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Alfred Flechtheim et le «fantôme des musées»

Le terme est du regretté René Berger, ex-conservateur du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne: le «fantôme des musées» est susceptible de frapper à n’importe quel moment une œuvre d’art acquise par un musée après 1933, généralement de bonne foi, mais qui se révèlera avoir été, à l’origine, le fruit d’une appropriation illicite par quelque nazi bien placé.

Lorsque le «fantôme des musées» émerge, cela déplaît à tout le monde. Les musées ont longtemps refusé de s'exprimer au sujet des oeuvres acquises dont quelqu'un estimait qu'elles lui appartenaient et qu'elles lui avaient été volées par les nazis. Et souvent, aujourd'hui encore, dans beaucoup de grands musées du monde, on traîne les pieds en dépit des traités internationaux sur la restitution des oeuvres (notons en passant que le pillage de l'art d'un pays par un autre pays est aussi ancien que les guerres – sauf que la plupart du temps on a cherché à voler les trésors artistiques, et non à les anéantir, comme auraient voulu le faire les nazis; seule la rapacité de certains, qui ont vendu au lieu de détruire, a sauvé en partie l'art que visaient les nazis).

Depuis quelques années un coin du voile a été levé, et on entend parler de temps à autre d'héritiers qui réclament leur dû.

C'est le cas des héritiers d'Alfred Flechtheim.

Le 11 août dernier, Corinne Mauch, syndique de la ville de Zurich, recevait une lettre d’un avocat allemand, Maître Stötzel, lui demandant restitution aux héritiers de la «collection Flechtheim», dont les œuvres (art océanien) constituent une des bases sur lesquelles a été créé le Musée Rietberg, propriété de la ville de Zurich.

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Alfred Flechtheim photographié en 1910 par Jakob Hilsdorf

Alfred Flechtheim était un homme remarquable. Il était né en 1878 en Allemagne, et avait commencé à collectionner de l'art vers 1900. Très tôt, il a reconnu la valeur d'un Picasso, par exemple, et collectionné des artistes tels Van Gogh ou Cézanne, Braque ou Derain à une époque où cela n'allait pas de soi. Il était activement en contact avec toutes les avant-gardes artistiques Il a ouvert sa galerie à Düsseldorf en 1913. Après la guerre 1914-18, il a déplacé sa galerie à Berlin. Il a organisé des dizaines d'expositions, a introduit les cubistes en Allemagne, a popularisé des peintres tels Geroge Grosz ou Paul Klee. Il était par ailleurs le meilleur client de sa propre galerie.

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Alfred Flechtheim peint par Hanns Bolz

Alfred Flechtheim était aussi un critique estimé, et avait fondé sa revue, Querschnitt. Il aimait la fête, et organisait régulièrement des soirées très fréquentées.

Tout cela a contribué à ce qu'il soit, entre les deux guerres mondiales, un des marchands et collectionneurs d’art les plus haïs des nazis. Pour eux, ce connaisseur passionné d’art moderne était le symbole de cet «art dégénéré» (de Vincent Van Gogh à Pablo Picasso, de Juan Gris à Fernand Léger) qu’il fallait à tout prix abattre. Ils se sont attaqués à lui dès 1930, ont menacé de détruire ses expositions, ont fait pression de telle sorte qu'il s'est bientôt trouvé plongé dans les difficultés financières.

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Alfred Flechtheim a souvent été peint par ses amis ou par des peintres qu'il représentait. Ici, il est peint par Otto Dix en 1926...

 

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...et photographié en 1928. On remarquera que dans les deux cas, il est entouré de tableaux cubistes.

Sa dernière exposition date de janvier 1933. Le fait que Flechtheim ait servi l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale en tant qu’officier de cavalerie ne comptait pas pour les nazis: il était juif. Dès qu’ils sont arrivés au pouvoir, ils l’ont chassé de sa galerie. Tout ce qu’elle contenait a été dispersé. Des centaines de tableaux ont été vendus à bas prix, très en dessous de leur valeur, par des gens peu scrupuleux désireux de se faire un peu d'argent rapide. Or, Alfred Flechtheim n’était pas seulement marchand, il était aussi collectionneur, c'est-à-dire que beaucoup d'oeuvres lui appartenaient. Qui plus est, une de ses grandes passions était l’art océanien, et il avait rassemblé une collection remarquable de quelque 300 objets. 

