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La culture est l’âme d’un peuple, la musique en est l’harmonie.

L’événement date de quelques mois, mais il pourrait avoir échappé à beaucoup de non-Italiens, et bien qu'il ait fait sensation le jour suivant en Italie, c'est maintenant qu'il fait l’objet d’une distribution intensive dans la péninsule.

En tant qu’Italienne enregistrée comme telle (je suis bi-nationale italo-suisse), j’ai reçu le message. Je le passe, la plupart des lecteurs de cuk.ch n’étant pas italiens. L’événement mérite quelques explications, afin que la portée du geste soit appréciée à sa juste valeur.

 

Acte I: Milan 1842

 

L’opéra «Nabucco» de Giuseppe Verdi est une œuvre autant politique que musicale: elle évoque l'esclavage des juifs à Babylone, et le passage le plus célèbre de cet opéra est le chœur «Va pensiero» où les esclaves opprimés évoquent leur «patrie belle et perdue». En Italie, ce chant est un symbole de l’aspiration du peuple à la liberté; en 1842 — époque où l'opéra a été écrit —, la Lombardie, où il a été créé, était opprimée par l’Autriche des Habsbourg. Dès l’instant de sa création à la Scala de Milan, il a été adopté par le public comme un chant de révolte. Non seulement Milan était occupée, mais la population était réduite au silence par une répression féroce, et notamment par une censure qui se mêlait du moindre texte.

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Les premières mesures de «Va pensiero»

Il faut croire que personne n’est allé expliquer au gouverneur de la province le sens sous-jacent de l’oeuvre.

Le plus intéressant, c’est que le phénomène s’est répété pendant la Deuxième Guerre mondiale au moment où l’armée allemande a occupé l’Italie: le chœur des esclaves, «Va Pensiero», était chanté partout, a cappella si nécessaire. En voici une traduction française approximative, l’italien est passablement ampoulé pour nos yeux du XXIe siècle, mais à l’époque il était de rigueur pour ce genre de texte.

«Va pensée sur tes ailes dorées,

Va, pose-toi sur pentes et collines

Où soufflent chauds et doux

Les zéphyrs du sol natal.

 

Salue les rives du Jourdain,

Les tours abattues de Sion

O ma Patrie, si belle et perdue!

O souvenir si cher et fatal!

 

Harpe d’or des devins fatidiques,

Pourquoi pends-tu muette au saule?

Ravive en nos cœurs les souvenirs

Parle-nous du temps qui fut.

 

Ou semblable au destin de Solime [c.à.d. Jérusalem]

Produis les notes d’une cruelle complainte

O, que le Seigneur t’inspire les accords

Qui feront de nos souffrances une vertu.»

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Verdi par Ingres à l'époque de Nabucco

L’oeuvre hautement symbolique de Verdi, qui n'avait alors que 30 ans, a fait sa célébrité. Remarquons par ailleurs que ce n’est de loin pas son seul «acte de résistance musicale». L’année suivante a vu la première de son opéra «Les Lombards à la première croisade», qui est bourré de déclarations antiautrichiennes, enveloppées, cela va de soi, dans le voile d’une histoire de la première croisade. 

D’autres ont produit des œuvres exprimant de façon plus ou moins ouverte la résistance aux occupants autrichiens: le poète Giuseppe Giusti, le romancier Alessandro Manzoni et bien d'autres encore. Mais il faut croire que la musique est un langage plus universel et dans certaines circonstances plus accessible que la littérature, dans la mesure (je suppose) où elle arrive à ancrer des airs dans la mémoire, et que cette mémoire-là est plus facilement transmissible que des pages écrites. Mais ça, c’est un autre chapitre, sur lequel il vaudrait la peine de revenir. Cependant, pour aujourd’hui, il est temps d’assister à

 

l’acte II: l’Italie et la culture au début du XXIe siècle

 

Je ne vais pas refaire le tableau de l’Italie de 2011. 

Disons que la Culture, en Italie, s’est toujours écrite avec de très grands C, plus encore, je trouve, qu’en France, en Angleterre, en Suisse, aux Etats-Unis (je ne parle que de pays que je connais) dans la mesure où l’Italie a gardé une mémoire assez vive de sa proéminence culturelle pendant la Renaissance; les répercussions qu’elle a eues dans le monde occidental d’alors ont ancré dans l’inconscient collectif italien à la fois la sensation que notre culture contenait quelque chose d’intrinsèquement supérieur, et la certitude que la culture était le bien spirituel le plus précieux de l’homme. Riccardo Muti, invité à donner un concert au Parlement de Rome en mars dernier, a tenu aux députés un petit discours au cours duquel il a dit (entre autres): «La Culture, c’est le cœur de l’Italie. La culture, c’est la voix de l’Italie, et malheur si cette voix venait à manquer. La musique en particulier a toujours uni les peuples, un orchestre, un chœur, représentent l’essence même de la société, surtout dans un monde qui est privé d’harmonie, elle est là pour créer une société harmonieuse. Il serait tragique que le pays qui a inventé les notes de musique en étouffe la voix». Il a ensuite mis en garde les politiciens présents: étouffer la culture, c’est tuer l’Italie.

