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La montagne…

La montagne et moi, on a toujours été amis. Surtout moi. Ces fières cathédrales de pierre, ces torrents rugissants, cette nature altière et sombre, ça m'a toujours fait quelque chose. Un sentier pentu entre les sapins et je suis Rébuffat, Frison-Roche et Edmond Hillary, tous regroupés en un seul Modane grand comme l'histoire de l'alpinisme. La montagne m'inspire l'aventure et me fait frissonner d'un élan sauvage.

Mais je dois bien assumer : ce n'est pas réciproque. En y pensant, si mes séjours dans les hauteurs m'ont toujours apporté quelque chose de spécial, propice à l'introspection et à l'élévation de l'esprit, ils semblent surtout vouloir me persuader qu'il est inutile que j'y retourne, comme quelque chose qui dirait : "Modane, tu n'es pas fait pour çà, et arrête de faire le guignol, tu empêches les Suisses de grimper!..."

Heureusement, je ne suis pas du genre à trop m'écouter, et je vais, surtout depuis que Petit-Modane bouge, et mon dieu qu'il bouge!, à la neige...

J'avoue : j'avais déjà un passif. Je n'arrivais pas vierge. La montagne, je connaissais déjà. La première fois, j'y étais allé par hasard. Je faisais le bassiste pour un chanteur qui se prenait pour Serge Lama, et dont le manager avait engagé une équipe de musiciens sous le contrat suivant : "On joue dans les stations de sports d'hiver. Je ne vous paye que les frais, et vous skiez gratuitement pendant les trois mois de saison". Trois mois de vacances, quand on n'a pas un rond, vous pensez!... Le bonheur!...

Bien sûr, le fait qu'il ait fallu jouer le soir dans la boîte de l'hotel pour payer les chambres et le fait que la tournée de trois mois n'ait finalement duré que trois jours faute de public, qu'il ait fallu se battre pour être payé d'un chèque en bois et remonter à Paris par nos propres moyens n'a pas gâché notre plaisir : nous avons effectivement skié.

Parisiens jusqu'au bout de la Santiag, conscients de nos manques et désireux de garder un peu de notre aura de stars parisiennes, trois mois c'est long quand on est célibataire : gardons de la prestance!, nous, l'orchestre,  avions repéré à l'arrière de la station, entre deux blocs d'immeubles, une ruelle semblant vaguement pentue.

Nous nous y entraînames assidûment, huit pingouins en rang d'oignons, du flûtiste au batteur, poussant hardiment sur les bâtons en faisant attention de bien contrôler notre vitesse. Ce qui était facile car on pouvait parfois se demander, vu notre aisance, et notre vélocité, si nous ne la prenions pas dans le mauvais sens, la pente, dans le sens de la montée par exemple...

Mais nous savions que skier en côte n'est pas possible, sauf à avoir mis les peaux de phoques à l'envers, auquel cas la montagne a l'air de grandir sans cesse juqu'à ce qu'on ait enfin assez de recul pour la revoir en entier, d'en bas, en sachant qu'on la voit bien mieux quand on est sur le dos, et que la neige n'est jamais aussi mouillée qu'on le dit. L'avantage de cette technique étant qu'ayant le vent de la vitesse dans le dos, on ne s'enrhume pas.

Mais je digresse...

Nous nous entraînions donc, suant à la descente, suant à la remontée, quand le flûtiste dit abruptement : "Ça y est! Je sais skier! Je vais me faire la petite bosse, là!" Et d'enquiller le talus pour la rejoindre, cette espèce de bosse de poudreuse d'un mètre cinquante. Il y alla tout schuss. Pour s'encastrer dans ce qui s' avéra être une buse de tout à l'égout en béton renforcé, en tout cas, plus renforcé que son front ou son genou. Les choses de montagnes sont solides. Elles nous apprennent l'humilité. Inclinons-nous...

