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Mardi 13 décembre 2011
La culture est l'âme d'un peuple, la musique en est l'harmonie.

L’événement date de quelques mois, mais il pourrait avoir échappé à beaucoup de non-Italiens, et bien qu'il ait fait sensation le jour suivant en Italie, c'est maintenant qu'il fait l’objet d’une distribution intensive dans la péninsule.

En tant qu’Italienne enregistrée comme telle (je suis bi-nationale italo-suisse), j’ai reçu le message. Je le passe, la plupart des lecteurs de cuk.ch n’étant pas italiens. L’événement mérite quelques explications, afin que la portée du geste soit appréciée à sa juste valeur.

 

Acte I: Milan 1842

 

L’opéra «Nabucco» de Giuseppe Verdi est une œuvre autant politique que musicale: elle évoque l'esclavage des juifs à Babylone, et le passage le plus célèbre de cet opéra est le chœur «Va pensiero» où les esclaves opprimés évoquent leur «patrie belle et perdue». En Italie, ce chant est un symbole de l’aspiration du peuple à la liberté; en 1842 — époque où l'opéra a été écrit —, la Lombardie, où il a été créé, était opprimée par l’Autriche des Habsbourg. Dès l’instant de sa création à la Scala de Milan, il a été adopté par le public comme un chant de révolte. Non seulement Milan était occupée, mais la population était réduite au silence par une répression féroce, et notamment par une censure qui se mêlait du moindre texte.

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Les premières mesures de «Va pensiero»

Il faut croire que personne n’est allé expliquer au gouverneur de la province le sens sous-jacent de l’oeuvre.

Le plus intéressant, c’est que le phénomène s’est répété pendant la Deuxième Guerre mondiale au moment où l’armée allemande a occupé l’Italie: le chœur des esclaves, «Va Pensiero», était chanté partout, a cappella si nécessaire. En voici une traduction française approximative, l’italien est passablement ampoulé pour nos yeux du XXIe siècle, mais à l’époque il était de rigueur pour ce genre de texte.

«Va pensée sur tes ailes dorées,

Va, pose-toi sur pentes et collines

Où soufflent chauds et doux

Les zéphyrs du sol natal.

 

Salue les rives du Jourdain,

Les tours abattues de Sion

O ma Patrie, si belle et perdue!

O souvenir si cher et fatal!

 

Harpe d’or des devins fatidiques,

Pourquoi pends-tu muette au saule?

Ravive en nos cœurs les souvenirs

Parle-nous du temps qui fut.

 

Ou semblable au destin de Solime [c.à.d. Jérusalem]

Produis les notes d’une cruelle complainte

O, que le Seigneur t’inspire les accords

Qui feront de nos souffrances une vertu.»

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Verdi par Ingres à l'époque de Nabucco

L’oeuvre hautement symbolique de Verdi, qui n'avait alors que 30 ans, a fait sa célébrité. Remarquons par ailleurs que ce n’est de loin pas son seul «acte de résistance musicale». L’année suivante a vu la première de son opéra «Les Lombards à la première croisade», qui est bourré de déclarations antiautrichiennes, enveloppées, cela va de soi, dans le voile d’une histoire de la première croisade. 

D’autres ont produit des œuvres exprimant de façon plus ou moins ouverte la résistance aux occupants autrichiens: le poète Giuseppe Giusti, le romancier Alessandro Manzoni et bien d'autres encore. Mais il faut croire que la musique est un langage plus universel et dans certaines circonstances plus accessible que la littérature, dans la mesure (je suppose) où elle arrive à ancrer des airs dans la mémoire, et que cette mémoire-là est plus facilement transmissible que des pages écrites. Mais ça, c’est un autre chapitre, sur lequel il vaudrait la peine de revenir. Cependant, pour aujourd’hui, il est temps d’assister à

 

l’acte II: l’Italie et la culture au début du XXIe siècle

 

Je ne vais pas refaire le tableau de l’Italie de 2011. 

Disons que la Culture, en Italie, s’est toujours écrite avec de très grands C, plus encore, je trouve, qu’en France, en Angleterre, en Suisse, aux Etats-Unis (je ne parle que de pays que je connais) dans la mesure où l’Italie a gardé une mémoire assez vive de sa proéminence culturelle pendant la Renaissance; les répercussions qu’elle a eues dans le monde occidental d’alors ont ancré dans l’inconscient collectif italien à la fois la sensation que notre culture contenait quelque chose d’intrinsèquement supérieur, et la certitude que la culture était le bien spirituel le plus précieux de l’homme. Riccardo Muti, invité à donner un concert au Parlement de Rome en mars dernier, a tenu aux députés un petit discours au cours duquel il a dit (entre autres): «La Culture, c’est le cœur de l’Italie. La culture, c’est la voix de l’Italie, et malheur si cette voix venait à manquer. La musique en particulier a toujours uni les peuples, un orchestre, un chœur, représentent l’essence même de la société, surtout dans un monde qui est privé d’harmonie, elle est là pour créer une société harmonieuse. Il serait tragique que le pays qui a inventé les notes de musique en étouffe la voix». Il a ensuite mis en garde les politiciens présents: étouffer la culture, c’est tuer l’Italie.