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Ce discours est un plaidoyer remarquable pour la culture.

Pour ceux d’entre vous qui comprennent l'italien, c’est ici

Avec une finesse admirable, Riccardo Muti parlait de la dégradation politique d’un pays où, peu à peu, les activités culturelles ont été réduites à la portion congrue; plus grave, cela s’est accompagné d’une dégradation progressive d'un sens moral qu’avaient partagées, grosso modo, toutes les classes sociales.

Ces vingt dernières années, nous avons assisté à l’élection et à la réélection d’un homme dont le manque de probité était connu de tous, ou en tout cas de tous ceux qui voulaient le savoir. Il a fallu dix-sept ans pour qu’il s’en aille. Pour les valeurs morales, ses gouvernements successifs ont été catastrophiques. Sans parler du fait qu’il a laissé l’Italie glisser dans la crise, il y a le fait que, si un escroc avéré est élu premier ministre, cela signifie pour bon nombre de ses électeurs que chacun peut être un escroc, un séducteur de mineures, que tous les moyens sont bons pour s'enrichir, et ainsi de suite.

Son plus grand succès peut-être c’est, avec ses chaînes de télévision privées, d’avoir atteint les populations qui ont trop longtemps été à l’écart de quelque message culturel que ce soit, non pas pour leur transmettre les trésors culturels qui ont fait la gloire de l’Italie, mais pour les distraire avec des produits de divertissement plus avilissants qu’instructifs, pour répandre les mensonges politiques les plus éhontés.

Un jeune homme me disait récemment à Rome, au cours d'une manifestation: «Ce n’est plus la culture de Michel Ange, c’est la culture du bordel.»

Toute une frange de l’Italie moyenne, de la majorité tranquille peu habituée à être bruyante, a assisté bouche bée à la transformation, qu’elle a, je crois, longtemps vue moins bien que nous, les Italiens de l’extérieur; nous avons l’avantage d'avoir une distance et ne sommes pas submergés par les messages des moyens de communication berlusconiens, omniprésents en Italie. En tout cas, il est remarquable de voir que les Italiens de l’extérieur ont rarement donné la majorité au parti de Berlusconi (une fois, ce sont même les Italiens de l'étranger qui ont empêché que la Chambre soit dominée par une majorité absolue de droite). 

Mais, comme l’a écrit Machiavel, «on peut mentir à peu de monde pendant longtemps, a beaucoup de monde pendant quelque temps, mais on ne peut pas mentir à tout le monde tout le temps».

Comme cela arrive partout dans le monde, l’Italie a ses indignés, et ces derniers mois ont vu descendre dans la rue des centaines de milliers de protestataires. Mais toutes les protestations n’ont pas le même écho. Et j’en arrive ici à une de celles qui en ont eu le plus, qui a dépassé les frontières de l’Italie, et qui a suffisamment été chargée de sens pour être remise en circulation ces jours-ci, à un moment où les Italiens craignent non seulement pour leur avenir économique, mais aussi pour leur avenir politique: leur premier ministre actuel n’est pas un élu du peuple, et en y regardant de près, il a fait partie d’un monde de la finance qui est celui qui a provoqué la crise.

Je passe donc à 

 

l’acte III: 12 mars 2011

 

L’Italie fête cette année le 150ème anniversaire de son unification et à cette occasion l’opéra de Rome a organisé une représentation d’une des oeuvres les plus symboliques de la résistance à la tyrannie politique: «Nabucco» de Giuseppe Verdi, dirigé par Riccardo Muti.

Peu avant ce soir-là, alors que par ailleurs on ne parlait que des millions dépensés par Berlusconi pour ses parties fines (je sais qu’il ne faut pas mélanger le public et le privé, mais dans le cas particulier le mélange est fait par une bonne partie des Italiens), son gouvernement a annoncé des coupes sombres dans le budget de la culture. Avant la représentation, le maire de Rome Gianni Alemanno, qui fait pourtant partie de la majorité gouvernementale et a été ministre berlusconien, monte sur scène pour dénoncer les coupes budgétaires massives prévues pour la culture (et l’enseignement). Détail piquant: Berlusconi est dans la salle.