Nous l'avons donc récupéré, très incliné, pour l'emmener à la clinique, dont il est ressorti quinze jours après que nous ayons récupéré les chèques en bois, à Paris.

Comme quoi, vous le voyez, la montagne laisse souvent un souvenir impérissable. D'ailleurs, le souvenir des bons moments aidant, j'y retournai un jour. Vingt ans après. Il faut savoir dominer ses passions....

Vingt ans après...

État des lieux... Vingt ans, vingt kilos de plus, Petit-Modane qui me papillonne autour sur ses planches en braillant, Madame Modane qui me frime parce qu'elle est Suisse et que " le ski a toujours fait partie de mon univers ". Trois jours que nous sommes là. Je n'ai toujours pas touché un ski. Car je sais, depuis vingt ans, que la montagne, c'est sournois, qu'il arrive que les travaux publics se cachent sous la nature immaculée. Dieu seul sait ce dont les taupes sont capables ici.

Néanmoins, ce bout de chou qui me tourne autour en riant, au bout d'un moment, me fait craquer. Mais oui!... Je me souviens... J'en ai fait, un jour, du ski! Ce n'est pas comme si je ne connaissais pas!

Je cours jusqu'à la boutique de location. On me fournit une paire de planches, les chaussures qui vont bien et les bâtons. Car je ne skie pas sans bâtons, moi. Je suis de la vieille école, le planté de bâtons me parle, surtout dans les grands champ de poudreuse où je vais aller m'ébattre et faire voir à ma descendance ce que c'est qu'un skieur!

Je reviens vite sur le parking donnant sur la piste des débutants. Petit-Modane me regarde, les yeux brillants d'admiration. Madame Modane arbore un air mi-figue, mi-raisin, pour tout dire mi-inquiète, et déjà mi-catastrophée, pressentant quelque chose. J'ai déjà les chaussures, que je resserre. Mes bâtons à la mains, je chausse les skis. Enfin... Le premier... Petit-Modane retient son souffle. Madame en manque.

Il a bougé?! Je te jure il  a bougé, le ski!  Et je n'ai encore rien fait! Bon sang ce que ça glisse, ces machins! Comment vais-je pouvoir mettre l'autre pied, avec ce premier qui ne veut pas rester en place?

Je me cramponne au bâton, pour stopper le mouvement. Erreur. Cela ne dure qu'un moment où je reste en équilibre précaire, tel une cigogne unijambiste et tremblante, empalée sur son bec. Une petite traction pour se rétablir l'équilibre. Cela a pour effet d'envoyer mon ski chaussé au diable. Et moi avec. Petit-Modane admire la performance. Madame ouvre des yeux comme des soucoupes.

J'essaie de me raccrocher au rétroviseur de la voiture la plus proche. Raté! Je fais cinq mètres sur un pied, laissant là le deuxième ski visiblement inutile, et chute de face, comme une bouse fraîche, au milieu du parking et des vacanciers hilares, dans un demi-centimètre de neige fondante, emmêlé dans mes bâtons dont l'un essaie d'ouvrir le coffre de roue de secours d'un 4x4 pendant que l'autre s'est positionné entre mon omoplate et mon quadriceps. Madame est sciée par la performance. Petit-Modane se demande brusquement où je veux en venir, et se dit que les adultes ont décidement des idées étranges. Le ski, c'est pas comme çà qu'on fait.

On pourrait croire que là, l'histoire est finie. Non. Il faut se relever, piqué au vif, rapidement. Avec ce ski comme une tour Eiffel au bout du pied, et une chaussure lisse, mais lisse, à l'autre bout de l'autre pied, à clapoter dans la neige salée en évitant les flaques d'huiles, dans lesquelles les bâtons tracent maintenant de jolies courbes convulsives et irisées.

J'ai fini par m'agripper à une jante, puis à une poignée de portière, en grand écart, puis à libérer mon pied du piège mortel dans lequel je l'avais mis. J'ai pu souffler. Oui. La montagne, c'est fort! Des sensations inédites!...

