Voici mon troisième et dernier (?) article sur les problèmes communautaires belges. Après la présentation de l'organisation communautaire belge et un historique de ses problèmes linguistiques, je traiterai ici de ses problèmes actuels. À la différence des articles précédents, je me permets ici de prendre position de temps en temps…
Auparavant, je procéderai à un bref rappel des évolutions économiques et politiques divergentes de la Flandre et de la Belgique francophone, nécessaire à la pleine compréhension du sujet, que j'aurais d'ailleurs dû placer dans l'article précédent. Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire, dit-on !
Pendant longtemps, jusque vers les années 60-70, la Wallonie a été une région prospère, dont la richesse provenait essentiellement de l'industrie (charbon et acier notamment), installée surtout dans les alentours de Charleroi et Liège. La Wallonie a donc forcément subi de plein fouet la crise de ce secteur et les restructurations qui ont suivi. La reconversion s'avère toujours difficile, et la région présente aujourd'hui un fort taux de chômage, autour des 17 %.

L'ancienne mine de Bois-du-Cazier, Marcinelle, près de
Charleroi
La Flandre, quant à elle, bien plus pauvre que la Wallonie aux débuts de la Belgique, a connu par la suite, jusqu'à ces jours, une success story économique. Faute de matières premières, son économie a de tout temps été basée sur les industries de transformation et aujourd'hui également sur les services, avec succès. Elle dispose avec Anvers du deuxième port européen (après Rotterdam). Son taux de chômage actuel traduit sa prospérité : 6 %.

Le port d'Anvers
Quant à Bruxelles, son économie est entièrement basée sur les services, et bénéficie largement de la présence de la plupart des institutions européennes. Elle dispose d'une importante population immigrée, issue aussi bien d'autres pays européens que du Maroc, du Congo ou de la Turquie. Son principal problème est la fuite de ses travailleurs et d'un bon nombre d'entreprises les plus aisées vers les banlieues situées en Brabant flamand et wallon, provoquant ainsi un important manque à gagner : en effet, les travailleurs payent leurs impôts en fonction du lieu de résidence et non du lieu de travail. Le taux de chômage y atteint les 20 % et ce fléau frappe particulièrement les jeunes, surtout ceux issus de l'immigration.
La situation économique est donc plus difficile en Belgique francophone qu'en Flandre, depuis plusieurs décennies. Cela conduit certains Flamands à se plaindre que la plupart de la redistribution fédérale de leurs impôts et cotisations diverses soit investie dans le soutien économique de la partie défavorisée de la population belge, à savoir les Francophones, qu'ils considèrent qui plus est comme corrompue suite à certains scandales financiers récents. Ils appellent cela (en français dans le texte) les « transferts », et, à la façon de l'Italie du nord vis-à-vis de celle du sud, ou de la Catalogne vis-à-vis du reste de l'Espagne, y voient de l'argent gâché et un prétexte pour l'indépendance de la Flandre.
Pour ma part, j'y vois là ce que j'appelle le « nationalisme des riches », peu glorieux et typique de notre époque de repli sur soi… Ce phénomène est accentué par le fait que peu de Flamands sont en contact avec la « misère » bruxelloise ou wallonne, et n'y ont accès que par les images dramatisées rapportées par leurs médias.
Notons, pour finir de planter le décor, les évolutions politiques divergentes de la Belgique francophone et flamande.
Historiquement, le Parti Socialiste francophone (PS) est fortement implanté en Wallonie, particulièrement dans les provinces du Hainaut et de Liège, anciennes places fortes industrielles, où il dépasse très souvent les 40 % de vote, voire bien plus. Parallèlement, les libéraux francophones du Mouvement Réformateur (MR), tendance centre-droit, sont plus implantés dans la Wallonie non industrielle (l'axe Bruxelles-Namur-Luxembourg) et à Bruxelles, où une de ses composantes, le Front Démocratique des Francophones (FDF), honnie en Flandre, milite spécifiquement pour la défense des francophones de Bruxelles et de sa périphérique. Le MR représente aujourd'hui environ 20 % des votes globaux. Un nouveau venu, le Parti Populaire (PP), ultra-libéral, lui taille des croupières avec 8 % des intentions de vote selon les derniers sondages. Tandis que l'ancien parti chrétien-démocrate, aujourd'hui Centre Démocrate Humaniste, CDH, qui se veut centriste, a perdu beaucoup de son ancien lustre et tourne autour des 15 % des votes, à la hauteur du parti vert Écolo. L'extrême-droite est pour ainsi dire inexistante. Ce rapport des forces fait de la Wallonie une région votant essentiellement à gauche, la situation étant équilibrée à Bruxelles.
La Flandre, elle, est fortement ancrée à droite. L'extrême-droite y est particulièrement importante, surtout dans la région d'Anvers, où le parti ouvertement raciste et nationaliste Vlaams Belang (« Intérêt Flamand »), anciennement Vlaams Blok, récolte entre un quart et un tiers des voix. Ceci dit le Vlaams Belang est actuellement en net recul, au profit essentiellement des nationalistes flamands non racistes (et néanmoins fort à droite) de la « Liste Dedecker » (8 à 10 % des voix) et surtout, actuellement, de la N-VA (Nieuw Vlaamse Alliantie, « nouvelle alliance flamande »), en pleine progression actuellement. De récents sondages lui prédisent 25 % des voix flamandes aux prochaines élections.
Traditionnellement très puissant en flandre, le parti chrétien-démocrate flamand (CD&V, Cristelijk, Democraat en Vlaams, chrétien démocrate et flamand), plus à droite que son pendant francophone, perd du terrain (autour des 20 % d'intentions de vote), de même que les libéraux flamands de l'Open VLD (Vlaamse Liberalen en Democraten). Quant au parti socialiste (SP&A, Socialistische Partij en Anders, « Parti socialiste autrement ») et aux écolos de Groen ! (verts), ils sont également beaucoup moins puissants en Flandre que leurs homologues francophones en Wallonie
Bref, pour schématiser, la Belgique francophone penche à gauche et la Flandre à droite, ce qui ne simplifie guère les négociations politiques.
Entrons maintenant dans le vif des problèmes communautaires belges actuels : les communes à facilités. Voici une carte localisant et nommant ces fameuses communes :