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Ce discours est un plaidoyer remarquable pour la culture.

Pour ceux d’entre vous qui comprennent l'italien, c’est ici

Avec une finesse admirable, Riccardo Muti parlait de la dégradation politique d’un pays où, peu à peu, les activités culturelles ont été réduites à la portion congrue; plus grave, cela s’est accompagné d’une dégradation progressive d'un sens moral qu’avaient partagées, grosso modo, toutes les classes sociales.

Ces vingt dernières années, nous avons assisté à l’élection et à la réélection d’un homme dont le manque de probité était connu de tous, ou en tout cas de tous ceux qui voulaient le savoir. Il a fallu dix-sept ans pour qu’il s’en aille. Pour les valeurs morales, ses gouvernements successifs ont été catastrophiques. Sans parler du fait qu’il a laissé l’Italie glisser dans la crise, il y a le fait que, si un escroc avéré est élu premier ministre, cela signifie pour bon nombre de ses électeurs que chacun peut être un escroc, un séducteur de mineures, que tous les moyens sont bons pour s'enrichir, et ainsi de suite.

Son plus grand succès peut-être c’est, avec ses chaînes de télévision privées, d’avoir atteint les populations qui ont trop longtemps été à l’écart de quelque message culturel que ce soit, non pas pour leur transmettre les trésors culturels qui ont fait la gloire de l’Italie, mais pour les distraire avec des produits de divertissement plus avilissants qu’instructifs, pour répandre les mensonges politiques les plus éhontés.

Un jeune homme me disait récemment à Rome, au cours d'une manifestation: «Ce n’est plus la culture de Michel Ange, c’est la culture du bordel.»

Toute une frange de l’Italie moyenne, de la majorité tranquille peu habituée à être bruyante, a assisté bouche bée à la transformation, qu’elle a, je crois, longtemps vue moins bien que nous, les Italiens de l’extérieur; nous avons l’avantage d'avoir une distance et ne sommes pas submergés par les messages des moyens de communication berlusconiens, omniprésents en Italie. En tout cas, il est remarquable de voir que les Italiens de l’extérieur ont rarement donné la majorité au parti de Berlusconi (une fois, ce sont même les Italiens de l'étranger qui ont empêché que la Chambre soit dominée par une majorité absolue de droite). 

Mais, comme l’a écrit Machiavel, «on peut mentir à peu de monde pendant longtemps, a beaucoup de monde pendant quelque temps, mais on ne peut pas mentir à tout le monde tout le temps».

Comme cela arrive partout dans le monde, l’Italie a ses indignés, et ces derniers mois ont vu descendre dans la rue des centaines de milliers de protestataires. Mais toutes les protestations n’ont pas le même écho. Et j’en arrive ici à une de celles qui en ont eu le plus, qui a dépassé les frontières de l’Italie, et qui a suffisamment été chargée de sens pour être remise en circulation ces jours-ci, à un moment où les Italiens craignent non seulement pour leur avenir économique, mais aussi pour leur avenir politique: leur premier ministre actuel n’est pas un élu du peuple, et en y regardant de près, il a fait partie d’un monde de la finance qui est celui qui a provoqué la crise.

Je passe donc à 

 

l’acte III: 12 mars 2011

 

L’Italie fête cette année le 150ème anniversaire de son unification et à cette occasion l’opéra de Rome a organisé une représentation d’une des oeuvres les plus symboliques de la résistance à la tyrannie politique: «Nabucco» de Giuseppe Verdi, dirigé par Riccardo Muti.

Peu avant ce soir-là, alors que par ailleurs on ne parlait que des millions dépensés par Berlusconi pour ses parties fines (je sais qu’il ne faut pas mélanger le public et le privé, mais dans le cas particulier le mélange est fait par une bonne partie des Italiens), son gouvernement a annoncé des coupes sombres dans le budget de la culture. Avant la représentation, le maire de Rome Gianni Alemanno, qui fait pourtant partie de la majorité gouvernementale et a été ministre berlusconien, monte sur scène pour dénoncer les coupes budgétaires massives prévues pour la culture (et l’enseignement). Détail piquant: Berlusconi est dans la salle.

Je laisse la parole au chef d’orchestre Riccardo Muti (j’ai trouvé cet entretien, probablement donné en anglais, sur le site de son collègue, le chef d’orchestre Peter Perret, et je traduis. «Avant le lever de rideau, il y a eu une immense ovation du public. Puis nous avons entamé l’opéra, cela a suivi son cours. Mais lorsque nous sommes arrivés au célèbre chœur «Va pensiero», j’ai aussitôt senti une tension dans l’atmosphère de la salle. Il y a des choses impossibles à décrire, vous les ressentez. Jusque-là, le public était resté silencieux, mais à l’instant où il a réalisé que «Va pensiero» allait démarrer, le silence s’est chargé d’une véritable ferveur. On sentait la réaction viscérale des gens en entendant les esclaves chanter : «Oh ma patrie, si belle et perdue!».