Le souffle et le quant-à-moi revenus, surtout le souffle je crois, j'ai souri d'un air entendu à ma petite famille tétanisée. J'ai dignement rangé mon matériel sur l'épaule, et suis revenu le déposer, d'une démarche de héron hiératique, à la boutique où le marchand, très sympa, n'a pas voulu me compter les dix minutes de location de matériel.

Il m'a précisé qu'entre les entorses du genou et les bris de tibias habituels, une luxation du pouce, ça changeait. Surtout faite en... Voyons voyons... Cinq minutes pour y aller, cinq minutes pour en revenir... Dix secondes?!... Et que c'était suffisamment inusité, mais comment diable avez-vous fait?, pour qu'il fasse un petit geste commercial.  Eh oui!... On ne travaille pas tous les jours avec un Artiste!

Madame Modane a plus tard fini par m'avouer que vu la condition physique et l' aisance gestuelle qu'elle me connaît habituellement, elle ne doutait pas un instant que j' en arrive à faire le spectacle. Fatalement...  À un moment...  Mais qu'elle m'attendait ailleurs... Au tire-fesse, par exemple. Mais que là, elle avait craint pour moi de par la puissance de la prestation.

Je l'ai remercié de son amabilité, et pour la reconnaissance de mes compétences exceptionnelles. Néanmoins, inutile de vous dire que tant que les skis, comme le cheval, n'arboreront ni frein à main, ni pédale d'accélérateur, voire de siège, vous pourrez courir avant de me voir dessus, et je me contenterai de vous regarder de la terrasse oeuvrer à cette occupation puérile, en me fabriquant peu à peu, grâce aux produits locaux, ce joli teint violacé auquel on reconnaît le montagnard de souche. Après tout : on ne peut pas être doué pour tout. Là, c'est sûr, je sais faire...

15 commentaires
1)
iker
, le 27.10.2010 à 00:48
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Absolument hilarant. J’ai cru un instant que tu parlais de moi.

Mais quel conteur. J’en pleure encore.

2)
soizic
, le 27.10.2010 à 07:57
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Que c’est bon de pleurer de rire dès le petit matin ! Je pensais être la seule à s’être fait une entorse à 18 ans, dans les 5 premières minutes, alors que j’étais censée être immobile en attendant les autres. acte 2 : mariée à un qui en faisait, nous avons failli divorcer quand il m’a fait traverser (5m seulement) une piste rouge. ll a découvert l’étendue de mon vocabulaire trivial. acte 3 : youpi ! je suis enceinte et je fais de la chaise longue pendant qu’il s’enivre dans la poudreuse. Fin de ma carrière, quel soulagement !

3)
zit
, le 27.10.2010 à 08:05
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Ça doit être bon pour les abdos, le fou–rire incoercible, par contre, comment fait–on pour détendre une crampe de la mâchoire ?

La montagne m’inspire l’aventure et me fait frissonner d’un élan sauvage.

Quelle métaphore osée ! c’est beau, très orignal, maladroitement, j’eusse eu dit : « […] me fait frémir d’un caribou domestique. ».

Vu ton niveau exceptionnel, je pense qu’à ton prochain séjour, tu peux envisager les descentes de poudreuse dans les forêts de sapins et de mélèzes, un vrai bonheur, grosse giclée d’adrénaline garantie ! Le tronc des arbres ne paraît jamais aussi rugueux et dur que quand ils s’approchent de toi de toute la vitesse de leurs racines, les branches basses amoureusement déployées pour mieux t’enlacer, c’est que le sapin aime l’homme, sinon, il s’écarterait…

