C’est dans cette gare d’une ville vouée à l’ennui, si ce n’étaient les traditionnelles foires qui l’animaient à date fixe, que s’était naguère déroulée une histoire peu ordinaire.
Au milieu des années 20, par un jour radieux, un oiseau grandissait en descendant en volutes de plus en plus serrées au dessus de la gare. Quand son ombre énorme balaya tout le long du quai, les gens qui attendaient l’arrivée du train se réfugièrent pris de panique à l’intérieur du bâtiment. Le vautour, car c’en était un, atterrit nonchalamment sur le quai désert. Après avoir promené un regard autour de lui, faisant jouer son cou flexible, il s’immobilisa tel une statue. Les cimes des Carpates n’étaient pas loin et on savait qu’elles abritaient encore un certain nombre d’exemplaires de cette espèce, mais habituellement ils se tenaient à bonne distance de l’homme. Qu’est-ce qui avait poussé le superbe rapace à se poser sur le quai d’une gare, on ne le saura jamais. Le train arriva à grand fracas, ralentit, s’arrêta. Le vautour ne bougea pas d’un pouce, les voyageurs qui devaient traverser le quai pour prendre leur train non plus. En revanche, ceux qui descendaient, étonnés de ne rencontrer personne, écarquillaient les yeux en apercevant l’immense oiseau qui se balançait gentiment sur ses jambes. La chance voulut que le wagon-restaurant soit juste devant lui et le cuisinier eut la fantaisie de lui jeter un gros morceau de viande. Le vautour l’avala d’un trait et reçut un second morceau. Il déploya ses ailes, fit un petit saut et, se saisissant de la viande avec ses serres, il s’envola pour disparaître en direction des montagnes pâles à l’horizon.
Tant les voyageurs que les habitants de la ville parlaient encore de l’étrange visite quand, le lendemain, à la même heure, elle se renouvela. Le personnel du train savait ce qui s’était passé la veille et on jeta de nouveau au vautour de la viande dont il emporta encore le dernier morceau, probablement pour ses petits. Les jours suivants de même, si bien qu’on s’habitua à la présence chaque midi de ce seigneur des montagnes. Le tenancier du buffet de la gare lui avait fait une ration et il la lui mettait à la même place chaque jour. Même rassasié, l’aigle attendait l’arrivée du train. Au fil des jours, il s’attardait de plus en plus auprès du buffet et accepta d’essayer le grand nid que le buffetier lui avait aménagé sur le toit de sa maison à côté de la gare. Il oublia les siens et partageait son temps entre son quai et les alentours de l’aéroport dont fut entre-temps dotée la ville. Il regardait d’un œil expert les évolutions de ses balourds de frères tout en métal. Les habitants ne le craignaient plus et l’appelaient « le vautour Élie ». Il n’était jamais agressif et trônait tel un Horus vivant au milieu des enfants émerveillés. Les passagers du train de midi étaient tous aux fenêtres. Élie promenait son rond regard hiératique sur tout ce monde venu lui rendre hommage, prenait son dû et s’envolait majestueusement… pour descendre aussitôt à son nid si rien ne bougeait à l’aéroport. Il devint une sorte d’emblème vivant de Buzau. Son ami, le buffetier, pouvait même le caresser.
Des années et des années passèrent ainsi. Avec l’approche de la guerre, les trains subirent des changements d’horaire, et Élie fut assez désemparé dans son programme. Grave et pensif, il longeait la rue principale jusqu’à ce qu’un train sifflât au loin. Vite, il s’envolait pour se poser sur le quai avant que le train arrive.
Un jour, à midi, ce fut un convoi militaire allemand qui entra en gare. Les soldats qui virent Élie appelèrent surpris leurs camarades aux fenêtres. Un sous-officier sortit son pistolet, visa et tira. Était-il à ce point stupide pour croire avoir affaire à un animal dangereux ? Que non : il aimait tuer et ne rata pas l’occasion. La tête éclatée, au milieu de ses admirateurs consternés, le vautour Élie ne put qu’ouvrir ses ailes et s'affaissa en croix, comme les moines qui reçoivent la consécration. Il avait changé son espace contre celui des hommes.
Ce texte est extrait d'un manuscrit non publié des mémoires de l'artiste-peintre roumain Georges Tomazi, intitulé "Figurant d'époque" (dont je détiens bien entendu les droits).
Georges Tomazi est né en 1915 à Dorohoï (Roumanie). Après des études de Droit, suivies du diplôme de l'académie des Beaux-Arts de Bucarest, il partit à Paris à la fin des années trente pour travailler avec André Lhote. De retour en Roumanie en 1940, il s'engagea dans la résistance active et collabora avec les services britanniques contre le dictateur Ion Antonescu, allié de l'Allemagne Nazie. Au terme de la guerre, il maintint ses liens avec l'occident et fut arrêté en 1950 par le régime prosoviétique. Il fut condamné pour haute trahison à quinze ans de travaux forcés. Après treize ans et demi passés dans les geôles roumaines, il bénéficia de l'amnistie générale. Il put quitter définitivement la Roumanie en 1969. Il vécut un an à Londres avant de s'installer à Paris pour y poursuivre sa carrière d'artiste-peintre. Il y mourut en décembre 1990. Ses mémoires couvrent la période 1939-1976.

