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La Belgique et ses « communautés », troisième partie

Voici mon troisième et dernier (?) article sur les problèmes communautaires belges. Après la présentation de l'organisation communautaire belge et un historique de ses problèmes linguistiques, je traiterai ici de ses problèmes actuels. À la différence des articles précédents, je me permets ici de prendre position de temps en temps…

Auparavant, je procéderai à un bref rappel des évolutions économiques et politiques divergentes de la Flandre et de la Belgique francophone, nécessaire à la pleine compréhension du sujet, que j'aurais d'ailleurs dû placer dans l'article précédent. Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire, dit-on !

Pendant longtemps, jusque vers les années 60-70, la Wallonie a été une région prospère, dont la richesse provenait essentiellement de l'industrie (charbon et acier notamment), installée surtout dans les alentours de Charleroi et Liège. La Wallonie a donc forcément subi de plein fouet la crise de ce secteur et les restructurations qui ont suivi. La reconversion s'avère toujours difficile, et la région présente aujourd'hui un fort taux de chômage, autour des 17 %.

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L'ancienne mine de Bois-du-Cazier, Marcinelle, près de Charleroi

La Flandre, quant à elle, bien plus pauvre que la Wallonie aux débuts de la Belgique, a connu par la suite, jusqu'à ces jours, une success story économique. Faute de matières premières, son économie a de tout temps été basée sur les industries de transformation et aujourd'hui également sur les services, avec succès. Elle dispose avec Anvers du deuxième port européen (après Rotterdam). Son taux de chômage actuel traduit sa prospérité : 6 %.

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Le port d'Anvers

Quant à Bruxelles, son économie est entièrement basée sur les services, et bénéficie largement de la présence de la plupart des institutions européennes. Elle dispose d'une importante population immigrée, issue aussi bien d'autres pays européens que du Maroc, du Congo ou de la Turquie. Son principal problème est la fuite de ses travailleurs et d'un bon nombre d'entreprises les plus aisées vers les banlieues situées en Brabant flamand et wallon, provoquant ainsi un important manque à gagner : en effet, les travailleurs payent leurs impôts en fonction du lieu de résidence et non du lieu de travail. Le taux de chômage y atteint les 20 % et ce fléau frappe particulièrement les jeunes, surtout ceux issus de l'immigration.

La situation économique est donc plus difficile en Belgique francophone qu'en Flandre, depuis plusieurs décennies. Cela conduit certains Flamands à se plaindre que la plupart de la redistribution fédérale de leurs impôts et cotisations diverses soit investie dans le soutien économique de la partie défavorisée de la population belge, à savoir les Francophones, qu'ils considèrent qui plus est comme corrompue suite à certains scandales financiers récents. Ils appellent cela (en français dans le texte) les « transferts », et, à la façon de l'Italie du nord vis-à-vis de celle du sud, ou de la Catalogne vis-à-vis du reste de l'Espagne, y voient de l'argent gâché et un prétexte pour l'indépendance de la Flandre.

Pour ma part, j'y vois là ce que j'appelle le « nationalisme des riches », peu glorieux et typique de notre époque de repli sur soi… Ce phénomène est accentué par le fait que peu de Flamands sont en contact avec la « misère » bruxelloise ou wallonne, et n'y ont accès que par les images dramatisées rapportées par leurs médias.

Notons, pour finir de planter le décor, les évolutions politiques divergentes de la Belgique francophone et flamande.

Historiquement, le Parti Socialiste francophone (PS) est fortement implanté en Wallonie, particulièrement dans les provinces du Hainaut et de Liège, anciennes places fortes industrielles, où il dépasse très souvent les 40 % de vote, voire bien plus. Parallèlement, les libéraux francophones du Mouvement Réformateur (MR), tendance centre-droit, sont plus implantés dans la Wallonie non industrielle (l'axe Bruxelles-Namur-Luxembourg) et à Bruxelles, où une de ses composantes, le Front Démocratique des Francophones (FDF), honnie en Flandre, milite spécifiquement pour la défense des francophones de Bruxelles et de sa périphérique. Le MR représente aujourd'hui environ 20 % des votes globaux. Un nouveau venu, le Parti Populaire (PP), ultra-libéral, lui taille des croupières avec 8 % des intentions de vote selon les derniers sondages. Tandis que l'ancien parti chrétien-démocrate, aujourd'hui Centre Démocrate Humaniste, CDH, qui se veut centriste, a perdu beaucoup de son ancien lustre et tourne autour des 15 % des votes, à la hauteur du parti vert Écolo. L'extrême-droite est pour ainsi dire inexistante. Ce rapport des forces fait de la Wallonie une région votant essentiellement à gauche, la situation étant équilibrée à Bruxelles.

La Flandre, elle, est fortement ancrée à droite. L'extrême-droite y est particulièrement importante, surtout dans la région d'Anvers, où le parti ouvertement raciste et nationaliste Vlaams Belang (« Intérêt Flamand »), anciennement Vlaams Blok, récolte entre un quart et un tiers des voix. Ceci dit le Vlaams Belang est actuellement en net recul, au profit essentiellement des nationalistes flamands non racistes (et néanmoins fort à droite) de la « Liste Dedecker » (8 à 10 % des voix) et surtout, actuellement, de la N-VA (Nieuw Vlaamse Alliantie, « nouvelle alliance flamande »), en pleine progression actuellement. De récents sondages lui prédisent 25 % des voix flamandes aux prochaines élections.

Traditionnellement très puissant en flandre, le parti chrétien-démocrate flamand (CD&V, Cristelijk, Democraat en Vlaams, chrétien démocrate et flamand), plus à droite que son pendant francophone, perd du terrain (autour des 20 % d'intentions de vote), de même que les libéraux flamands de l'Open VLD (Vlaamse Liberalen en Democraten). Quant au parti socialiste (SP&A, Socialistische Partij en Anders, « Parti socialiste autrement ») et aux écolos de Groen ! (verts), ils sont également beaucoup moins puissants en Flandre que leurs homologues francophones en Wallonie

Bref, pour schématiser, la Belgique francophone penche à gauche et la Flandre à droite, ce qui ne simplifie guère les négociations politiques.