Je laisse la parole au chef d’orchestre Riccardo Muti (j’ai trouvé cet entretien, probablement donné en anglais, sur le site de son collègue, le chef d’orchestre Peter Perret, et je traduis. «Avant le lever de rideau, il y a eu une immense ovation du public. Puis nous avons entamé l’opéra, cela a suivi son cours. Mais lorsque nous sommes arrivés au célèbre chœur «Va pensiero», j’ai aussitôt senti une tension dans l’atmosphère de la salle. Il y a des choses impossibles à décrire, vous les ressentez. Jusque-là, le public était resté silencieux, mais à l’instant où il a réalisé que «Va pensiero» allait démarrer, le silence s’est chargé d’une véritable ferveur. On sentait la réaction viscérale des gens en entendant les esclaves chanter : «Oh ma patrie, si belle et perdue!».

A la fin du Chœur on entendait déjà des: «Bis!» dans le public. Puis des cris: «Vive l’Italie!» et «Vive Verdi!» ont fusé. Du poulailler, on a commencé à jeter des feuillets avec des messages patriotiques – il y en avait même qui disaient: «Muti, sénateur à vie». Mais moi, je ne voulais pas simplement faire jouer un bis. Il fallait cela ait un sens.»

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Riccardo Muti se demande si oui ou non consentir un bis.

Les habitués d’opéra savent que Muti est très parcimonieux avec les «bis», qui sont une habitude dans les opéras en Italie (j’ai personnellement assisté à une «Traviata» à l’Opéra de Rome qui a duré quatre heures au lieu de deux et demie, à cause des «bis»). Il a souvent déclaré que pour lui un opéra est une histoire qu’il faut raconter du début à la fin dans un déroulement cohérent.

Mais la soirée était particulière. Les coupes budgétaires menaçaient, Berlusconi était présent, le public était enthousiaste non seulement par rapport à l’opéra, mais aussi pour la symbolique de cet opéra, bien entendu connue du napolitain Riccardo Muti autant que de la salle.

Après la fin du chœur, les applaudissements ont été très nourris, et interminables. Un instant, il a semblé que Muti allait lever sa baguette et continuer, et puis quelqu'un a crié «Vive l'Italie» dans le relatif silence, et il s’est ravisé.

Il s’est tourné vers le public et a dit (je traduis):

«Je suis d’accord avec “Vive l’Italie”. Je n'ai plus 30 ans et ma vie est derrière moi, mais en tant qu'Italien qui  parcourt le monde, je souffre beaucoup de ce qui se passe dans mon pays. Donc si je réponds à votre désir d’un «bis» pour «Va pensiero», ce n’est pas tant pour des raisons patriotiques, mais parce que ce soir, alors que le Choeur chantait «O ma patrie, belle et perdue», j'ai pensé que si nous tuons la culture sur laquelle l'histoire de l'Italie est bâtie, notre patrie sera véritablement belle et perdue".

Toute la salle a explosé en cris et en applaudissement, y compris les artistes du chœur sur scène. Lorsque cela s’est calmé, Muti a repris.

«Nous sommes ici dans un climat très patriotiquement italien, et très souvent Muti à parlé aux sourds, des années durant.» Ceci est un jeu de mots, étant donné que «Muti» signifie muets. En effet, ce n’est pas la première fois que Muti s’exprime ainsi, mais il est vrai aussi qu’il a peu été entendu sur les questions de politique culturelle. Il a poursuivi: «Je voudrais… D’accord, faisons une exception pour ce chœur, de toute façon nous sommes chez nous, dans le théâtre de la capitale; le chœur a chanté merveilleusement, l’orchestre l’a accompagné parfaitement, si vous voulez vous joindre à nous, nous allons chanter tous ensemble. Mais je vous en prie, respectez le tempo.» Du jamais vu dans un opéra dirigé par Muti.

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Muti dirige le public, qui chante debout…

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…pendant que le choeur chante derrière lui (on le voit tout petit au bas de l'image, au centre)

Plus tard, il a raconté: «J’ai vu des groupes de gens se lever. Tout l’opéra de Rome s’est levé. Le Chœur s’est levé aussi. Le moment était magique. Ce soir-là est allé au-delà d’une représentation de Nabucco: c’était une déclaration du théâtre de la capitale à l’attention des politiciens

Voici le lien de l'enregistrement d'Arte.  D'abord il y a le choeur. Puis les applaudissements. Le bis commence à la 6e minute. Et voici le lien de la RAI, sans traductions. On entend un peu mieux Muti et il y a quelques différences de montage. Petit détail: on a ajouté le texte à l'écran, peut-être pour que le public chante aussi à la maison (c'était transmis en direct). Sur YouTube, cette vidéo a été vue 1'800'000 fois.