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L'affiche de l'exposition nazie «Art dégénéré» de Nuremberg en 1937. On remarque Alfred Flechtheim (avec le cigare) en bonne place. Légende: “Dégénérescence de l'art par le bolchévisme culturel juif”

La manière dont sa vaste collection océanienne est arrivée entre les mains de Eduard von de Heydt, qui l’a cédée au Musée Rietberg, reste incertaine, les versions à ce sujet varient et les documents sont rares. Ce qui est certain, c'est qu'en août 1933 Flechtheim, dans une lettre qui existe encore, l'a promise pour une exposition au Museum of Modern Art de New York. Il s'y exprime comme un propriétaire qui dispose de son bien. Le musée lui demande même pour quel prix il serait prêt à la vendre. Mais la collection n'est jamais arrivée à New York. Par des voies restées obscures, elle est par contre arrivée à Paris, et elle a été exposée par le Musée d'ethnographie. Ensuite de quoi, le directeur du musée a écrit à Eduard von de Heydt pour lui dire qu'il a été reconnu propriétaire de la collection d'art océanien Flechtheim. Les papiers qui devraient documenter le transfert n'existent pas, ou plus.

Eduard Von der Heydt était lui-même un personnage contradictoire. C'était un grand amateur d'art, et un grand collectionneur. Il était banquier. Allemand naturalisé suisse, suffisamment proche des nazis pour faire l’objet d’un procès pour «attitude antisuisse» à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il a été aussi le fondateur du centre culturel Monte Verità au Tessin, et le mécène du musée Rietberg ainsi que d’autres musées. Il est mort en 1964.

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Un des objets de la «collection Flechtheim» au Musée Rietberg. Figure Malanggan de Nouvelle Guinée (photo Nicola Pitaro)

Alfred Flechtheim, qui avait réussi, en 1933, à fuir l’Allemagne et s’était réfugié à Londres, est mort des suites d’une opération chirurgicale en 1937. Sa femme était restée en Allemagne. La Gestapo avait saisi les oeuvres qui restaient en sa possession, et elle s'est suicidée en 1941. Le seul héritier du couple était leur neveu.

Alfred Flechtheim a été largement oublié en dépit du fait que des millions de personnes à travers le monde ont profité (directement ou indirectement, financièrement ou culturellement) des fruits de son travail. Depuis des années, son neveu et ses petits-neveux, ses héritiers légitimes, se battent pour récupérer ses collections.

Ils ne sont pas les seuls. Pour d’autres raisons, des amateurs et des critiques d’art voudraient honorer un homme qui a été un des plus grands facilitateurs de l’art moderne et un de ses plus remarquables passeurs.

Confrontés à la lettre arrivée à la mairie de Zurich, les responsables du Musée Rietberg font remarquer qu'ils savent depuis trois ans que la propriété des collections est contestée, et déclaraient dernièrement au Tages-Anzeiger de Zurich: «Nous sommes en pleine recherche, et sommes bien avancés, mais pour l'instant il n'y a pas encore de preuve décisive que Flechtheim était réellement le propriétaire de la collection.» La lettre au Museum Of Modern Art pourrait avoir été écrite par un marchand agissant pour le compte d'autres, selon eux.

Deux faits demeurent: il est souvent difficile de distinguer les collections personnelles des oeuvres dont un marchand collectionneur est simplement dépositaire, surtout dans le cas particulier, où les documents de la galerie ont disparu. Mais c'est aussi un fait qu'Alfred Flechtheim possédait en propre une grande collection d'art, et que le destin des collections Flechtheim (qui valent des centaines de millions) reste largement inexploré. Quelques oeuvres ont été localisées dans des musées allemands ou suisses. Mais l'avocat qui représente les héritiers, Maître Stötzel, soupçonne qu'une sorte de pression de groupe existe pour qu'aucun musée ne consente à ouvrir la porte aux restitutions en reconnaissant que l'une ou l'autre des oeuvres exposées viennent d'Alfred Flechtheim. Jusqu'ici, les héritiers n'ont pas récupéré le moindre tableau.

Des chercheurs indépendants, appuyés parfois par des responsables de musées, ont fondé un «Groupe de travail Alfred Flechtheim», et sont au travail. Mais les résultats, si résultats il doit y avoir, sont à venir, car ils s'attaquent à une très forte omertà.

Ce qui est certain c'est que ce que nous entendons là, ce sont les échos lointains de souffrances, de peurs, de crimes d'une époque qui a beau s'éloigner – elle restera présente tant que nous n'aurons pas regardé en face, jusqu'au bout, les conséquences actuelles d'un temps qui n'est pas encore tout à fait révolu.

Le «fantôme des musées» a ressurgi. La lettre des héritiers Flechtheim est arrivée à Zurich. A suivre.

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La plaque apposée sur la Bleibtreustrasse 15 à Berlin, où Alfred Flechtheim a vécu entre 1923 et 1933 (photo OTFW).