Entrons maintenant dans le vif des problèmes communautaires belges actuels : les communes à facilités. Voici une carte localisant et nommant ces fameuses communes :

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1. Comines-Warneton 2. Messines 3. Mouscron 4. Espierres-Helchin 5. Renaix 6. Flobecq 7. Biévène 8. Enghien 9. Drogenbos 10. Linkebeek 11. Rhode-Saint-Génèse 12. Wemmel 13. Kraainem 14. Wezembeek-Oppem 15. Herstappe 16. Fourons 17. Malmedy 18. Waimes 19. Lontzen 20. Raeren 21. Eupen 22. La Calamine 23. Burg-Reuland 24. Saint-Vith 25. Amblève 26. Bütgenbach 27. Bullange.

Ces communes à facilités cristallisent l'essentiel des tensions linguistiques actuelles. Les facilités sont en fait un régime linguistique « bâtard », à mi-chemin entre l'unilinguisme de la plupart des communes de Flandre et de Wallonie et le bilinguisme bruxellois : l'administration est unilingue pour ses services internes (elle utilise alors la langue officielle de la région où elle se trouve), mais dans ses rapports avec la population, elle doit communiquer en deux langues : l'officielle, et une autre prévue par ces facilités.

Il y a ainsi

  • des communes flamandes à facilités pour les Francophones : tout d'abord six communes autour de Bruxelles (celles qui font le plus parler d'elles actuellement) :
    • Wemmel,
    • Kraainem,
    • Wezembeek-Oppem,
    • Sint-Genesius-Rode (Rhode-Saint-Genèse),
    • Linkebeek
    • Drogenbos ;
  • mais également des communes le long de la limite Flandre/Wallonie :
    • Spiere-Helkijn (Espierres-Helchin),
    • Ronse (Renaix),
    • Mesen (Messines),
    • Bever (Biévène),
    • Herstappe,
    • et surtout Voeren (les Fourons), enclave en Wallonie, dont je vais reparler ;
  • des communes francophones à facilités pour les Néerlandophones :
    • Comines-Warneton (Komen-Waasten) enclavée en Flandre,
    • Mouscron (Moeskroen),
    • Flobecq (Vloesberg)
    • Enghien (Edingen) ;
  • des communes wallonnes à facilités pour les Germanophones :
    • Waimes,
    • Malmedy ;
  • des communes germanophones à facilités pour les Francophones (en fait, toute la partie germanophone du pays) :
    • Amel (Amblève),
    • Büllingen (Bullange),
    • Burg-Reuland,
    • Bütgenbach,
    • Eupen,
    • Kelmis (La Calamine),
    • Lontzen,
    • Raeren,
    • Sankt Vith (Saint-Vith).

Ce système hybride des facilités ne pouvait qu'être source de tensions, et cela n'a pas manqué. Cependant, le long de la frontière linguistique Flandre/Wallonie, les communes concernées n'ont pas trop fait parler d'elles, à une exception près, mais de taille : les Fourons (Voeren).

Cela ne veut cependant pas dire que la situation est idyllique dans les autres communes de ce type.

Ainsi, à Renaix (Ronse), commune flamande à facilités pour les francophones, le très Flamand bourgmestre chrétien-démocrate Luc Dupont (ça ne s'invente pas) a demandé en juillet 2008 au gouvernement fédéral de supprimer ces facilités dont bénéficient les Francophones de sa ville, sous prétexte qu'elles coûtent cher, empêchent l'extension de la commune, ne favorisent pas l'intégration des francophones dans la région flamande et surtout qu'elles attirent une population défavorisée et désœuvrée venue de Bruxelles, en quête de loyers et de maisons à prix modérés… Ce dernier argument étant à la limite de la xénophobie.

À Enghien (Edingen), commune wallonne à facilités pour les néerlandophones, la bourgmestre francophone Florine Pary-Mille a fait de même, mais en invoquant elle uniquement l'argument du coût financier, réel semble-t-il. Elle n'aurait rien contre les facilités, dit-elle, si la Région wallonne aidait un peu plus la commune financièrement.

À Comines-Warneton (Komen-Waasten), une école primaire flamande a eu toutes les peines du monde à exister dans cette commune wallonne enclavée en Flandre. Les conditions d'existence difficiles de cette école ont fait l'objet d'une émission à sensation sur la RTBF (Radio-Télévision Belge Francophone) en 1980, et depuis, heureusement, elle est laissée tranquille.

Mais à part ces soubresauts, rien de bien grave à signaler le long de la frontière linguistique. Non, les vrais tensions, et pas pour rire, on les a trouvées d'abord aux Fourons, et aujourd'hui dans les six communes à facilités autour de Bruxelles…

Avant de parler des Fourons, je glisse ici mon opinion personnelle sur les communes à facilités : pour moi il s'agit d'une erreur fondamentale. On aurait dû, suivant les cas, en faire des communes vraiment bilingues, ou unilingues, bref quelque chose de cohérent et de clair dans leur organisation. Mais non, on a préféré l'ambiguïté, dans ce qui était censé mettre au clair une fois pour toutes la répartition linguistique du pays ! On ne pouvait donc avoir que des problèmes d'interprétation en guise de résultats, et c'est bien ce qui est arrivé.

Les Fourons, donc. Ce qui est aujourd'hui une enclave flamande (du Limbourg) en Wallonie faisait partie de la province de Liège depuis la création de la Belgique. Mais à la fixation de la frontière linguistique, il a été décidé de la transférer au Limbourg flamand. La raison en était le dialecte local, proche à la fois du néerlandais et de l'allemand.

Mais cela n'a pas empêché la majorité de la population d'être contre ce transfert. Liégeois depuis toujours malgré leur dialecte, les Fouronnais n'avait pas de la Flandre une meilleure image que dans le reste de la Wallonie, surtout depuis la seconde guerre mondiale.

C'est un nommé José Happart qui a mené la fronde anti-flamande. Un cas singulier que cet homme-là : pur Liégeois, ne maîtrisant pas du tout le néerlandais, sa famille a acheté une ferme des Fourons du temps où ceux-ci étaient encore liégeois, mais entre l'achat et l'installation de la famille Happart aux Fourons, les Fourons étaient passés au Limbourg.

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José Happart.

Avec son frère jumeau Jean-Marie (les journalistes les confondaient très souvent !), il a pris la tête du parti « Retour à Liège », au nom suffisamment explicite, et a réussi à devenir bourgmestre des Fourons de 83 à 89. Scandale en Flandre, un bourgmestre d'une commune flamande ne parlant pas le néerlandais ! Happart sera destitué, renommé, destitué à nouveau, etc. Des gouvernements belges sont tombés sur ce problème !