Tout comme les choristes pendant le bis, j’ai pleuré. J'avais l'impression que le public chantait aussi pour moi. Je suis une Européenne convaincue. Mais comme tout le monde, j'ai mes origines. Moi aussi, et depuis longtemps, je souffre de voir ce que devient un pays dans lequel je suis enracinée (l’on arrive à suivre les origines de la famille de ma mère jusqu’au XIIIe siècle et celles de mon père encore plus loin dans le temps), et auquel je suis profondément attachée.

En finissant ce récit, je me demande d’ailleurs si les sentiments que suscite «Va pensiero» sont vraiment réservés à l’Italie: étouffer la culture, c’est faire taire l’âme de tout pays, quel qu’il soit.

34 commentaires
1)
Inconnu
, le 13.12.2011 à 06:40
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Souvenir de Nabucco aux Choreges d’Orange, sublime.

2)
François Cuneo
, le 13.12.2011 à 08:15
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Ce que tu racontes m’a ému.

J’écoute en lisant Nabucco (sur Qobuz!:-)), c’est magnifique.

Etonnant. Je suis à moitié italien, mais je n’ai jamais senti un lien très fort avec ce pays, malheureusement.

Et là, je trouve cette histoire magnifique.

J’ai bien compris aussi ce que tu écrivais: les italiens aveuglés par la puissance médiatique de Berlusconi.

Mais tout de même: se faire avoir une fois, d’accord. Mais deux…

Et si longtemps! C’est à rien n’y comprendre de ce peuple fin et justement cultivé.

C’est enfin terminé. Mais pour combien de temps?

S’il se présente dans quelques années, qui nous dit qu’il ne repassera pas? D’ailleurs, certains disent que sa démission récente est une stratégie.

On n’en a peut-être pas fini avec cette horreur politique et morale.

3)
RieuleH
, le 13.12.2011 à 08:54
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Un moment absolument intense, magnifique d’abord par cette partition de Nabucco mais également par toutes ces personnes qui y participent (Musiciens, Choristes, le Public) et un chef d’orchestre d’exception.

4)
ysengrain
, le 13.12.2011 à 09:01
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Ce qui est effroyable dans cette histoire réside dans le fait que les politiques – la grande majorité – se sentent obligés de systématiquement sabrer les crédits de la culture, de faire en sorte d’abrutir la masse au moyen de niaiseries pitoyables. Il serait peut-être temps de comprendre que dispenser et répandre la culture, le savoir – j’exclue les niaiseries citées plus haut – sont les seuls moyens d’aller vers le progrès.

Mais je rêve….

6)
Cukriec
, le 13.12.2011 à 11:54
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Bonjour Anne et un grand merci pour cette découverte. Muti est certainement un des plus grands chefs vivants et ce soir là il est passé dans une autre dimension.

7)
Argos
, le 13.12.2011 à 12:11
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D’abord, permettez-moi de rectifier une toute petite erreur. En 1842, il ne s’agit pas de l’Autriche-Hongrie – la double Monarchie ne sera créée qu’en 1867, mais de l’Empire d’Autriche. Sur les murs s’affichaient les inscriptions Viva Verdi, non seulement par amour de la musique mais surtout parce qu’il s’agissait de l’acronyme de Vittorio Emmanuelle Re D’Italia.

Le mépris du gouvernement Berlusconi face à la culture est terrifiant. J’en ai encore vu les ravages ce printemps à Pompeï, où une partie des lieux que j’avais appréciés lors de précédents voyages étaient fermés et semblaient souvent endommagés. Certes, on sera plus sensible aux crimes contre l’humanité, mais il ne faut pas négliger les crimes contre le patrimoine de l’humanité. La “culture” berlusconienne, telle qu’elles s’étale sur les écrans des télévisions est, elle, un crime contre l’intelligence et parait tout aussi inexcusable. Hélas, les traces vont subsister encore longtemps et l’austérité annoncée ne convaincra pas les responsables qu’un investissement dans la culture est le plus profitable de tous.

8)
Anne Cuneo
, le 13.12.2011 à 12:52
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@ Argos: merci, j’ai corrigé, c’était d’autant plus bête que si j’avais réfléchi 2’, je le savais!

