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Tout condamné à mort aura la tête tranchée

Mercredi 28 juillet 1976, 4h13 du matin, cour de la prison des Baumettes à Marseille. André Obrecht actionne pour la 65ème et dernière fois de sa longue carrière de bourreau de la république les "Bois de Justice". Il décapite Christian Ranucci, un jeune homme de vingt-deux ans.

 

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Ancien article 12 du code pénal français, abrogé le 9 octobre 1981.

 

Christian Ranucci fut l’un des derniers condamnés à laisser son sang sur la guillotine, avant l’abrogation de la peine de mort en 1981, grâce au courage politique de François Mitterrand et au combat de Robert Badinter. Cette année-là, plus de six français sur dix étaient favorables à la peine capitale. Les débats législatifs furent houleux. L'abolition fut votée par 369 voix contre 113 à l’Assemblée Nationale, et par 161 voix contre 126 au Sénat. La France, pays des Lumières et des droits de l'homme, fut le dernier Etat d’Europe occidentale à rayer de son arsenal répressif la peine de mort. Il n'en reste pas moins qu'en 2008, 42% des français étaient favorables à son rétablissement. Il ressort de ce même sondage que cette question obtient 80% de suffrages favorables auprès des sympathisants du Front National - parti qui arrive en tête des intentions de vote au premier tour des prochaines élections présidentielles.

 

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Le jour où Christian Ranucci eut la tête tranchée, je n’avais que onze ans, mais cette affaire m’a profondément marqué. Je pense qu’elle a été déterminante dans le développement de mon esprit de révolte face à la "violence légitime" de l’Etat, sentiment qui ne m’a depuis jamais quitté. La seconde moitié des années soixante-dix fut très trouble en matière de libertés publiques. Les affaires controversables n’ont pas manqué : les douteux “suicides” en prison d’Andreas Baader et de quelques autres activistes d’ultra-gauche, l’assassinat en pleine rue à Paris du gauchiste Pierre Goldman et sa revendication par le groupuscule d’extrême-droite “Honneur de la police”, l’exécution un mois plus tard par les flics de “l’ennemi public numéro un”, le truand anarchiste Jacques Mesrine. Tous ces personnages étaient certes loin d’être des enfants de choeur, mais de là à cautionner l’arbitraire d’un Etat policier, il y a un seuil à ne pas franchir. Les ministres de l’intérieur de l’époque, Michel Poniatowski puis Christian Bonnet, ont été parmi les pires que la France ait connu. Par la suite, seuls Pasqua et Sarkozy ont usé et abusé des mêmes ficelles : répression, obscurantisme et manipulation. Souvenons-nous également du très sombre Service d’Action Civique (SAC), la “police politique” gaulliste paramilitaire de la droite française, à l’origine de bien des saloperies… 

Pour en revenir à Christian Ranucci, la question de sa responsabilité dans le meurtre de Marie-Dolorès Rambla, une gamine qui fut retrouvée poignardée deux jours après son enlèvement à Marseille en juin 1974, n’est pas le fond du problème. Christian Ranucci a toujours clamé son innocence mais on ne pourra sans doute plus jamais trouver d’éléments irréfutables, à charge ou à décharge, et chaque partie continuera à servir subjectivement son “intime conviction”. D’un côté le journaliste écrivain Gilles Perrault, auteur du célèbre ouvrage ”Le Pull-over rouge”, suivi des films de Michel Drach et de Denys Granier-Deferre ainsi que quelques autres livres. De l’autre côté, plusieurs flics, dont Gérard Bouladou, auteur de la contre-enquête “Ranucci coupable !” et l'ancien président de la république Valéry Giscard d’Estaing, qui refusa sa grâce au condamné à mort. Ce dernier a encore affirmé, dans une émission lui ayant été consacrée le 12 octobre 2010, ne pas avoir regretté sa décision.