Entre-temps, les nervis du flamingantisme, notamment le Taal Aktie Komitee (TAK), organisme de défense du néerlandais toutes tendances et en particulier tendance extrême-droite, et le carrément nazi Vlaamse Militanten Orde (VMO), interdit depuis, organisèrent des « promenades » flamandes dans les Fourons, en fait des manifestations dégénérant très souvent, car en face on n'était pas en reste : le groupe d'action des frères Happart, « le Hérisson », n'était pas le dernier à faire le coup de poing. C'est une des rares périodes vraiment violentes des conflits linguistiques belges, la seule à ma connaissance où même des coups de feu ont été échangés, heureusement sans faire de morts.

La situation se calme progressivement à partir de 1989, quand le « Hérisson » s'intègre au parti socialiste et que José Happart choisit de mener une carrière régionale en Wallonie. On dit que ce retrait de Happart des Fourons a été une des conditions qui a permis la création de la région bruxelloise à la même période. Happart sera par la suite, entre autres, ministre de l'Agriculture wallonne et, jusqu'à tout récemment (2008), président du parlement wallon.

Pas mal pour quelqu'un qui était au départ un simple cultivateur de pommiers !

Entre-temps, le rapport linguistique a basculé dans les Fourons. Après une période intermédiaire, où différents membres (vraiment bilingues) de « Retour à Liège » se succédèrent au poste de bourgmestre, stupeur en 2000 ! C'est la liste flamande Voerbelangen (les Intérêts des Fourons) qui remporte les élections communales. Il se trouve qu'elle a bénéficié des voix des nombreux immigrés Néerlandais venus s'installer dans la commune, et qui disposaient à présent, comme dans toute la Belgique pour tout ressortissant de l'Union européenne, du droit de vote pour les élections communales.

Depuis 2000, le bourgmestre est donc issu de cette liste. Il s'appelle Huub Broers, du CD&V (les chrétiens-démocrates flamands). Fouronnais de souche, grand ennemi des frères Happart depuis toujours, professeur de français (mais si !) dans le civil, il se fait maintenant le porte-parole de la « courtoisie linguistique » et on doit lui faire crédit d'avoir maintenu la paix linguistique dans sa commune jusqu'à présent.

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Huub Broers

Mais il n'a pas renié ses convictions pour autant. Il est fermement opposé aux facilités linguistiques même s'il les applique par légalisme dans sa commune, et favorise au niveau national le rapprochement de son parti avec le très flamingant parti N-VA, dont j'ai déjà parlé. Au point d'appeller à voter pour lui aux prochaines élections, plutôt que pour son propre parti ! Et le parti adverse, l'ancien « Retour à Liège », devenu « Retour aux Libertés » en l'absence de Happart, a semble-t-il abandonné l'idée d'un retour à la province de Liège, mais se fait toujours le défenseur acharné de la cause francophone.

Bref, le problème fouronnais, c'est aujourd'hui du passé, mais cela pourrait bien ressurgir… Néanmoins, les tensions linguistiques actuelles se focalisent sur les six communes à facilités autour de Bruxelles : Wemmel, Drogenbos, mais surtout Rhode-Saint-Genèse (limitrophe à la fois de Bruxelles et de la Wallonie), Linkebeek, Kraainem, Wezembeek-Oppem.

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Bruxelles (en jaune), les 6 communes à facilités de sa périphérie (en vert) et les autres communes avoisinantes, avec leur pourcentage estimé de population francophone. Attention, cette carte inverse bizarrement les localisations de Kraainem et Wezembeek-Oppem.

Les deux premières communes (Wemmel et Drogenbos) font assez peu parler d'elles. Ce qui n'est pas le cas des quatre autres, Rhode-Saint-Genèse, cette dernière en raison de sa position limitrophe à la fois de la Wallonie et de Bruxelles, et Linkebeek, Kraainem et Wezembeek-Oppem, où il y a le plus de francophones.

Pourquoi font-elles particulièrement parler d'elles ? Hé bien, je vous ai parlé dans l'article précédent de la crainte chez les Flamands de la « tâche d'huile », cette expansion des francophones autour de Bruxelles, due à la croissance continue de l'agglomération de la capitale. Déjà en 63, il était question de rattacher ces six communes à la région bruxelloise, mais cela n'a pas pu se faire en raison de l'opposition flamande. Tout se résolvant en Belgique par un compromis, même boiteux, ces communes sont devenues elles aussi « à facilités ».

Pour l'habitant francophone, en principe, cela ne changeait rien. Il suffisait qu'il mentionne à sa commune qu'il était francophone, et tous les formulaires, tous les échanges entre lui et la commune (et les autres organismes) avaient lieu en français, définitivement.

Jusqu'en 1998. Alors un ministre flamand du nom de Leo Peeters a eu l'idée « géniale » de pondre une « circulaire » restreignant ces facilités en Flandre. En clair, tous les échanges des administrations avec l'habitant se feront a priori en néerlandais. Si l'administré en veut une traduction française, il devra à chaque fois en faire la demande à la commune ou à l'administration concernée. Mesure vexatoire censée favoriser l'intégration des habitants par l'apprentissage de la langue néerlandaise.

Cette mesure concerne toutes les communes flamandes à facilités, mais ce sont essentiellement les « 6 » qui étaient visées et qui depuis font le plus parler d'elles à ce sujet. Le climat linguistique s'y est dégradé petit à petit. Cela touche même les églises : à mon arrivée en Belgique, la première affaire du genre dont j'ai eu connaissance, est celle d'un prêtre nommé Jos Verstraeten, qui considérait apparemment que Dieu devait parler néerlandais dans sa commune à facilités de Wezembeek-Oppem et qui avait tout bonnement fermé son église aux croyants francophones venus assister à la messe en français…

Le point de non-retour, semble-t-il a été atteint lors des élections parlementaires de juin 2007 lorsque les bourgmestres de Kraainem, Wezembeek-Oppem et Linkebeek (les trois communes à plus forte présence francophone) ont décidé de ne pas appliquer la circulaire Peeters et de distribuer les convocations électorales dans la langue de l'habitant, comme cela se faisait avant : en français pour les Francophones, en néerlandais pour les Néerlandophones. Ils ont été démis de leur fonction par le gouvernement flamand. Leurs partis ne proposant pas de remplaçant, ils exercent cependant toujours les compétences de bourgmestre, tout en n'en ayant plus le titre. Vous avez dit kafkaïen ?