@Cukriec: je dirais plutôt que ce soir-là, tous se sont rendu compte qu’il est passé dans une autre dimension. Cela fait longtemps qu’il proteste et qu’il agit, on l’a toujours écouté en souriant, et puis on a passé à autre chose. Comme il le dit: le muet parlait aux sourds.

9)
Soheil
, le 13.12.2011 à 13:20
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Merci Anne pour cet article, beau et émouvant. J’étais ému même avant d’avoir vu la vidéo. Bien sûr, amoureux de l’Italie et de sa culture, je me sens concerné par ce qui s’y passe. Mais même sans être amoureux, et même si nous n’avons pas tous des origines italiennes, nous avons tous des racines italiennes. Qu’il s’agisse de peinture, de musique ou même de cuisine, la culture française n’aurait pas été ce qu’elle est sans l’influence italienne, et derrière la rigueur toute germanique d’un Bach, c’est encore l’Italie qu’on entend.

De la Grande Grèce à la Renaissance, en passant par l’empire romain, ce pays est peut-être celui qui a marqué le plus profondément la culture européenne, et sur une durée presque aussi longue que l’histoire de Chine (le rapprochement n’est pas fortuit). L’abêtissement du peuple programmé par quelques dirigeants incultes n’en est que plus désolant — et malheureusement c’est un phénomène planétaire.

11)
Anne Cuneo
, le 13.12.2011 à 14:16
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J’ai bien compris aussi ce que tu écrivais: les italiens aveuglés par la puissance médiatique de Berlusconi. Mais tout de même: se faire avoir une fois, d’accord. Mais deux…

Un sénateur démocrate américain a répondu à qui un journaliste posait précisément cette question, à propos du fait que les américains ont élu l’année dernière des gouverneurs d’Etat qui ne cessent de travailler contre leurs intérêts de citoyens ordinaires, et étaient connus comme tels, n’étant pas des novices en politique: «C’est parce qu’il y a une confusion, sciemment entretenue: une majorité de citoyens vote conformément à ses aspirations, et non en tenant première compte de sa situation réelle et des remèdes à y apporter dans la réalité. Ils votent pour leurs rêves de bien-être matériel, sans se demander, au fond, si leur élu pourra les satisfaire. Il a promis, n’est-ce pas….»

J’ai trouvé cela l’explication la plus pertinente de tous ces votes aberrants: élire Bush au lieu de Gore, élire Berlusconi au lieu de Prodi, etc.

Lors d’une des élections gagnées par Berlusconi, un autre Italien de Suisse et moi nous sommes trouvés dans un bureau électoral de Milan ensemble. La queue était longue, les discussions se sont engagées. Nous étions pratiquement les seuls à ne pas voter pour Berlusconi, et nous étions stupéfaits, alors nous avons demandé des explications: celle qui m’est restée jusqu’à aujourd’hui c’est: «On vote pour lui parce qu’il est riche, et comme ça il n’aura pas besoin de nous voler, et il ne nous volera pas.»

Nous sommes restés dans cette queue plus d’une heure, et avons beaucoup plaidé: je ne crois pas que nous ayons réussi à faire changer d’avis qui que ce soit.

12)
ToTheEnd
, le 13.12.2011 à 14:48
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Avant de commencer, 3 choses:

1. J’ai 3 passeports… dont un Italien et ce pays est très particulier à mon coeur comme je l’ai écrit sur Cuk il y a plus de 7 ans.
2. L’opéra et le petit moment magique entre le public et l’orchestre sont fantastiques.
3. Berlusconi est un excellent clown.

Ceci étant dit, j’aimerais revenir sur quelques éléments car j’ai l’impression que ce texte mélange beaucoup de choses et que des parallèles approximatifs sont réalisés pour étayer une théorie boiteuse.

Que la télé privée ait contribué à débiliser les masses en Italie comme ailleurs, je ne vais pas le nier. Par contre, je rappelle que jamais les budgets de la culture n’ont été aussi élevés.

Bien sûr, si on compare au pourcentage du PIB ou je ne sais quelle valeur, peut être qu’il fut un temps (lointain) où ce budget était plus important.

Ce qui change aujourd’hui, et à mon humble avis avec ou sans Berlusconi, c’est qu’on arrive à une croisée des chemins en terme de dette. Ce n’est pas nouveau, ça fait un moment que l’occident traîne ce problème mais avant que des agences de notation (à la noix) ne vocifèrent à l’unisson que ça ne pouvait plus durer, les médias ne s’en préoccupaient pas trop.

