes !

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Ici, la même image que plus haut, environ huit mois plus tard, attaquée par des champignons, ou des bactéries, ou les deux, enfin c'est terrible !

R : Et encore, c'est digeste comparé aux bactéries…

 

Q : Mais enfin, est–ce–que tu peux nous expliquer comment tu communique avec tes algues, tu leur murmure à l'oreille ou bieeeeen ?

 

 R: Bien sûr, je m'occupe d'elles avec soin : J'essaie de les rassurer sur le monde actuel, leur raconte quelques blagues de biologiste.

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A mes heures de nostalgie, je leur compose quelques protéodies, mélodies contemporaines qui boostent leurs protéines et en feront de petites algues fortes pour encore quelques millénaires .

Mais surtout, nous parlons beaucoup photons...Elles ne pensent qu'à ça.

La lumière, c'est leur dope. De vraies junkies. Des qu'elles voient un rayon de soleil, même à des dizaines de mètres, elles sont instantanément attirées par lui. (Instantanément, en language d'algue, ça veux dire 1/2 heure )

C'est comme ça qu'elles se "fixent", les algues.

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Q : Et comment se fait–il qu'elles restent en place quand tu l'a décidé ? Tu cries très fort, tu tapes du poing sur la table, ou tu leur chante une chanson douce ?

 

R : Ça c'est une histoire entre elles et moi....

 

Q : Ahahh, du mystère, du suspense ! Et pourquoi tant de mystère d'ailleurs?

 

R : La réponse amènerai trop de questions...

 

Q : Et après, ça bouge plus ? Å sont mortes (snif) ?

 

R : Elles ne bougent plus ou beaucoup moins. Mais elles continuent à vivre, en puisant leur nourriture tout  autour d'elles grâce à une gélatine un peu particulière. L'idée n'est pas de les tuer, mais au contraire de les maintenir en vie le plus longtemps possible.

 

Q : Et c'est quoi la durée de vie moyenne d'une algue ?

 

R : Ca dépend surtout de son environnement. Le froid par exemple ralenti les fonctions vitales. En conservant ces images au frigo, certaines ont évolué très lentement et sont presque intactes après 1an . À température ambiante, les images vont évoluer beaucoup plus vite et jaunir comme des feuilles mortes, ou de vieux daguerréotypes. Par contre sur un grill, je ne leur donne pas 5 min.

 

Q : C'est quoi, leur taille? Et par rapport à un grain d'argent dans une pellicule ou un papier photo ?

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Un appareil avec un 100 macro, sur lequel est monté, inversé un 24mm, filme une culture pleine de bébés algues en pleine débauche lumineuse, avec la loupe de mise au point activée. Une projection sur grand écran, permet de voir ces végétaux (?) s'agiter assez frénétiquement.

R : Tout dépend de la sensibilité du film argentique, mais les deux tailles peuvent être comparables : quelques microns seulement.

Les algues sont visibles à l'oeil nu.

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Détail de l'écran susmentionné.

Q : Donc en fait, une algae–graphie, c'est une sorte de forêt d'algounettes, avec ses clairières dans les zones sombres du négatif, tu serais donc une sorte de sylvicultrice miniature en milieu humide ?

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R : Avec une bonne loupe, on peut voir ça comme ça.

 

Q : Mais comment t'es donc venu cette idée ?

Pratiquant la photographie et la vidéo, je m'intéresse depuis longtemps à la façon dont ces deux médiums se rencontrent aujourd'hui, comment ils influencent notre perception du monde, de nous même… De l'outil d'observation scientifique aux images intimes des réseaux sociaux, le mode de diffusions et d'utilisation de la photographie ne répond plus aux même codes qu'il y a un siècle. Sa définition d'image fixe peut donc paraitre obsolète. J'ai donc voulu créer une nouvelle forme d'image, vivante, à la rencontre de l'argentique et du numérique, de la photo et de la vidéo.

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Exposition du projet aux portes ouvertes de l'EnsAD en janvier 2012.

J'ai découvert la photographie dans un laboratoire de tirage. C'est peut être de là que viens ce parallèle entre biologie et photographie. La photo n'est pas seulement une représentation mais une expérience du réel. En (dé)matérialisant la lumière, l'optique et la chimie rendent compréhensible ce phénomène invisible. Les algae-graphies rétablissent ce lien tangible entre image et lumière en "incarnant" la lumière pour synthétiser la matière de l'image. Les dispositifs que j'utilise pour révèlent une circulation lumineuse contrairement aux appareils numériques qui la dissimule. Mais les algae-graphies sont aussi des structures organisées de cellules et, de surcroit, recombinables. Elles s'apparentent ainsi plus aux pixels d'un ordinateur, qu'a la réaction unique du grain d'argent. Leur forme organique en fait ainsi des système vivants, mobiles, complexes. Leurs scénario évolutif est imprévisible, tout comme ces images propulsées sur le web. 

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Ce qui m'intéresse dans ce projet, c'est précisément de montrer l'image comme un système complexe, instable, incertain. A l'image de notre époque.

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Q: Et l'avenir ? Vas–tu tenter d'en faire un procédé industriel, de le commercialiser ?