Et par dessus le marché, est venue se greffer à cette problématique des facilités un autre casse-tête linguistique : l'arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV).

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L'arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde.

Il s'agit d'un arrondissement électoral (et aussi judiciaire) comptant pour les élections parlementaires fédérales et régionales. Il regroupe aussi bien la région de Bruxelles qu'une trentaine de communes flamandes avoisinantes, dont les fameuses six communes à facilités de la périphérie. Sa création, elle aussi, remonte à 1963, résultat des délicats compromis linguistiques de l'époque. Aujourd'hui, il s'agit du seul arrondissement électoral à cheval sur deux zones linguistiques différentes (avec celui de Verviers en province de Liège, qui regroupe également les communes germanophones). Ce qui perturbe grandement le monde politique flamand.

C'est qu'en raison de cet arrondissement, les électeurs de cette trentaine de communes avoisinant Bruxelles ont la possibilité de voter pour des listes francophones (lesquelles visent essentiellement Bruxelles), portant ainsi atteinte selon eux à « l'homogénéité » politique de la région flamande, et faisant perdre des voix, pensent-ils à ces partis flamands. Je rappelle que les principaux partis politiques belges sont scindés selon la frontière linguistique.

Depuis sa création, les Flamands souhaitent la scission de cet arrondissement : Bruxelles d'un côté, les communes flamandes (résumées en « Hal-Vilvorde ») de l'autre. Les nationalistes flamands, bien entendu, en ont toujours fait un de leurs chevaux de bataille.

Un arrêt récent de la cour constitutionnelle de Belgique a ravivé les débats : elle considère que l'existence de l'arrondissement BHV, dans sa forme actuelle, est « contraire à la constitution ». Sans suggérer de le scinder, elle suggère aux autorités fédérales de trouver une alternative.

Pour la Flandre, bien entendu, l'alternative est toute trouvée, c'est la scission pure et simple de BHV !

Mais pour les partis francophones, il n'en va pas de même : eux ne souhaitent pas perdre l'électorat francophone de la périphérie…

Et d'autres voix, au nord comme au sud, s'élèvent pour proposer une contrepartie à la scission éventuelle de BHV : la création d'une « circonscription fédérale » dans lequel les électeurs de tous le pays pourraient voter pour les listes qui s'y présentent. Malheureusement, cette idée, que je trouve pour ma part excellente, est restée jusque-là lettre morte.

Conséquence concrète actuelle : lors des récédentes élections fédérale et régionale, ainsi que pour les élections fédérales en cours, la majorité des bourgmestres des communes de « Hal-Vilvorde » refuse d'organiser les élections dans leurs communes. Ce qui ne change pas grand'chose en pratique, puisque dans ce cas c'est le gouverneur de la province du Brabant Flamand qui prend le relais de cette organisation.

Mais le gouvernement de la région flamande se garde bien de sanctionner ces bourgmestres récalcitrants, tandis que les bourgmestres élus de Wezembeek-Oppem, Kraainem et Linkebeek ne sont, comme on l'a vu, toujours pas nommés… et ne le seront probablement jamais. Il faut dire que leur ministre de tutelle (officiellement chargé des communes de la périphérie bruxelloise) est du parti nationaliste flamand N-VA, un nommé Geert Bourgeois (ça non plus, ça ne s'invente pas).

Si tout cela vous apparaît comme des broutilles, sachez que c'est le problème de la scission ou non de BHV qui a fait tomber le gouvernement actuel, et qui a mené aux élections parlementaires fédérales anticipées qui auront lieu le 13 juin prochain !

En fait, on ne sait guère comment la Belgique va évoluer dans les mois qui viennent. Côté flamand, on prédit un raz-de-marée des nationalistes : 25 % pour la N-VA, qui était jusqu'à présent resté un petit parti. Selon les partis, on propose en Flandre de scinder la justice, les transports ferroviaires, la Sécurité sociale (en référence aux fameux « transferts » dont j'ai parlé), voire de transformer la Belgique en un état « confédéral » au lieu de « fédéral » (traduction : le gouvernement fédéral n'existerait plus ou serait réduit au strict minimum de compétences). C'est ce que propose la N-VA, comme étape intermédiaire vers la scission complète du pays, Bruxelles devant perdre selon eux son statut de région pour redevenir une simple ville, « cogérée » par la Flandre, la Wallonie et l'Union Européenne.

Il est difficile de prévoir à quel point ce programme va se réaliser après le 13 juin, mais il semble probable qu'il y aura bien des changements. Ce qui ne changera certainement pas, en revanche, c'est l'existence des problèmes linguistiques. En exagérant à peine, ces problèmes sont à la base de l'existence des partis politiques actuels (les écologistes exceptés peut-être) : ils en ont, hélas, besoin pour une bonne partie de leur propagande.

Et tout cela dans l'indifférence quasi générale de la population. Hors les Fourons, depuis les années 80, tous ces problèmes linguistiques n'ont plus jamais provoqué de véritable mouvement de foule. La politique, la plupart, au nord comme au sud, ne s'en occupe guère que le temps du vote (obligatoire en Belgique).

Mais tout le monde ici subit un matraquage communautaire en règle, par les politiques et les médias qui les relaient. Je l'ai dit : sans le communautaire, bien des partis d'ici sont complètement nus. Aussi les électeurs, conditionnés de façon ultra-simplistes (en gros c'est « On va pas se laisser faire par ces Flamands arrogants / ces Wallons paresseux / ces Bruxellois prétentieux »), se laissent guider dans leur vote par ces pensées communautaires, quitte à les oublier une fois le bulletin déposé dans l'urne. Même si pour la très grande majorité des Flamands, il n'y a jamais eu le moindre problème avec les francophones, et vice versa.

Tout cela me fait penser que le vrai problème de la Belgique, c'est sa classe politique. Déjà par le fait qu'elle s'est scindée en deux parties (francophone et flamande), phénomène unique en Europe, elle ne présente malheureusement aucun projet plus « porteur » que ces fichus thèmes communautaires.

Le jour où un parti suffisamment charismatique se présentera, au nord comme au sud, avec un programme commun cohérent et ne laissant rien au communautaire, on pourra espérer un renouveau de la Belgique. Mais il s'agit là d'un vœu pieux, bien sûr…

Pour ceux qui souhaitent en savoir plus sur les problèmes communautaires belges, je recommande particulièrement les ouvrages suivants, sur lesquels je me suis basé.