Mais depuis quelques mois, ce problème est à l’actualité (toujours en deçà de DSK, mais lui c’est vraiment un gros problème pour la France à en juger par la couverture médiatique dont il jouit). Volontairement ou non, tous les pays sont bien obligés de reconnaitre que ça ne peut plus continuer comme ça… en particulier les pays qui commencent à devoir payer des emprunts au-dessus de 5% (je ne vous parle même pas de ceux qui sont au-delà de 10%).

A l’arrivée, il y a donc des coupes “sombres” dans la culture et vous savez quoi? Il y aura encore d’autres de coupes sombres et dans plein d’autres secteurs importants: éducation, santé, sécurité sociale, etc.

Tout le monde va en prendre pour sa gueule et ce n’est qu’un début si on veut réellement stabiliser (je n’ose dire “diminuer”) la dette.

Alors que le budget de la culture n’a jamais été aussi élevé en France ou en Italie, il faudra bien diminuer ce poste aussi… et pas seulement. Nous sommes sur le fil du rasoir partout, ça sera “injuste” pour tous.

Bien sûr, des voix politiques montent ici et là pour dire qu’il y a d’autres moyens pour relancer l’économie, rétablir l’emploi et, cerise sur le gâteau, enrayer la dette et accessoirement, sauver l’écologie (on n’est plus à un miracle près). Seul problème: le peuple qui élira un gouvernement pareil n’est pas encore né.

Par contre, le peuple qui vote pour le meilleur conteur d’histoires est bien en charge… guidé à la perfection par des médias et des journalistes au-dessus de tout soupçon.

13)
Argos
, le 13.12.2011 à 15:02
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To The End, je dois hélas vous contredire sur le montant du budget alloué à la culture en Italie. En 2008 il était de sept milliards d’Euros, en 2010 il n’était plus que de cinq milliards. Ces deux milliards qui manquent n’ont pas été pris sur le fonctionnement, incompressible, mais sur les différents programmes et c’est là où la situation est dramatique. De plus,ces coupes ne correspondent à aucun investissement et finalement vont à l’encontre d’une saine gestion des finances publiques. Parfois, une mesure d’économie peux être coûteuse.

14)
ToTheEnd
, le 13.12.2011 à 15:12
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Je ne renterai pas dans une bataille de chiffre pour une raison simple: indirectement, la culture au sens large (je ne pense pas aux monuments historiques qui dépendent normalement de la Culture) est supportée par d’autres dicastères. C’est en cela que le budget n’a jamais été aussi élevé.

15)
Saluki
, le 13.12.2011 à 15:33
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Dans le budget de la France, c’est un peu la bouteille à l’encre pour s’y retrouver (à dessein ?) d’une année à l’autre.

J’ai recherché : – 2005 2,8 Md – 2006 3 Md – 2007 3,2 Md – 2008 2,9 Md – 2009 3,03 Md – 2010 7,5 Md – 2011 2,9 Md

“Astuce de balayeur”, en 2010 on a agrégé la mission de service public, les aides au service public de l’audiovisuel (pour compenser l’arrêt de la pub’ après 20h), les aides à la presse, le système de soutien à l’industrie du cinéma. Cela conduit à plus que doubler la mise. Je ne parle pas de ce qui se passe en région, il s’agit du budget de l’État. Il faut donc être Conseiller-Maître à la Cour des Comptes pour pouvoir s’y retrouver.

16)
Anne Cuneo
, le 13.12.2011 à 15:48
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Dans le cas particulier de Rome raconté ici, les coupes allaient au-delà du supportable, le coup d’envoi aux protestations de la soirée est venu du maire de Rome (un berlusconien). Je crois que pour les raisons historiques bien resumées par Soheil, la sensibilité à la dégradation de la culture (crédits et contenus) va au-delà des chiffres et des postes du budget.

17)
Inconnu
, le 13.12.2011 à 16:37
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Je n’ai pas de chiffre, ni de sources documentées, mais une seule référence qui vaut ce qu’elle vaut : Mais pour la France, j’habite une rue où sont parfois tourné des scènes ( Téléfilms, et autres), et au gré de ces tournages, au fil des années, ai pu juger partiellement des deniers publics déversés dans la culture, le dernier tournage ( scène de 3 minutes) à dépassé et de loin tout ce que j’avais observé, en personnel et moyens. Cela confirmé par le régisseur. C’était quand même l’hallucination totale = Quartier bouclé, des véhicules, des camions de partout ( ho! ils vont tourner Ben Hur ??? ) des étals à collation, buffets, tout les 50 m, dont un devant mon allée, restaurant monté de toute pièce pour le personnel ( alors que le quartier fourmille de gargottes), j’ai assisté au tournage de la scène = Un garagiste donne sa facture à son client. ( une camera, deux source de lumières… un coupe flux ), 15 minute en tout et pour tout…

Alors si il n’y pas de moyens pour la culture, je veut bien me faire curé!