PS. Pour ceux qui ne manqueraient pas de poser la question: j'ai traité ce sujet dans ma chronique mensuelle dans le quotidien «24 Heures» de samedi dernier. Si je l'ai reprise ici, c'est que dans le journal j'étais limitée à 2800 signes sans illustrations, et que je me suis sentie frustrée de n'avoir pas pu en dire davantage. En dépit de tout ce que j'ai pu écrire ici de plus, le sujet ne reste, bien entendu, qu'effleuré.

9 commentaires
1)
Pierre.G.
, le 13.09.2011 à 02:24
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On voit régulièrement resurgir ce genre d’affaire très à la mode dans le monde de l’art, là le petit grain de sable qui me dérange est la phrase :

Le seul héritier du couple était leur neveu.

Je dois dire que maintenant dès que l’on a une oeuvre de quelque valeur à vendre ou à acheter, l’Art loss Register devient la référence, mais comme le dit très bien le responsable vaudois de ce département au service policier concerné, l’indication valable le 12 septembre à 13 heures ne le sera peut-être plus le 18 octobre à 17 heures, donc que faire, bloquer tout un marché légal dans la peur du doute, alors que l’on sait très bien que la part cachée est dix fois plus importante?

2)
Anne Cuneo
, le 13.09.2011 à 07:47
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@ Pierre.G. Je n’ai peut-être pas été claire: les tableaux et objets océaniens d’Alfred Flechtheim ont été absorbés par, disons, le marché de l’art avant que l’Art loss Register existe. Et je ne vois pas en quoi citer le fait que les époux Flechtheim avaient un seul neveu, et que ce neveu était, au départ, leur héritier pourrait déranger.

Cela dit, tout se discute – y compris le fait de réclamer des oeuvres 66 ans après la fin de la guerre et près de 80 ans après avoir été… peut-on utiliser un autre mot que volées? Flechtheim a été chassé de sa galerie, quelqu’un d’autre l’a reprise sans la payer, a vendu ses collections et ne lui a pas versé un sou. Décidément oui, volées.

Peut-être que les oeuvres finiront par rester où elles sont. Pour moi, qui ne suis l’héritière de rien, ce qui est intéressant, c’est que quoi qu’elles deviennent, je préfère que leur provenance soit claire. C’est le silence qui crée les complications.

3)
Pierre.G.
, le 13.09.2011 à 09:03
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Je disais simplement que lorsque l’avocat parle au nom des héritiers, d’où les a-t’il sortis puisqu’il n’y avait qu’un seul neveu à l’époque, et ma citation de l’Art loss register est simplement une actualisation, ce système existe depuis plus d’un siècle mais pas à cette échelle de réactivité, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, une profession de chasseurs de primes est née(en grande partie depuis le nouvel état d’Israël) pour ce qui touchait aux œuvres majeures dérobées, c’est grâce à cela que hormis ce que les russes avaient dissimulé, les grandes collections disparues n’existent plus.

Le problème avec ce genre de chasse actuellement c’est la motivation lorsqu’elle provient de privés et pas d’Etats, petite illustration par l’exemple.

Près de chez moi, il y a une fondation internationalement reconnue, la Fondation Abegg pour ne pas la nommer, où se trouvent des peintures murales romanes de toute beauté, en fait, découpées dans des églises françaises pour la plupart au début du XXème, vous comprenez ce que cela veut dire avec notre point de vue actuel, tout le monde sait qu’elles sont là, à l’époque, “c’était pas bien” de le faire, mais pas un crime, elles ont un intérêt très important culturellement, mais pas une valeur vénale dépassant une cinquantaine de mile francs pièce, si l’Etat français les réclamait, je pense qu’elles seraient restituées sans autre après quelques négociations, mais si cela provenait d’un privé, je doute fort qu’elles soient sorties des collections de la Fondation et selon moi avec raison puisque la preuve de leur provenance à été acceptée depuis longtemps et qu’elles profitent à la collectivité.

La revendication par des privés d’objets d’art est un point éthique très difficile dès lors qu’elles se trouvent dans des collections publiques, et c’est un terrain miné, là nous nous trouvons simplement devant un fait économique, l’avocat va toucher sans doute un tiers de la somme après revente si c’est récupéré, il joue au poker, et même si je désapprouve les requins, je comprends pourquoi des gens aiment l’argent à ce point.

Je pense que l’intérêt culturel d’un pays doit toujours passer devant toute autre considération, et je serais très étonné que cet avocat ait un jour gain de cause.

En tous cas je trouve très intéressant de discuter de ce sujet de manière moins dangereuse que dans la presse officielle puisque nous n’avons pas de nombre de lecteurs à faire augmenter ;-)

4)
levri
, le 13.09.2011 à 10:18
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Simplement par principe les droits des particuliers sont d’avantage à défendre que la supposée propriété de l’état. Refuser les droits des héritiers et favoriser de prétendus droits des états ne me semble qu’une avalisation de crimes, de vols et d’exactions en tous genres.