D'abord deux ouvrages belges, l'un wallon, l'autre flamand, très didactiques et passionnants à lire, qui m'ont fourni le plus d'éléments pour ces articles :

  • Jean-Marie Gillet, Les étonnantes origines de la querelle linguistique en Belgique, éditions J.-M. Collet, 1999.
  • Geert van Istendael, Le labyrinthe belge, éditions Le Castor Astral, 2004.

Le point de vue intéressant de deux journalistes français :

  • Didier Pavy, Les Belges, éditions Grasset, 1999, écrit après les troubles de l'affaire Dutroux.
  • José-Alain Fralon, Baudouin, l'homme qui ne voulait pas être roi, éditions Fayard, 2001. Une bibliographie du roi Baudouin 1er de Belgique, frère et prédécesseur du roi actuel Albert II. Couvre en particulier les troubles linguistiques ayant émaillé le long règne de ce souverain (1950-1993).

Enfin, une très bon ouvrage sur l'importante crise de l'université catholique de Louvain :

  • Christian Laporte, L'affaire de Louvain, éditions De Boeck Université, 1999.

Et puis, il y a l'irremplaçable Wikipédia, sans lequel je n'aurais guère pu présenter d'illustrations pour mes articles :-)

29 commentaires
1)
Saluki
, le 10.06.2010 à 01:42
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A côté du charbon et de l’acier, il y avait également une très puissante industrie textile qui, comme ailleurs à quasiment disparu. Il est piquant de constater que celui qui a dépecé la sidérurgie belge s’est ensuite attaqué au groupe DMC en France.

2)
Nept
, le 10.06.2010 à 06:57
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Il me semble que l’industrie textile belge était aussi très largement implantée en Flandre.

Pour le reste, excellent article. Peut-être permettra-t-il aux lecteurs de mieux comprendre notre incompréhensible pays…

3)
Franck Pastor
, le 10.06.2010 à 07:26
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Juste, l’industrie textile était présente aussi bien au nord qu’au sud du pays (voir ici). C’est justement un exemple d’industrie de tranformation.

4)
fxc
, le 10.06.2010 à 07:58
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u ge-expliquert zeer goud de complexiteit van het dossier….

ce qui serait la traduction en flamand à peine exagérée de

tu expliques très bien la complexité du dossier

la même traduction en néerlandais courant

u aangeven wat de complexiteit van de zaak

P.S. de complexiteit van het dossier…. est une phrase trouvée sur la une du site flamand d’un grand journal du nord de chez nous, qui est plus au nord que le vôtre…

5)
Franck Pastor
, le 10.06.2010 à 08:16
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Merci :-) J’aurais dit pour ma part (en néerlandais courant) : Je verklaart heel goed de ingewikkeldheid van het dossier. Il y a plusieurs fautes dans les phrases que tu mentionnes (goud signifie « or » par exemple). Mais ma propre connaissance de cette langue est sujette à amélioration, surtout à l’oral.

J’espère d’ailleurs que la situation sera clarifiée après le 13 juin… J’ai hâte d’être lundi, en fait ! Et je suis assez frustré de ne pas pouvoir voter, étant étranger.

6)
guru
, le 10.06.2010 à 09:50
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Re-bravo!

Il est aussi intéressant de noter que dès l’origine de la Belgique et jusqu’aux années 50, la Wallonie a fait vivre l’Etat et a servi de “vache à lait” à la Flandre… Les fameux transferts ont donc eut lieu dans l’autre sens sans provoquer la fureur des populations concernées.

Sur l’histoire d’une partie du mouvement ouvrier belge et flamand, voir le merveilleux film de Stijn Coninx “Daens” et le film de Thierry Michel “Hiver 60” qui raconte les événements dont on célèbre cette année les 50 ans.

A noter également le fait que Bruxelles (80% de francophones et de non flamands) est enclavée dans la Flandre et que, par conséquent, si indépendance de la Flandre il y avait, la situation des Bruxellois serait intenable. D’ou la revendication des francophones de créer un “couloir” faute de pouvoir rattacher les 6 communes à facilités à Bruxelles.
Vous trouverez ici votre première leçon de flamand. Il est à noter que le “professeur” est le bourgmestre d’une commune du grand Bruxelles.

Heureusement, la Belgique, pays du surréalisme et de la bonne humeur s’en est toujours sortie.

Cela dit, je suis, moi aussi, impatient d’être lundi pour voir comment tout ça va tourner!

7)
archeos
, le 10.06.2010 à 09:55
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Très bonne analyse, et très bon historique.

Je en suis pas sur que les électeurs soient uniquement conditionnés par ça, et je rendrai plus responsables de la situation la classe politique, comme toi.

Le conflit s’est développé aussi sur Wikipédia, à une époque (avec guerres d’édition sur les articles Histoire linguistique et institutionnelle).

8)
Filoir
, le 10.06.2010 à 12:14
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Très bonne analyse, je tire un coup de chapeau. Vivement la suite. Et les perspectives d’avenir !

PdF

Brussel-op-Zenne

9)
Guillôme
, le 10.06.2010 à 12:23
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En bref c’est le bordel…

Quant on voit en France que même 500 ans après l’obligation du Français, les populations d’origine langues d’Oc (Bretons par exemple) peuvent poser problèmes en revendication linguistiques, je me dis que la Belgique n’est pas sortie de l’auberge!

10)
zit
, le 10.06.2010 à 12:46
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Oulala ! C’est compliqué cette affaire…

Merci pour l’éclaircissement, mais je me demande comment, avec une ambiance pareille, les affichages multilingues sur les bouteilles d’eau et autres PQ sont possibles !

z (non aux frontières ! je répêêêêêêêête : à qui celà profite–t–il ? effectivement, deux administrations, ça fait deux fois plus de fromage à se partager…)

11)
flup
, le 10.06.2010 à 13:40
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Très belle analyse, fouillée, documentée. Bravo !

Attendons dimanche soir (et le retour du bureau de dépouillement ;) )

12)
Inconnu
, le 10.06.2010 à 14:31
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u ge-expliquert zeer goud de complexiteit van het dossier….

ce qui serait la traduction en flamand à peine exagérée de

Il ne faut pas exagérer non plus, il y a certes toujours un dialecte flamand qui utilise des mots français …mais il faut savoir quel dialecte utilise quel mot si on ne veut pas passer pour un ignare ;-)

@frank: la traduction serait plutôt: u legt duidelijk uit hoe ingewikkeld dit dossier is. Très bonne série d’articles ceci dit.