 

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Christian Ranucci

 

Quoi qu’il en soit, mon propos n’est pas de m’interroger sur la culpabilité ou l’innocence de Ranucci. Par contre, il ressort très clairement de cette affaire qu’il y a eu une succession de manquements graves lors de l’enquête et de l’instruction. Tout le monde semble d’accord sur ce point. De plus, l’opinion publique, comme toujours imbécile et haineuse, était chauffée à blanc ces années-là. On se souviendra de la célèbre phrase d’ouverture du journal télévisé de Roger Gicquel, ”La France a peur”, suite au meurtre du petit Philippe Bertrand par Patrick Henry. La justice pouvait-elle être rendue en toute sérénité dans ce contexte ? Pour moi la réponse est clairement non ! Et lorsqu’il s’agit d’exécuter un individu, l’erreur judiciaire devient irréparable et l’Etat le pire des assassins.

Eloïse Mathon, la mère de Christian Ranucci, a réussi à faire transférer le corps de son fils du carré des suppliciés du cimetière Saint-Pierre de Marseille au caveau familial du cimetière Saint-Véran d'Avignon. Par souci de discrétion, le nom de son fils a été inscrit en alphabet cyrillique.

 

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L’ironie du sort a voulu que Jean-Baptiste Rambla, le frère cadet de Marie-Dolorès, présent lors de l’enlèvement de cette dernière et âgé aujourd’hui de 43 ans, ait été condamné en octobre 2008 pour avoir étranglé trois ans auparavant Corinne Beidl, son employeur. Quelles que soient les circonstances de son crime, il a conservé sa tête. Les fantômes de sa soeur et de Christian Ranucci l'ont peut-être sauvé...

 

Discours de M. Badinter à l'Assemblée nationale sur l'abolition de la peine de mort

Dossier Ranucci : peut-on douter ?

Affaire Ranucci : pourquoi réviser ?

Note : cet article a été publié sur mon ancien blog en juillet 2006, pour le trentième anniversaire de la mort de Christian Ranucci. La version ci-dessus est une réécriture partielle du texte original.

15 commentaires
1)
Saluki
, le 09.03.2011 à 00:55
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Badinter, une belle rectitude.

La guillotine, une belle saloperie, mais pas vraiment plus que l’insecticide ou tout comme injecté aux US.

Pour ce qui est des sondages : calmos, mes amis. à 13 ou 14 mois des élections.
Si on passe notre temps à lire dans le marc de café où est le débat d’idées? Quel est le programme de gouvernement du FN? On peut tout aussi légitimement se poser la même question pour les deux autres grands partis.

Donc, attendons que ça se décante, avec l’affirmation des candidats zofficiels de droite et de gauche. Et peut-être des manips’ tendant à décrédibiliser les petits partis du centre ou de la mouvance ultra-gauche avec l’argument, vrai au demeurant : Vous allez-faire passer Marine en tête au premier tour !

Le vrai problème qui plombe tous les partis de gouvernement et leur laisse la bouche bée, c’est qu’elle se trouve en tête quel que soit l’adversaire au premier tour, ce qui ne veut pas dire qu’elle sera élue, 75% la rejetteraient selon ce même sondage.

2)
Pierre.G.
, le 09.03.2011 à 02:00
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Très bien tout cela, mais vous mettez tous deux le problème en évidence de manière magistrale, de droite ou de gauche un gouvernement devient automatiquement une machine à erreurs et commet les pires exactions, de nos jours plus que jamais.

Alors pour dépolitiser un peu tout cela, quid de l’avis/opinion de la victime ou d’un proche de cette victime d’un acte criminel?

3)
Smop
, le 09.03.2011 à 02:44
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quid de l’avis/opinion de la victime ou d’un proche de cette victime d’un acte criminel?

Le contre-argument du point de vue de la victime est toujours évoqué. Mais la question qui se pose ici est de savoir si le présumé coupable l’est réellement. L’erreur judiciaire existe et on ne ressuscite pas encore les morts…

Par ailleurs, en toute logique, appliquer à un individu ce pourquoi on le condamne remet en cause la légitimité même de la sanction !