Pour le moment ce procédé ne peux pas s'appliquer à un niveau industriel, étant long, cher et éphémère. Mais perfectionné, ils pourrait ouvrir de nouvelles perspectives, pas seulement esthétiques.

Actuellement, je poursuit mes recherche en collaboration avec Claude Yeprémian, biologiste et responsable de l'algothèque du Muséum d'Histoire Naturelle de Paris, sans qui ce projet n'aurait jamais abouti. 

Ce n'est donc qu'un début.

Les deux dernières images représentent l'« Expérience N°3 » au sujet de laquelle vous pouvez apprendre plus de détails par là, chez Lia.

Je vous encourage d'ailleurs vivement à aller faire un tour là aussi, pour y voir la très jolie video de l' « Expérience N°2 : le battement d'aile de l'éphémère ».

Toutes les images de la série d'algae–graphies sont visibles pour leur part sur cette page là.

Je tiens à remercier Lia de s'être prêtée au difficile jeu des questions et réponses. Au début, je lui avais proposé de répondre elle–même aux questions qu'elle aurait aimé qu'on lui pose, puis finalement, on a commencé une entrevue inversée : c'est elle qui posait les questions, et je faisait les réponses, mais j'en savait bien trop... Alors ça fini donc par une entrevue normale, par échange de nombreux courriels.

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16 commentaires
3)
Le Corbeau
, le 11.04.2012 à 08:22
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Bon en résumé :
Des espèces de boites de Petri avec une culture immangeable, incapable de faire du pétrole.
En plus on peut même pas gagner du fric en l’exposant dans un musée ou en le vendant comme déco d’intérieur.
donc totalement inutile dans notre monde moderne. :-))

En plus, on reste sur sa faim concernant la technique.
Que de frustrations !!!!

Au fait, z’avez pas tenté la lyophilisation comme fixateur??

4)
Modane
, le 11.04.2012 à 08:52
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Trop fort! Cette idée incroyable vient de me donner la pêche pour au moins la journée! Zit, tu travailles dans un endroit intéressant! Merci d’avoir partagé!

5)
TightyJo
, le 11.04.2012 à 09:22
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Vraiment très intéressant cette démarche d’images vivantes, je ne connaissais pas du tout ce procédé !

On reste tout de même un peu sur sa faim, on aurait voulu en savoir plus sur la façon dont les algues se fixent à certains endroits plus que d’autres pour former ces images (ex : prise de vue lente à travers un appareil photo spécifique ?, projection par le dessous d’images négatives ?).

6)
Zallag
, le 11.04.2012 à 09:23
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Au fond, quand je gratte les parois de mon aquarium pour en éliminer les algues qui y ont poussé, j’en ôte peut-être, sans le savoir, des images sucessives (dues au mouvement du soleil) du paysage environnant la maison où j’habite ? C’est aussi impressionnant de réaliser cela que c’était, pour Le Bourgeois gentilhomme, de réaliser que depuis tout petit il s’exprimait en parlant en prose …

8)
Inconnu
, le 11.04.2012 à 09:35
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Original et très beau, maintenant il faut changer d’échelle : elle devrait aller en Bretagne

9)
Le Corbeau
, le 11.04.2012 à 10:02
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maintenant il faut changer d’échelle : elle devrait aller en Bretagne

Tu n’as rien compris, ils sont déjà en Bretagne ces vandales ! Et dire que certains mal intentionnés accusent les agriculteurs…

10)
Caplan
, le 11.04.2012 à 12:13
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Très inventif! Bravo Lia!

Et après, quand on en a beaucoup, on les range dans un algum photo!

12)
pat3
, le 11.04.2012 à 18:57
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Joli. De l’algue verte comme un des Beaux Arts… J’aime quand la minutie rejoint la folie douce :-)

14)
François Cuneo
, le 12.04.2012 à 23:19
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Alors là Zit, tu es battu au niveau de l’originalité. Pour une fois!

Bravo Lia, pour l’idée, pour la réalisation.

15)
zit
, le 13.04.2012 à 13:53
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Bonjour, je me permet de répondre rapidement à tous : merci pour Lia. Ne connaissant pas bien la maison, elle est intimidée à l’idée de vous faire un petit coucou ;o).

z (qui retourne de ce pas dans l’atelier, je répêêêêêêêêêêête : suivre les conseils de Fromstart et tester les élastomères silicones)

PS : et je vous prie de m’excuser de mon mutisme, mes pauvres neurones sont à saturations d’informations nouvelles véhiculées par des synapses débordées, ça risque de durer encore au moins un mois…

16)
lia
, le 16.04.2012 à 11:38
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Merci à tous de votre accueil et de vos commentaires!

Désolée pour les elipses concernant la technique mais pour le moment, le procédé doit rester secret.. mais qui sait, vous trouverez peut être d’ici quelques mois toutes les infos sur le site de l’INPI!

Je garde en tête l’idée de l’algum photo….(j’aime beaucoup)

Concernant la Bretagne, les réservoirs de lisier de cochons (riche en azote) me semblent être plus aptes à générer quelques images énergétiques! (la mer bouge un peu trop pour un temps d’exposition de 4 jours, non?)

Il faut aussi féliciter Zit qui m’a activement aidé toute l’année : Il n’y a pas mieux que lui pour l’optique et les “trucs et astuces” en tous genre!