13)
fxc
, le 10.06.2010 à 14:44
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Il ne faut pas exagérer non plus, il y a certes toujours un dialecte flamand qui utilise des mots français …mais il faut savoir quel dialecte utilise quel mot si on ne veut pas passer pour un ignare ;-)

quel dialecte utilise quel mot….. et quel flamand doit on apprendre, celui de Gand, Bruges, Anvers enz…

De plus si tu avais lu mon com. jusqu’au bout “de complexiteit van het dossier” est une phrase reprise du site d’un journal flamand le plus lu en flandre.

14)
Inconnu
, le 10.06.2010 à 15:07
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Ce qui m’avait fait tiquer est “ge-expliqueert” ;) Ça faisait très “faux contact” (les épisodes en “néerlandais” ;) – excellents au demeurant: http://www.youtube.com/watch?v=JnSaqYsGd8A )

Pour le flamand qu’il faut apprendre: il y a deux tendances en Flandre, le renforcement des dialectes pour une frange de la population et l’affaiblissement des dialectes pour une autre. Donc un AN avec un accent VRT est bon (et pas nécessaire de sentir obligé de rouler les “r” si on ne sait pas le faire correctement, le “r” français est très utilisé en Flandre, et gagne du terrain sur le “r roulé” – c’est la radio flamande qui l’a dit). Jamais un flamand ne va reprocher à un francophone de ne pas connaitre un dialecte — et s’il le fait, il faut savoir qu’un flamand ne connaissant pas le dialecte en question sera pénalisé aussi.

15)
Franck Pastor
, le 10.06.2010 à 15:10
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@ Guillôme : la complexité est souvent le prix à payer pour la diversité :). Et puis attention à la gaffe, si tu dis à un Breton bretonnant que sa langue d’origine celtique est une langue d’oc… ;-)

@ Reno : je me doutais un peu que ma traduction serait trop littérale. Celle que tu proposes me paraît aussi plus naturelle. J’ai décidément besoin de plus de pratique, ma connaissance actuelle de cette langue est trop « passive » !

@ Zit : S’il y a un trait commun entre Flamands, Wallons, Bruxellois, et le Benelux en général, c’est le pragmatisme commercial. Les échanges commerciaux intra-Belgique et entre les trois pays du Benelux sont permanents. Donc personne n’est choqué ici par les étiquettes multilingues, français-néerlandais (+ anglais et allemand si la place le permet), c’est plus pratique et moins coûteux, et une vaste zone commerciale est couverte, qui peut inclure la France et éventuellement l’Allemagne et le Commonwealth en plus !

@ Guru : Je ne connaissais pas ce sketch ni son auteur ! Qui est-ce ? De quelle commune est-il le bourgmestre ?

@ fxc : pour le dialecte, je n’en apprendrai un que si je suis installé en Flandre. Si un jour j’habite à Bruges par exemple j’apprendrai le dialecte du coin, le West-Vlaams. Sinon, j’en resterai à l’Algemeen Nederlands, faut pas pousser non plus !

18)
djtrance
, le 10.06.2010 à 15:46
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Ils sont fous ces Belges!!!

… Très bon article Franck, merci! La “saga” est très intéressante à lire, je me réjouis de la suite!

19)
Franck Pastor
, le 10.06.2010 à 15:52
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@ PDF et djtrance : ben c’est qu’a priori, il n’y a pas de suite ! Bien sûr je pourrai à l’avenir faire un article à nouveau sur le thème belge, mais je n’ai rien prévu pour le moment. Peut-être un récapitulatif des réformes éventuelles engagées après les élections de dimanche… Mais l’établissement du programme du prochain gouvernement et sa formation pourront prendre des mois et des mois !

21)
Philob
, le 10.06.2010 à 15:56
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Merci beaucoup pour toute la série d’articles; ici, en Suisse, nous avons une bonne pratique du multilinguisme et ça fonctionne plutôt bien, mais ton article me fait un peu peur pour l’avenir justement du multilinguisme.

Exemple : Les Zürichois ne veulent plus du Français comme première langue étrangère à l’école, ça serait une décision pragmatique, certes, mais à long terme, aussi la porte ouverte au “bordel” style Belge.

22)
Inconnu
, le 10.06.2010 à 16:53
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Les Zürichois ne veulent plus du Français comme première langue étrangère à l’école, ça serait une décision pragmatique, certes, mais à long terme, aussi la porte ouverte au “bordel” style Belge.

Je trouve que le problème de fond en Belgique est que si on ne fait pas soi-même l’effort de s’intéresser à ce qui passe dans l’autre communauté, l’image qu’on en a est “négativisée”. Et ce n’est pas en imposant une langue à l’école que ça change quelque chose, car pour la majorité des élèves, ce n’est alors qu’une matière à oublier une fois l’examen passé.

23)
fxc
, le 10.06.2010 à 19:22
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Pour la petite histoire, je n’irais pas voté cette année, je sors d’une opération médicale lourde.

Et j’ai comme le sentiment que voter ou pas ne changera rien ce seront toujours les mêmes gugusses qui seront au pouvoir en wallonie et qu’il y aura un grand chambardement en flandre.

24)
Franck Pastor
, le 14.06.2010 à 20:54
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Eh bien voilà : 30 % des voix pour les nationalistes flamands de N-VA en Flandre… Le Parti Socialiste francophone toujours premier parti wallon, et de loin, et qui progresse encore, malgré toutes ses casseroles et malgré les pitreries répétées de Daerden… Écolo qui régresse, légèrement certes, mais qui régresse… J’ai un goût amer dans la bouche. Et ça ne fait que commencer, je le crains.

25)
Inconnu
, le 14.06.2010 à 22:23
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Sales élections, je trouve aussi. Exactement ce que pourquoi les partis en place ne voulaient pas d’élections anticipées (avant l’arrivée de De Croo et avec lui la chute du gouvernement): une radicalisation des points de vue.