Ce qui irait dans le sens de ToTheEnd;

18)
jibu
, le 13.12.2011 à 16:50
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Je te remercie pour cet article, c’est très impressionnant et beau… Sûrement inutile mais il fait bon rêver.

Tous ces problèmes de dette me fait chercher la cause du début du problème, on vie simplement au-dessus de nos moyens- et on achète chinois- comment voulez-vous maintenir des emplois quand on achète des pavés de route, du vois pour des ponts piétonnier publique, des supports en acier galvanisé de panneau en bois (pour nous cacher des voisins) en Chine!

Ces supports sont selon moi un parfait exemple de la catastrophe vers laquelle nous courons; 25.- avant à la coop, 15.- maintenant en import de Chine par cette même coop; il faut savoir que n’importe quel serrurier de la place fera cela très bien, j’imagine que le traitement de la ferraille qui peut utiliser des produits très toxique est moins surveillé qu’en Europe.

Et nous, on chantera quoi, où et a qui quand les riches étranger en auront assez d’acheter des breloques ? On a que des politiques gentils pas vrai…

19)
Inconnu
, le 13.12.2011 à 16:52
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Détail croustillant : devant mon étonnement de naïf et mes questions ” c’est dingue tout ce barrouf pour si peut, ce serait pas un peu de la gabegie et exagéré ?” Le régisseur m’a répondu “vous ne rêvez pas, ni n’exagérez, c’est pire que ce que vous pensez, on marche complètement sur la tête”.

20)
Anne Cuneo
, le 13.12.2011 à 18:52
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@ Passant Le problème No 1 du cinéma, c’est que tout ce que tu décris sur le plan technique est généralement nécessaire. Comme je n’ai pas vu, je ne peux pas juger si c’était nécessaire dans le cas particulier. Le cinéma est un média très lourd. Je ne commente pas sur les buffets, je n’ai pas vu, tout ce que je pourrais suggérer (ayant été ET régisseuse, ET réalisatrice), c’est qu’en prenant quelque chose à un buffet qui est là pour toi, tu évites de perdre du temps en attentes. Car je t’assure que cela a beau avoir l’air «inutile», ce que tu vois, cela ne l’est pas. Si tu ne bouclais pas la rue, tu devrais rester là plus longtemps pour attendre l’instant idéal, etc. etc.

Dans la profession, on s’estime content dans les grandes productions quand on a tourné 2 à 3 minutes utilisables par jour. On jubile lorsqu’on en a 5 minutes.

Cela dit, quel que soit le film ou série que tu as vu tourner, s’il y a de l’argent public (donc émanant d’un budget de la culture), cela représente une petite partie du tout, et le gros de l’argent est privé. On ne peut pas prendre cet exemple-là pour dire qu’il y a beaucoup de moyens pour la culture, et pour sous-entendre qu’ils sont gaspillés.

Je t’assure que lorsque je me suis occupée de plateaux, personne n’a manqué de rien question confort (comme ça les gens travaillaient mieux), mais on n’a jamais jeté un sandwich. Mais il y a dans le cinéma, une industrie privée avec ses dérives, des gens à qui on confie beaucoup de moyens et qui les gaspillent. Nous autres petits cinéastes qui avons de la peine à toucher le moindre subside en savons quelque chose.

21)
Argos
, le 13.12.2011 à 20:24
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Passant, ce dont tu as été témoin ne sont pas des dépenses prises dans un budget culturel, mais de l’argent provenant en particulier de ce que l’on appelle le fonds de soutien, et qui est alimenté par les recettes que dégage l’audiovisuel. Sur le soutien à la culture, la France est dans une situation particulière, l’Etat et les Régions assurant une part importante, au contraire par exemple de la Suisse, où les villes jouent un rôle important. En période de crise, les politiciens à courte vue ont toujours tendance à réduire les budgets de la culture, alors qu’une politique à long terme conduirait justement à les augmenter en temps de crise.

22)
nic
, le 13.12.2011 à 20:34
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anne et passant. j’ajouterai que les “grosses” production sont presqu’à 100% des coproductions européennes, donc, si argent public y a, il provient d’au moins deux pays, voir de l’europe

23)
nathalie
, le 13.12.2011 à 23:05
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Merci Anne Cuneo pour cet article très profond. Je vais reprendre tout cela encore une fois demain! J’ai bien aimé pouvoir découvrir ce magnifique chant verdien! Pour l’instant, j’ai envoyé le lien à tous mes copainset copines italiens ou italophiles… Cela dit, les sites archéologiques fermés pour cause de coupes budgétaires , c’est aussi valable pour la Grèce! Mamma mia! Pauvre culture!