4)
Twidi
, le 09.03.2011 à 02:47
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Bonjour

Mon précédent commentaire sur ce site remonte à 5 ans… et aujourd’hui je ne vais pas non plus être très intéressant…

Je reviens sur une phrase qui n’est pas dans le sujet de votre humeur :

Il ressort de ce même sondage que cette question obtient 80% de suffrages favorables auprès des sympathisants du Front National – parti qui arrive en tête des intentions de vote au premier tour des prochaines élections présidentielles.

Vu qu’une grande partie du public de ce site n’est pas française (il me semble) et que dans tous les cas tout le monde ne lis pas forcément les infos, il serait bon de préciser qu’il ne s’agit que d’un sondage, comme par exemple ”* […] parti qui, selon un sondage parmi tant d’autres, arrive en tête des intentions […] *“

Voilà ce sera tout, et sinon merci pour le contenu bien intéressant de votre humeur.

Twidi

5)
Inconnu
, le 09.03.2011 à 06:33
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il y a un sondage qui dit que Kadhafi battrait Sarkozy au 1er tour. Et Steve Jobs battrait DSK. N’importe quoi ces sondages, limite manipulation d’opinions. Ca devrait être interdit purement et simplement. Quand à la peine de mort, je suis personnellement convaincu de la nécessité de la rétablir, pour les terroristes.

6)
jpg
, le 09.03.2011 à 07:20
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“[..] l’opinion publique, comme toujours imbécile et haineuse [..]”

En tant que démocrate convaincu, je suis heurté par cette déclaration.

7)
ysengrain
, le 09.03.2011 à 07:25
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On ne va pas barguigner: on est dans l’affectif, et certainement pas dans l’objectivité.

Un mot de Front National qui n’est vraiment, mais vraiment pas ma tasse de thé: ceux qui se rangent sous sa bannière ne se déterminent, quel que que soit le sujet qu’ailleurs que dans la raison objective. Il est donc naturel que les tenants du Front National soit majoritairement pour la peine de mort.

Quand Badinter a défendu l’abolition, je l’ai écouté, lu et relu. Il me gênait, car il était sacrément convaincant. Sauf que je ne parvenais pas à être pleinement d’accord avec lui. J’ai donc tenté de comprendre pourquoi. Je suis arrivé à la conclusions que les situations où la peine de mort – en matière d’affaires criminelles, car je ne veux pas me lancer dans la vacuité éventuelle des «crimes contre la sureté de l’État», fourre tout commode – touchaient à un autre secteur que celui de la raison objective.

J’ai donc tenté d’élaborer une méthode d’interrogation permettant de se déterminer à propos de la peine de mort. J’en suis arrivé au couple* I-N-D-I-S-S-O-C-I-A-B-L-E* de question suivante:

Je pouvais – j’ai évolué – me déterminer si j’étais capable de répondre de la même manière aux 2 questions

1- la victime du crime est un proche

2- le coupable du crime est un proche

J’écrivais que j’ai évolué: je crois être arrivé aujourd’hui à la conclusion qu’un état démocratique digne de ce nom ne peut infliger la peine de mort quel que soit le crime commis.

8)
zit
, le 09.03.2011 à 08:55
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Je me disait bien que le titre de l’article me faisait penser à quelque chose de « comique », ça fait bien une heure que je cherche dans ma tête, et je suis ravi d’avoir trouvé sans l’aide de Google (essentiel, pour une bonne santé mentale de se satisfaire de peu de choses).

Pour ce qui concerne le sujet du jour, j’ai toujours été contre, la loi du talion, ce n’est pas pour moi. J’avoue ne pas comprendre la violence, quelle que soit sa forme. Je vis dans un monde de Bisounours.

z (et puis les lois, ce que j’en pense… je répêêêêêêêêêêête : ni, ni !)