Ceci dit, un point important à souligner: ce n’est pas parce qu’un institution est séparée que la collaboration est impossible. J’aime bien prendre le cas UCL/KUL à cause de son rôle symbolique dans la fin de la Belgique unitaire: après s’être boudés pendant quelques années, les deux unifs ont mis les pendules à l’heure et pour un étudiant, c’est virtuellement la même université (possible de suivre des cours dans une l’unif sœur sans autre formalité qu’un papier à remplir). Et à la limite la situation est plus saine comme ça que ce mon père me racontait de la KUL lorsque tout était encore sur Leuven.

26)
Franck Pastor
, le 15.06.2010 à 08:49
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La collaboration est certes possible entre deux entités séparées, mais quand elles partagent le même règlement et le même domaine, elle est encore meilleure… si l’état d’esprit favorable à la collaboration est là. Ce n’était certes pas le cas en 68.

Question : qui sera le futur « premier » (ministre) ? Probablement un socialiste francophone. Je ne crois pas que ce sera Bart De Wever (président de la N-VA). Au cas où les négociations tourneront mal, il aura besoin d’en rejeter la faute sur quelqu’un d’autre. Les nationalistes flamands, comme tous les nationalistes du même genre (Forza Italia, PVV aux Pays-Bas) sont très forts pour stigmatiser des boucs émissaires. Ici, les francophones. À voir si Elio Di Rupo (président du PS) sera apte à résister aux sirènes du pouvoir. Il faut savoir que si les politiques francophones ont sauté jusqu’ici à pieds joints sur les réformes de l’état belge, c’est qu’elles leur permettaient justement d’asseoir leurs petits pouvoirs locaux. Cf. le livre de J.-F. Gillet là-dessus…

27)
Inconnu
, le 15.06.2010 à 09:58
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De Wever a bien prévu son coup: il déclare que son objectif est son programme, or son programme est bien plus modéré que ses propos. Donc même s’il est Premier Ministre, il pourrait s’en tirer vis-à-vis de son électorat en disant en post-mandat qu’il réalisé son programme. Exemple: la cogestion de Bruxelles n’y figure pas, ce qui est dans son programme pour Bruxelles est: 1. la fusion des 19 communes pour diminuer le nombre de fonctionnaires (prônée par d’autres partis flamands aussi – mais les francophones sont contre car ça permettrait au flamands d’atteindre une masse critique qu’il ne pourraient pas atteindre si les 19 communes restent en l’état), 2. le choix de l’appartenance à une des communautés pour les Bruxellois (pour tous les services qui dépendent des communautés – enseignement, santé, culture), 3. imposer le bilinguisme dans la fonction publique. Rien de plus dans le programme, ça prépare le terrain à la cogestion évidemment, mais il a utilisé sa technique habituelle: lancer des polémiques pour qu’on parle de lui et le diabolise.

La collaboration est certes possible entre deux entités séparées, mais quand elles partagent le même règlement et le même domaine, elle est encore meilleure… si l’état d’esprit favorable à la collaboration est là.

C’est évident, mais si on force un groupe à rester ensemble et qu’il y a une mauvaise volonté manifeste de certains membres à respecter les membres de l’autre communauté, ce sont les “séparatistes” qui domineront le débat. Si par contre on a deux entités séparées, les séparatistes ont eu ce qu’ils veulent (et restent chez eux) et ceux qui font l’effort d’aller vers le communauté le font par intérêt personnel, ce qui est beaucoup plus sain comme état d’esprit. Ça ne veut pas dire que je suis “séparatiste”, mais là le politique a atteint un point où tout est tourné en problème communautaire, et ça commence à être gonflant. Je préfère donc une situation où les personnes de bonne volonté ne sont pas empêchées à cause d’autres qui ne le sont pas.

Ici, les francophones. À voir si Elio Di Rupo (président du PS) sera apte à résister aux sirènes du pouvoir.

Faut voir, le pouvoir politique en Belgique est plus aux mains des présidents de Parti qu’au premier ministre (dont la fonction est schématiquement d’exécuter les accords de formation du gouvernement). Depuis qu’il est président du PS, les portefeuilles ministériels ne l’intéressent visiblement plus. Donc je ne pense pas qu’il recherche ce “pouvoir visible” (contrairement à Reynders). Sinon du côté flamand, certains politiques (dont certains du SP.A) refuseraient de rentrer dans un gouvernement où De Wever n’est pas premier, vu le score qu’il a eu. Je crois que personne n’est dupe quant à son jeu de désigner un “bouc émissaire”, et Di Rupo en premier.

28)
dpesch
, le 26.06.2010 à 11:20
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J’ai été absent ces 15 derniers jours. Voilà pourquoi je ne réagis que tardivement. Et de plus, je vais laisser parler quelqu’un d’autre qui résume parfaitement ce que je pense et qui s’exprimait peu avant les élections :

TéléMoustique n°4400 du 23/06/2010

Philippe Geluck: En Belgique, c’est devenu irrespirable

Autrefois belgicain, le chatoyant dessinateur-humoriste ne veut plus de cette Belgique-là. Et ça ne l’amuse pas.

Si une majorité de Flamands veut foutre le camp, qu’elle foute le camp!

Lorsqu’on évoque les très prochaines élections, même les responsables politiques ont beaucoup de mal à dissimuler leurs pieds de plomb. Mais il y a plus profond: dans la population, ce pays a fini par susciter une profonde lassitude. Parce que les extrémistes du Nord ont fini par donner le cap des comportements politiques, le sentiment que la Belgique a déjà franchi un point de non-retour est plus que perceptible au Sud. Sentiment aggravé par la conviction qu’un palier supplémentaire sera franchi le 13 juin, par un vote massif en faveur des nationalistes flamands. Mais cette Belgique de l’exclusion, certains n’en veulent plus.

Parmi eux, Philippe Geluck. Le dessinateur du Chat était un unitariste jusqu’ici convaincu, imprégné qu’il était par la grâce biculturelle dont bénéficiait notre petit pays. Mais les comportements d’une certaine Flandre ont tout chamboulé: “J’ai passé ma jeunesse et le début de ma vie d’adulte à Bruxelles. Puis j’ai longtemps habité en Wallonie, où j’ai peut-être moins perçu ce qui se tramait réellement au nord du pays. Récemment, je suis revenu habiter à Bruxelles. Cette plus grande proximité avec la Flandre d’aujourd’hui m’a ouvert les yeux. Je ressens plus fortement le virage qu’ont pris trop de Flamands. Et ce que je vois est détestable. Inconciliable, en tout cas, avec ma conception du vivre ensemble, et même de la démocratie. Ma déception est immense.” Et le coup de sang est à la hauteur du désenchantement.