A la fin du Chœur on entendait déjà des: «Bis!» dans le public. Puis des cris: «Vive l’Italie!» et «Vive Verdi!» ont fusé. Du poulailler, on a commencé à jeter des feuillets avec des messages patriotiques – il y en avait même qui disaient: «Muti, sénateur à vie». Mais moi, je ne voulais pas simplement faire jouer un bis. Il fallait cela ait un sens.»

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Riccardo Muti se demande si oui ou non consentir un bis.

Les habitués d’opéra savent que Muti est très parcimonieux avec les «bis», qui sont une habitude dans les opéras en Italie (j’ai personnellement assisté à une «Traviata» à l’Opéra de Rome qui a duré quatre heures au lieu de deux et demie, à cause des «bis»). Il a souvent déclaré que pour lui un opéra est une histoire qu’il faut raconter du début à la fin dans un déroulement cohérent.

Mais la soirée était particulière. Les coupes budgétaires menaçaient, Berlusconi était présent, le public était enthousiaste non seulement par rapport à l’opéra, mais aussi pour la symbolique de cet opéra, bien entendu connue du napolitain Riccardo Muti autant que de la salle.

Après la fin du chœur, les applaudissements ont été très nourris, et interminables. Un instant, il a semblé que Muti allait lever sa baguette et continuer, et puis quelqu'un a crié «Vive l'Italie» dans le relatif silence, et il s’est ravisé.

Il s’est tourné vers le public et a dit (je traduis):

«Je suis d’accord avec “Vive l’Italie”. Je n'ai plus 30 ans et ma vie est derrière moi, mais en tant qu'Italien qui  parcourt le monde, je souffre beaucoup de ce qui se passe dans mon pays. Donc si je réponds à votre désir d’un «bis» pour «Va pensiero», ce n’est pas tant pour des raisons patriotiques, mais parce que ce soir, alors que le Choeur chantait «O ma patrie, belle et perdue», j'ai pensé que si nous tuons la culture sur laquelle l'histoire de l'Italie est bâtie, notre patrie sera véritablement belle et perdue".

Toute la salle a explosé en cris et en applaudissement, y compris les artistes du chœur sur scène. Lorsque cela s’est calmé, Muti a repris.

«Nous sommes ici dans un climat très patriotiquement italien, et très souvent Muti à parlé aux sourds, des années durant.» Ceci est un jeu de mots, étant donné que «Muti» signifie muets. En effet, ce n’est pas la première fois que Muti s’exprime ainsi, mais il est vrai aussi qu’il a peu été entendu sur les questions de politique culturelle. Il a poursuivi: «Je voudrais… D’accord, faisons une exception pour ce chœur, de toute façon nous sommes chez nous, dans le théâtre de la capitale; le chœur a chanté merveilleusement, l’orchestre l’a accompagné parfaitement, si vous voulez vous joindre à nous, nous allons chanter tous ensemble. Mais je vous en prie, respectez le tempo.» Du jamais vu dans un opéra dirigé par Muti.

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Muti dirige le public, qui chante debout…

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…pendant que le choeur chante derrière lui (on le voit tout petit au bas de l'image, au centre)

Plus tard, il a raconté: «J’ai vu des groupes de gens se lever. Tout l’opéra de Rome s’est levé. Le Chœur s’est levé aussi. Le moment était magique. Ce soir-là est allé au-delà d’une représentation de Nabucco: c’était une déclaration du théâtre de la capitale à l’attention des politiciens

Voici le lien de l'enregistrement d'Arte.  D'abord il y a le choeur. Puis les applaudissements. Le bis commence à la 6e minute. Et voici le lien de la RAI, sans traductions. On entend un peu mieux Muti et il y a quelques différences de montage. Petit détail: on a ajouté le texte à l'écran, peut-être pour que le public chante aussi à la maison (c'était transmis en direct). Sur YouTube, cette vidéo a été vue 1'800'000 fois.

Tout comme les choristes pendant le bis, j’ai pleuré. J'avais l'impression que le public chantait aussi pour moi. Je suis une Européenne convaincue. Mais comme tout le monde, j'ai mes origines. Moi aussi, et depuis longtemps, je souffre de voir ce que devient un pays dans lequel je suis enracinée (l’on arrive à suivre les origines de la famille de ma mère jusqu’au XIIIe siècle et celles de mon père encore plus loin dans le temps), et auquel je suis profondément attachée.

En finissant ce récit, je me demande d’ailleurs si les sentiments que suscite «Va pensiero» sont vraiment réservés à l’Italie: étouffer la culture, c’est faire taire l’âme de tout pays, quel qu’il soit.

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