Décidément ces derniers temps, je suis en veine d'articles sur mon pays d'accueil, la Belgique, et ses problèmes communautaires. Mais c'est ici tellement d'actualité… Alors, après avoir présenté lesdits problèmes communautaires dans un premier article, un deuxième et un troisième, je vais en aborder un avatar qui se présente à l'actualité belge tous les premiers dimanches de septembre : le Gordel, dont on fête dimanche prochain le trentième anniversaire.
Si vous avez bien suivi mes précédents articles, vous vous rappelerez que la capitale de Belgique, Bruxelles, est une région à part entière, officiellement bilingue français-néerlandais bien que largement francophone dans les faits, mais complètement enclavée en région flamande unilingue néerlandophone, et ce alors que la région wallonne unilingue francophone ne se trouve qu'à quatre ou cinq kilomètres, comme l'illustre approximativement cette carte (la Flandre est en vert clair, la Wallonie en vert moins clair : voyez où se trouve Bruxelles) :
La « périphérie » immédiate de la région bruxelloise est donc sise en Flandre. Mais elle comprend aussi six « communes à facilités », où les autorités flamandes sont censées correspondre en français avec les habitants francophones qui le souhaitent. Et, surtout, phénomène classique des grandes villes, les habitant de Bruxelles ont tendance à fuir la capitale pour sa périphérie, aux terrains plus verts et surtout moins chers.
Ces habitants étant francophones pour la plupart, la périphérie flamande de Bruxelles (Vlaamse Rand en néerlandais) a donc tendance à se franciser, et la plupart des politiques francophones proposent en conséquence de rattacher les communes concernées, et notamment les communes à facilités, à la région Bruxelloise.
Ce qui ne plaît pas du tout, on s'en doute, aux Flamands et à leurs politiques, mais encore moins aux Flamingants, les partisans de plus d'autonomie, voire de l'indépendance flamande. Selon eux, l'extension de la capitale au cours du siècle dernier, phénomène qu'ils appellent « tâche d'huile » (olievlek), a déjà coûté trop de son territoire à la Moeder Vlaanderen, la Mère Flandre, et il n'est surtout pas question qu'elle s'étende encore. Bruxelles, originellement néerlandophone mais aujourd'hui essentiellement francophone je le répète, se trouve donc enfermé dans ce que les hommes politiques engagés dans la « défense » des francophones appellent le « carcan » : une périphérie appartenant à la région flamande.
Un petit groupe de Flamingants, a eu en 1981 une idée originale pour défendre ce « carcan » ou cette « terre flamande sacrée » selon les points de vue : organiser une randonnée cycliste faisant le tour de la capitale bruxelloise, sans jamais y entrer, et sans jamais passer en Wallonie non plus, toujours en restant sur le sol de la région flamande. Et, par principe, cette randonnée devait passer par les six communes à facilités.
Ils appelèrent assez logiquement cette randonnée d'une centaine de kilomètres De Gordel, « la ceinture » en néerlandais, puisqu'il s'agissait d'entourer Bruxelles. Partie symboliquement de Rhode-Saint-Genèse, la seule commune à facilité jouxtant à la fois Bruxelles et la Wallonie, cette première randonnée, se voulant 100 % pacifique mais ne cachant pas son militantisme flamingant, a attiré environ un millier de participants.
L'idée est restée, et d'année en année, tous les premiers dimanches de septembre, de plus en plus de gens sont venus participer au Gordel. Chaque année, maintenant, ce sont entre 50 000 et 100 000 personnes qui y participent ! Toujours pacifiquement, mais pas tous pour faire le tour de la capitale à vélo. Le Gordel a en effet bien évolué dans sa conception : de simple (quoique longue) randonnée cycliste militante autour de Bruxelles, elle est devenue tout un ensemble de randonnées cyclistes, pour vélos de route comme pour vélos tout-terrain ou citadins, mais aussi de randonnées pédestres, toutes organisées ce même premier dimanche de septembre.

Des Gordelaars piétons…

et d'autres Gordelaars, cyclistes.
Parallèlement, des attractions fixes (spectacles, concerts…) sont organisées dans quatre communes réparties dans le Vlaamse Rand : Rhode-Saint-Genèse encore, Overijse, Zaventem et Dilbeek. C'est de ces quatre communes que partent toutes les randonnées, sauf une dont je vais reparler. Tout ceci est maintenant géré et organisé par l'organisme flamand en charge du sport, le Bloso, et soutenue donc par les autorités flamandes.
Les randonnées sportives sont ouvertes à tous, y compris aux Francophones. Elles sont proposées à un prix volontairement réduit (cinq euros si on s'inscrit à l'avance, sept euros le jour même), et sont de longueurs et de difficultés très variables pour attirer le plus de monde possible. Mais elles ont deux points communs obligatoires : elles doivent se dérouler (à une petite exception près, la même que précédemment) dans cette fameuse périphérie flamande de Bruxelles, et la langue officielle de l'organisation est le néerlandais, exclusivement. On chercherait en vain une trace de français ou même d'anglais dans les écriteaux de l'événément.
Parmi ces randonnées, c'est toujours le Gordel « classique », les cent bornes autour de Bruxelles à vélo, qui attirent le plus de monde : environ 15 000 cyclos chaque année. L'idée fondatrice reste la même : rappeler à tous et en particulier aux Bruxellois que la périphérie flamande de Bruxelles est et doit rester flamande.
Cette randonnée cycliste est devenue tellement traditionnelle en Flandre qu'un parcours fléché permanent a été tracé autour de Bruxelles, la Gordelroute, qui reprend grosso modo l'itinéraire suivi par le Gordel classique le premier dimanche de septembre. Les cyclistes intéressés peuvent donc faire toute l'année le Gordel indépendamment de toute organisation, donc sans avoir à se coltiner toute la foule…