Récemment, vous déclariez dans un quotidien que “ce qui faisait la spécificité et la richesse de la Belgique est devenu sa principale raison de se séparer”. Philippe Geluck – Oui. La vraie Belgique, celle de la diversité, du mixage linguistique et culturel, représente quelque chose pour moi. J’ai toujours dit et je continue de dire que j’aime la culture flamande et les Flamands. Mais quand la Flandre me crache constamment au visage, ça va comme ça. Disons que je suis patriote. Mais le patriotisme, c’est l’amour des autres. Le nationalisme, c’est la haine des autres. Je suis très triste de voir qu’au nord de mon pays, il y a de moins en moins de patriotes et de plus en plus de nationalistes.

Ils le sont tous? On nous dit qu’une majorité de Flamands tient encore à ce que j’aime dans la Belgique. Mais alors, j’aimerais bien qu’ils me le montrent! Or, c’est tout le contraire qui se passe. Qu’ils me le montrent le 13 juin par les urnes. Qu’ils me le disent dans la presse. Qu’ils me le montrent en arrêtant toutes ces mesures “anti-francophones”. Qu’ils me le montrent en arrêtant de participer par dizaines de milliers au Gordel, cette “promenade” cycliste autour de Bruxelles. Des pères et mères de famille avec leurs enfants font le tour de Bruxelles à vélo, pour bien dire aux Bruxellois francophones: vous êtes nos prisonniers, on vous encercle! Sous couvert d’une randonnée familiale, c’est une manifestation de mépris et de haine.

[…] Vous rejoignez donc Olivier Maingain, qui a comparé certaines pratiques flamandes avec celles de l’Occupation allemande? Je trouve qu’il y a des parallèles. Il faut voir ce qui se passe sur le terrain, en Flandre. Quand la commune d’Overijse organise un bureau de délation anti-francophone, ça doit quand même nous rappeler quelque chose. Ce qui m’inquiète le plus, c’est que tout est écrit. Que des intellectuels flamands ou des autorités se mobilisent pour organiser l’exclusion, puis en fassent des écrits. Cette manière d’étouffer Bruxelles en la sous-finançant pour en faire un objet de chantage, ils l’ont écrite! La “doctrine Maddens”, du nom de ce professeur d’université de la KUL qui préconise d’assécher l’Etat fédéral de ses ressources pour que, finalement, les francophones soient demandeurs de plus d’autonomie, c’est un écrit. Des décrets comme le “Wooncode” sont des mesures d’exclusion de type raciste, et c’est écrit! Tous ces écrits font froid dans le dos. Comme Mein Kampf aurait dû alerter l’opinion internationale. Tout était écrit!

Et s’est réalisé… Les Flamands pourraient encore empêcher la réalisation de ces doctrines d’exclusion et de haine par voie démocratique. Mais le pire, c’est que certains veulent vraiment les réaliser. C’est ça qui est devenu irrespirable. En Flandre, les nationalistes et les extrémistes tiennent le gouvernail. Et négocier avec ces gens-là, c’est entrer dans leur logique. Si vous faites une concession pour montrer votre bonne volonté, ils la saisissent puis exigent le truc suivant en inventant d’autres exclusions pour mettre la pression. On ne peut pas entrer dans cet engrenage. C’est pour cela qu’il faut changer la Constitution, et y inscrire la possibilité de faire des référendums.

Pour définitivement poser aux Flamands la question de la rupture avec la Belgique francophone? Oui. Si c’est non à la rupture, il faudra qu’ils en déduisent une série de choses: le respect des solidarités, des minorités et des droits humains fondamentaux qu’ils ne respectent pas pour l’instant. Si c’est oui, il faudra que les démocrates flamands se demandent où commence et où s’arrête la solidarité au sein d’une Flandre devenue indépendante. Après s’être désolidarisés des francophones, que feront-ils si une partie de la Flandre est plus pauvre qu’une autre? Ils vont aussi l’exclure pour ne conserver qu’une Flandre triomphante? Ça peut aller loin, ce genre de logique. Ça peut aller jusqu’à une logique de sous-citoyens. C’est là que ça rejoint la logique du IIIe Reich.

Le 13 juin, la N-VA pourrait devenir le premier parti flamand. Quelle serait votre réaction? Je commencerai à regarder les annonces immobilières à l’étranger. Sans déconner! Ces gens me glacent. Est-ce que je pourrai encore vivre dans un pays où des nationalistes et des néo-fachos du Vlaams Belang façonnent les mentalités? Est-ce que, comme les Juifs dans les années 1930, je ne dois pas me dire: il est temps de quitter l’Allemagne?

Vous seriez prêt à entamer un processus de séparation dès maintenant? Moi, je suis un démocrate. Si une majorité de Flamands dit qu’elle veut foutre le camp, eh bien qu’elle foute le camp! Nous signerons l’acte de séparation. Mais pas à n’importe quel prix. Vous avez votre indépendance, mais à condition que nous gardions le nom de Belgique, qui sera composée de Bruxelles, de la Wallonie et aussi des communes à facilités. Ce qui assure donc un lien territorial entre la Wallonie et Bruxelles, via Rhode-Saint-Genèse et quelques kilomètres carrés de forêt de Soignes, au sud de Bruxelles, où les arbres ne parlent aucune langue. S’ils veulent qu’on respecte leur volonté d’indépendance, il faudra aussi qu’ils respectent le vou d’une majorité de francophones: vivre dans un autre espace que le leur. Mais avec une grosse nuance par rapport à la Flandre actuelle: les démocrates flamands seront les bienvenus dans cette nouvelle Belgique. Et ils seront respectés dans leur identité linguistique.

Vous avez le sentiment d’un énorme gâchis? Tout ça m’attriste. Je parle les deux langues, je crois en la richesse de l’intégration des cultures. Mais aujourd’hui, trop de Flamands se fichent de cela. Vous pouvez être parfait bilingue, ouvert à leur culture, vous serez toujours le francophone à exclure. Une fois de plus, malheureusement, on peut refaire un parallèle avec ce qui s’est produit en Allemagne: vous aviez beau être Allemand, parler la langue parfaitement, aimer Beethoven et Goethe, si vous étiez Juif, vous deviez être exclu. C’est là qu’on est dans l’apartheid, le racisme, la haine de l’autre. Tout ça m’est odieux.

Propos recueillis par Vincent Peiffer.