J’ai toujours adoré skier, et j’étais un bien piètre descendeur, un peu tétanisé sur ses bouts de planches, jusqu’au jour que j’ai compris que je ne devais pas lutter avec la montagne pour la dominer, mais plutôt l’accepter dans toute sa splendeur et laisser mon corps se faire guider par ses courbes évanescentes, déconnecter les deux neurones qui s’agitent entre mes oreilles, et donner le plein pouvoir à mon corps, c’est comme quand, après s’être épuisé à nager contre le courant, on se met à aller dans le même sens : ça va beaucoup mieux ! J’attends le même déclic à bicyclette : keske j’aime pas descendre !

z (qui aimerait bien essayer les peaux de phoque, je répêêêêêêêêêête : autant j’aime bien monter à vélo, autant à ski, je préfère descendre…)

4)
Saluki
, le 27.10.2010 à 08:30
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Pour ma part, c’est en descendant du train qui m’amenait à Bourg Saint-Maurice, donc avant même de prendre le car qui devait me conduire à la station, que j’ai glissé et plané et me suis fait une entorse avec arrachage de ligaments.

Pas même eu à négocier une remise sur la location du matos …

6)
Caplan
, le 27.10.2010 à 09:52
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Nous nous y entraînames assidûment, huit pingouins en rang d’oignons, du flûtiste au batteur

Ah oui, ça se faisait beaucoup, à l’époque:

8)
Franck Pastor
, le 27.10.2010 à 10:01
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Je fais partie de la catégorie de madame Modane, en tant que Grenoblois de naissance et de jeunesse le ski (alpin) a toujours fait partie de mon univers. Ayant donc commencé très jeune avec ma sœur, nous prenions grand plaisir à regarder comment nos parents, qui avaient commencé en même temps que nous, prenaient gadin sur gadin :) C’était un peu sadique de notre part, mais ça fait peut-être partie du processus nécessaire de désacralisation des parents ! Courage Modane, persiste, tu crées ainsi des souvenirs impérissables chez ton fils, qu’il te rappellera ta vie durant :-))

9)
Franck Pastor
, le 27.10.2010 à 10:07
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z (qui aimerait bien essayer les peaux de phoque, je répêêêêêêêêêête : autant j’aime bien monter à vélo, autant à ski, je préfère descendre…)

Je n’ai jamais fait non plus de ski de fond, mais j’aimerai bien quand même un jour ! D’accord, c’est vrai, là il n’y a pas les petits braquets qui nous facilitent les montées :-/

10)
ysengrain
, le 27.10.2010 à 10:12
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Au delà de l’aspect assez hilarant des relations d’amour entre Modane et la montagne, il ne faut jamais oublier l’adage qui dit:

« Avec l'âge, les raideurs se déplacent »
11)
Madame Poppins
, le 27.10.2010 à 11:15
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Enfin quelqu’un qui comprendra pourquoi je n’ai plus fait de ski depuis 20 ans !

J’adore ton récit, une réussite !

12)
alec6
, le 27.10.2010 à 12:01
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Merci Modane pour ce texte épatant, j’ai bien rigolé ! Cela m’a fait pensé à mes premières expériences à ski. J’étais alors étudiant… (ça fait un bail… damned !). Je me souviens avoir été incapable de m’arrêter et avoir foncé dans le parking situé au bas des pistes rayant au passage une ou deux bagnoles avec les cares (orthographe ?) acérés de mes planches… Depuis je passe partout mais n’importe comment ne me servant absolument pas de mes bâtons, parce que je ne sais pas, le tout avec la grâce et la souplesse d’un PlayMobil dans une vitrine des galeries farfouilletes à Noël !

14)
Franck Pastor
, le 27.10.2010 à 13:03
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rayant au passage une ou deux bagnoles avec les cares (orthographe ?) acérés de mes planches…

« Carres ». Connaissant ton amour immodéré des voitures, je suis sûr que t’avais fait exprès de les rayer :b

15)
François Cuneo
, le 27.10.2010 à 23:35
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Après la pêche, tes débuts en ski…

Décidément… J’espère que tu en as d’autres comme ça! Après, on pourra en faire un bouquin!

Merci Modane!:-)