24)
Inconnu
, le 13.12.2011 à 23:06
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Oui , Anne. Mais entre une rue et un quartier ( 6 rues et une place ), et trois jours, cela fait quand même “considérable”. Pour le gaspillage et le reste, je précise que c’est bien le régisseur qui m’en a entretenu et eu la gentillesse de me déniaiser sur les points que tu précise ( Certaines nécessités ), ” Cela a beau beau être mon métier, et j’en profite très largement, mais je m’y fait pas” Ce sont ses paroles, pour dire qu’en homme de l’art, il était écœuré. Argent public, privé, régional, européen je ne sais pas la part ( Téléfilm FR3 je crois, je ne sais plus le titre), donc rien d’une grosse production.

Vraiment, tu aurait vu en vrai, je crois que tu aurais commis un article sur CUK! en grommelant sur les manque de moyens ailleurs ;o)

25)
Saluki
, le 14.12.2011 à 00:28
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J’ai envoyé un lien vers cette humeur à une partie de mon carnet d’adresses qui peut, de mon point de vue borné, apprécier. Dans les retours, je ne citerai que celui-ci, orthographe comprise, mais j’aimerais bien parler polonais comme lui le français ;°)

Merci, cher Claude, pour cette information précieuse sur une manifestation importante.
Muti a “donné dans le mille” et ce qu’il a dit est, en effet, comme l’écrit ton amie journaliste, transposable mutatis mutandis, au reste de l’Europe. Ce qu’il a dit est vrai et juste et puissamment renforcé par l’aire qui est magnifique mais aussi chargé de sens et d’émotion.
Joyeux Noël à toi et aux tiens!
Amitiés.
PS Félicitations à Anne Cuneo pour son très bel article.

26)
Inconnu
, le 14.12.2011 à 09:55
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Les bras m’en tombent et les mots me manquent. Magique et sublime.

27)
gregdakt
, le 14.12.2011 à 19:55
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Bonjour et merci pour ce billet à la fois complet et émouvant.

Je me suis permis de le répercuter sur le (modeste) blog d’humeurs que nous animons (avec bien entendu toutes références vers ton article et vers le site lui même.

Le Blog Notes

28)
Inconnu
, le 15.12.2011 à 05:17
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Oui, merci Anne, pour ce très beau et émouvant billet.

29)
zit
, le 15.12.2011 à 08:27
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Beuuuh ! comment appelle–t’on le liquide qui coule des orifices oculaires à certains moments plutôt qu’à d’autres ?

z (merci Anne, je répêêêêêêêêête : beuuuuuh…

30)
josiffert
, le 15.12.2011 à 13:29
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Je comprends et connais c’est état de grâce musicale et la sensibilité patriotique; mais pour l’Italie, pour rester dans le thème, hélas : parole, parole, parole,… parole, parole, parole,… soltanto parole…

31)
josiffert
, le 15.12.2011 à 13:37
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ARGOS, pour Pompéi tu as tort. La gestion du patrimoine est confiée de manière exclusive (et pour cause) à la Région Capania et son département dei beni culturali. Elle est infiltrée par la Camorra et par conséquent les budgets votés, alloués et dépensés… ne produisent pas de changement réel, car tout va dans les poches des corrompus.

32)
Anne Cuneo
, le 15.12.2011 à 15:23
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pour rester dans le thème, hélas : parole, parole, parole,… parole, parole, parole,… soltanto parole…

Oui, certes, et le changement nécessaire devrait être profond, car comme tu le remarques si bien dans le commentaire No 31, il n’y a pas que le problème Berlusconi. Il y a aussi le problème des mafias, qui ont tout envahi, et qui ont même débordé des frontières de l’Italie. Et les mafias tuent la culture aussi efficacement que les politiciens qui ne s’en soucient pas. En dernière analyse, ce sont des problèmes politiques auxquels on ne trouvera pas de solution tant qu’on ne les attaquera pas de front, avec toute la force de l’Etat. Jusqu’ici, les efforts ont été ponctuels, les mafias font peur, et le pékin finit par baster.

Cela dit, si personne ne dit rien, rien ne se passe. Les paroles ont tout de même leur sens, et je ne m’en priverai pas même si ce sont «soltanto parole».

34)
nic
, le 13.12.2012 à 09:53
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chère anne,

tu as écrit cette humeur il y a une année… pas grand chose a changé :-(