Un des fléchages de la Gordelroute
Le message politique communautaire n'échappe évidemment pas à l'autre camp, celui des Belges francophones. Et certains militants engagés de ce côté n'hésitent pas, à l'occasion du Gordel, de semer un peu la panique parmi les cyclistes en jetant ici et là des clous ou des punaises sur le parcours, ou en faussant les fléchages de l'organisation… Laquelle fait son possible pour réparer les dégâts aussi vite que possible.
Ceci dit, les « sabotages » de ce genre sont relativement rares, et la plupart des participants font leur balade sans dommage. D'un autre côté, les militants flamingants se sont fait petit à petit noyer dans la masse de participants pour la plupart complètement apolitiques, qui ne pensent ce jour-là qu'à profiter d'une organisation d'une ampleur et d'une qualité logistique exceptionnelle et à passer un agréable dimanche sportif.
Cela n'empêche pas bien sûr ces quelques militants flamingants de faire particulièrement entendre leur voix ce jour-là : distributions de drapeaux et de tracts, stands militants, participation de leurs politiques aux différentes randonnées, etc. Le tout restant heureusement bon enfant. Certains hommes politiques flamands non flamingants, comme les deux derniers premiers ministres belges en exercice, sont des participants fidèles. On trouve également parmi les Gordelaars une (faible) minorité de Francophones attirés eux aussi par les possibilités sportives ouvertes ce jour-là. Certains ne se privent d'ailleurs pas de parler français pendant leurs randos, sans provoquer de vagues pour autant.
Mais cette année, peut-être y aura-t-il plus de tensions communautaires au Gordel. D'une part, je l'ai dit, c'est son trentième anniversaire, et d'autre part, la Belgique est en pleine négociation de pré-formation gouvernementale, et ces négociations sont au point mort, suite encore aux différents entre partis flamands et francophones. Parmi ces partis, le plus important est aujourd'hui, justement, le parti nationaliste flamand, la N-VA…
À noter une contre-manifestation sportive intéressante organisée par un édile bruxellois le même jour : la Bretelle/De Bretel.
Pacifique également, mais bilingue, cette balade cycliste se définit comme complémentaire au Gordel/ceinture en voulant, elle, expressément renforcer les liens entre Bruxelles et sa périphérie. D'où son nom de « Bretelle » particulièrement bien choisi en cette circonstance :-). Elle utilise donc un parcours s'étendant aussi bien sur Bruxelles que la périphérie, sans recouper celui du Gordel pour éviter d'éventuels accrochages… La Bretelle en est à sa troisième édition cette année. Mais elle est encore loin d'avoir la même ampleur que sa concurrente, puisqu'elle n'attend au mieux qu'un millier de participants.
Et ma pomme là-dedans ?
Hé bien, depuis 2006 j'y participe, à ce Gordel. Fanatique de vélo comme je l'ai déjà évoqué ici-même, et étant Bruxellois à l'époque, l'événement ne pouvait que m'interpeller, et cette année-là je me suis lancé. En me demandant si j'allais me faire lyncher en raison de mon néerlandais à l'accent français à couper au couteau. Mais tout s'est bien passé (à part une chute sur un de ces passages pavés dont le pays a le secret), et j'ai bouclé mes 100 bornes, comme les deux années suivantes.
L'année dernière, devenu Tournaisien entre-temps, j'ai varié un peu et participé au « Gordel pour cyclotouristes ». C'est la plus longue randonnée organisée ce même jour, et c'est la seule à s'éloigner nettement de la périphérie bruxelloise. En effet, elle part d'Audenarde (Oudenaarde), belle petite ville flamande à 30 km au nord-est de Tournai et à 70 km à l'ouest de Bruxelles, va jusqu'à Dilbeek dans la périphérie ouest de Bruxelles, et s'en retourne à Audenarde, soit 140 bornes dans un paysage agréable et vallonné. On peut la faire aussi dans le sens Dilbeek-Audenarde-Dilbeek.
L'attraction principale de cette rando n'a rien à voir avec le communautaire (quasiment absent de tout ce trajet, et tant mieux) : c'est le mur de Grammont (Muur van Geraardsbergen), une colline pavée que les participants du Tour des Flandres connaissent bien, et qu'un Suisse nommé Fabian Cancellara adore particulièrement… Elle ne fait qu'une borne environ, mais c'est une borne (mal) pavée et avec des pentes allant jusqu'à 20 %.

Un passage du Muur.
Toute la journée, un chronométrage de la montée du Muur est mis en place pour les participants du Gordel des cyclotouristes. Votre serviteur, pourtant non compétiteur, s'est pris au jeu de cette course de côte mais a moyennement apprécié la séance de marteau-piqueur qui allait avec. Allez hop, n'ayons pas peur du ridicule : j'ai été pris en photo ce jour-là pendant l'ascension, comme tous les participants, et voilà ce que ça a donné, et qui a fait sourire en coin mes relations non cyclistes :

Pas évident de changer de braquet sur ce genre de
« revêtement »…
Cette année, ma participation est par contre peu probable : un de mes genoux « couinant » depuis une semaine (le temps pourri ayant régné ici ce mois d'août n'y est sûrement pas étranger…), il est au repos actuellement.
Mais je suivrai avec attention l'actualité politique du jour. Elle contribuera à l'ambiance pour certains participants à la manifestation, à n'en pas douter. C'est ce dimanche donc, wait and see.
Bonne fin d'été à tous, et rendez-vous au prochain article, où je reviendrai à un autre de mes thèmes favoris. ;-)