Que les masses puissent ou pas librement admirer des œuvres volées n’est en aucun cas une justification de propriété.

5)
Le Corbeau
, le 13.09.2011 à 10:26
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Il est toujours choquant de voir des musées (ou des particuliers) “propriétaires” d’œuvres spoliées. Maise problème est que, comme cela est dit, c’est une situation constante aux cours des siècles.

Il est assez inquiétant de voir ce phénomène récent d’actions pour réclamer des objets en possession des musées se multiplier et s’étendre à des œuvres en leur possession depuis des lustres.

D’autres personnes, voire certaines catégories de populations pourraient d’un coup se “reveiller” et réclamer

– va-t-on voir des descendants des familles nobles réclamer à des particuliers ou des états leurs biens confisqués à la révolution?

– Va-t-on voir les descendants des huguenots réclamer les biens confisqués lors des guerres de religions ?

Va-t-on remonter jusqu’à l’homme des cavernes et voir les descendants de Cro-Magnon revendiquer la propriété de Lascaux?

6)
levri
, le 13.09.2011 à 10:59
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Il serait assez facile de faire preuve d’un peu de bon sens, par exemple préserver les droits jusqu’aux héritiers directs pendant cinquante ou cent ans.

Que les héritiers soient estimables, de sales ordures ou d’abominables profiteurs du peuple, c’est un autre problème; lorsque les œuvres leur seront restitués les états auront toutes latitudes pour voler légalement ces œuvres.

7)
Marcolivier
, le 13.09.2011 à 11:32
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Merci Anne pour cet article dont la lecture m’a fait penser au magnifique petit livre de Momo Kapor, Le mystère Chlomovitch.

Erich Chlomovitch, est un jeune homme juif d’origine Yougoslave qui fréquenta divers artiste dans le Paris du milieu des années 30, ainsi que Ambroise Vollard, le grand marchand d’art. En quelques brèves années, Chlomovitch réussit à se constituer une grande collection d’œuvres d’art, qu’il confia, pour une partie du moins, à la sécurité d’un coffre de la Société générale à Paris.

Assassiné durant la 2e guerre mondiale, Chlomovitch ne réclamera plus le contenu du coffre parisien, contenu qui fut découvert fortuitement suite à un contrôle de routine. Une telle collection, 200 œuvres majeures ou inédites, excite la convoitise. Les héritiers Vollard revendique et s’en arroge la propriété.

Le livre de Momo Kapor décrit des faits réels, très réels et actuels, cherchant premièrement à comprendre qui était ce Chlomovitch puis à tracer certains moments de sa vie pour le moins mystérieuse. Un ouvrage qui se dévore avec passion, avec une certaine nostalgie également…

8)
Anne Cuneo
, le 13.09.2011 à 13:01
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Je disais simplement que lorsque l’avocat parle au nom des héritiers, d’où les a-t’il sortis puisqu’il n’y avait qu’un seul neveu à l’époque

C’est simple, ce neveu a eu des enfants, qui sont ses héritiers, y compris le bien du grand-oncle. Il ne les a pas inventés, si c’est ce que tu sous-entends.

Cela dit, ce n’était pas un crime autrefois de prendre la frise du Parthenon et de l’exposer à Londres. Mais la shoa a passé par là, en quelque sorte, et nos société ont été sensibilisées au pillage des oeuvres d’art par un pillage particulièrement cruel et ouvert, au nom de principes que la très grande majorité des citoyens rejette.

Alors, il faut décider si oui ou non on règle les comptes de la shoa (de loin pas encore réglés), et qu’on reconnaît au moins les faits.

Quant aux musées en général, on devrait peut-être se poser la question du principe même de musées modernes dont tant de collections sont nourries par le pillage d’autres pays, de peuples aux arts dits «primitifs».

Monsieur Flechtheim avait-il acquis les objets de culte malanggan légitimement? Cela se faisait peut-être à son époque, mais cela n’en reste pas moins discutable, même si c’est M. Flechtheim, auquel on a ensuite tout volé, tableaux et objets, et cela est indiscutable.

Il y a aux Etats-Unis un groupe, essentiellement formé d’avocats, qui voudrait non pas que les musées américains paient les oeuvres sorties de la collection Flechtheim (il y en pas mal), il voudraient que cela soit mentionné, que l’on sorte de l’oubli un des plus extraordinaires passeurs de l’art moderne, qu’avec toutes ces histoires on a jeté aux oubliettes.