9)
Smop
, le 09.03.2011 à 11:05
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Quand à la peine de mort, je suis personnellement convaincu de la nécessité de la rétablir, pour les terroristes.

En mettant de côté l’argumentaire pour/contre la peine de mort, et partant du postulat que son côté dissuasif est nul – ce qui a été maintes fois démontré -, quelques pistes de réflexion :

Qui est coupable ? Le type qui appuie sur le bouton – parfois au prix de sa propre vie -, l’idéologue qui a embrigadé l’exécutant ou bien l’Etat qui a créé le contexte ? Pour moi, et sans la moindre hésitation, c’est ce dernier qui porte l’essentiel de la responsabilité.

En quoi le terrorisme d’Etat, qu’il soit officiel (la guerre) ou officieux (l’interventionnisme), est-il plus justifiable que le terrorisme “privé” ? Pourquoi devrait-on condamner l’un et pas l’autre ? Bush, Poutine et consorts n’ont-il pas fait bien plus de victimes, “innocents” compris, que le plus meurtrier des attentats ? Et si l’on part du principe que bon nombre de ces prescripteurs sont “démocratiquement élus”, leurs électeurs n’ont-ils pas une large part de responsabilité ?

Enfin, en étant cynique, force est de constater que dans un monde où la violence est admise, le terrorisme a un réel impact sur la société.

10)
flup
, le 09.03.2011 à 11:21
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Petite précision concernant l’abolition de la peine de mort en Europe. La Belgique ne l’a fait que tardivement (1996), mais elle était depuis des années automatiquement commuée en réclusion à perpétuité. La dernière exécution en Belgique date de 1950.

11)
Inconnu
, le 09.03.2011 à 11:42
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Un sondage frelaté et hop on ressort les solutions simplistes, voire simplettes : il faut couper la tête des méchants et jeter les immigrés à la mer.
Comment fait-on pour obtenir l’asile politique en Suisse ?

13)
Smop
, le 09.03.2011 à 23:55
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Smop, as tu failli mourir dans un attentat? Moi oui

Failli mourir dans un attentat, non, pas exactement. Si ce n’est que je suis arrivé quelques minutes après l’explosion d’une bombe dans une cafétéria à La Défense le 12 septembre 1986. Attentat islamiste qui fit 43 blessés et cafétéria où je dinais presque tous les soirs à l’époque. Il me semble en avoir déjà parlé dans un commentaire sur Cuk. Cela ne m’a pas marqué plus que cela…

Je ne vois pas où tu veux en venir ni en quoi tu adresses les questions posées dans mon précédent commentaire. A mon sens, le terrorisme relève surtout du désespoir ou de la folie.

14)
Pierre.G.
, le 10.03.2011 à 20:17
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En mettant de côté l’argumentaire pour/contre la peine de mort, et partant du postulat que son côté dissuasif est nul – ce qui a été maintes fois démontré -, quelques pistes de réflexion :

Je vais être tout aussi cru et provocateur que certains commentaires plus haut, qui jugent précisément ceux dont l’opinion diffère de la leur, avec cette solution on évite vraiment toute récidive…

15)
Invite
, le 11.03.2011 à 07:07
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On se souviendra de la célèbre phrase d’ouverture du journal télévisé de Roger Gicquel, ”La France a peur”, suite au meurtre du petit Philippe Bertrand par Patrick Henry. La justice pouvait-elle être rendue en toute sérénité dans ce contexte ?

On se souvient surtout d’un contre-sens

Non seulement les gens ne lisent que les gros titres des journaux, mais ils n’écoutent que la première phrase d’un sujet dans un journal télévisé. À leur décharge, on dira que Roger Gicquel plaçait la barre très haut et que sa rhétorique était – déjà – plus du domaine de l’écrit que de l’oral.

Sinon comme d’hab, Renaud est là où on l’attend.