1. Comines-Warneton 2. Messines 3. Mouscron 4. Espierres-Helchin 5. Renaix 6. Flobecq 7. Biévène 8. Enghien 9. Drogenbos 10. Linkebeek 11. Rhode-Saint-Génèse 12. Wemmel 13. Kraainem 14. Wezembeek-Oppem 15. Herstappe 16. Fourons 17. Malmedy 18. Waimes 19. Lontzen 20. Raeren 21. Eupen 22. La Calamine 23. Burg-Reuland 24. Saint-Vith 25. Amblève 26. Bütgenbach 27. Bullange.
Ces communes à facilités cristallisent l'essentiel des tensions linguistiques actuelles. Les facilités sont en fait un régime linguistique « bâtard », à mi-chemin entre l'unilinguisme de la plupart des communes de Flandre et de Wallonie et le bilinguisme bruxellois : l'administration est unilingue pour ses services internes (elle utilise alors la langue officielle de la région où elle se trouve), mais dans ses rapports avec la population, elle doit communiquer en deux langues : l'officielle, et une autre prévue par ces facilités.
Il y a ainsi
- des communes flamandes à facilités pour les
Francophones : tout d'abord six communes autour de
Bruxelles (celles qui font le plus parler d'elles
actuellement) :
- Wemmel,
- Kraainem,
- Wezembeek-Oppem,
- Sint-Genesius-Rode (Rhode-Saint-Genèse),
- Linkebeek
- Drogenbos ;
- mais également des communes le long de la limite
Flandre/Wallonie :
- Spiere-Helkijn (Espierres-Helchin),
- Ronse (Renaix),
- Mesen (Messines),
- Bever (Biévène),
- Herstappe,
- et surtout Voeren (les Fourons), enclave en Wallonie, dont je vais reparler ;
- des communes francophones à facilités pour les
Néerlandophones :
- Comines-Warneton (Komen-Waasten) enclavée en Flandre,
- Mouscron (Moeskroen),
- Flobecq (Vloesberg)
- Enghien (Edingen) ;
- des communes wallonnes à facilités pour les
Germanophones :
- Waimes,
- Malmedy ;
- des communes germanophones à facilités pour les
Francophones (en fait, toute la partie germanophone du
pays) :
- Amel (Amblève),
- Büllingen (Bullange),
- Burg-Reuland,
- Bütgenbach,
- Eupen,
- Kelmis (La Calamine),
- Lontzen,
- Raeren,
- Sankt Vith (Saint-Vith).
Ce système hybride des facilités ne pouvait qu'être source de tensions, et cela n'a pas manqué. Cependant, le long de la frontière linguistique Flandre/Wallonie, les communes concernées n'ont pas trop fait parler d'elles, à une exception près, mais de taille : les Fourons (Voeren).
Cela ne veut cependant pas dire que la situation est idyllique dans les autres communes de ce type.
Ainsi, à Renaix (Ronse), commune flamande à facilités pour les francophones, le très Flamand bourgmestre chrétien-démocrate Luc Dupont (ça ne s'invente pas) a demandé en juillet 2008 au gouvernement fédéral de supprimer ces facilités dont bénéficient les Francophones de sa ville, sous prétexte qu'elles coûtent cher, empêchent l'extension de la commune, ne favorisent pas l'intégration des francophones dans la région flamande et surtout qu'elles attirent une population défavorisée et désœuvrée venue de Bruxelles, en quête de loyers et de maisons à prix modérés… Ce dernier argument étant à la limite de la xénophobie.
À Enghien (Edingen), commune wallonne à facilités pour les néerlandophones, la bourgmestre francophone Florine Pary-Mille a fait de même, mais en invoquant elle uniquement l'argument du coût financier, réel semble-t-il. Elle n'aurait rien contre les facilités, dit-elle, si la Région wallonne aidait un peu plus la commune financièrement.
À Comines-Warneton (Komen-Waasten), une école primaire flamande a eu toutes les peines du monde à exister dans cette commune wallonne enclavée en Flandre. Les conditions d'existence difficiles de cette école ont fait l'objet d'une émission à sensation sur la RTBF (Radio-Télévision Belge Francophone) en 1980, et depuis, heureusement, elle est laissée tranquille.
Mais à part ces soubresauts, rien de bien grave à signaler le long de la frontière linguistique. Non, les vrais tensions, et pas pour rire, on les a trouvées d'abord aux Fourons, et aujourd'hui dans les six communes à facilités autour de Bruxelles…
Avant de parler des Fourons, je glisse ici mon opinion personnelle sur les communes à facilités : pour moi il s'agit d'une erreur fondamentale. On aurait dû, suivant les cas, en faire des communes vraiment bilingues, ou unilingues, bref quelque chose de cohérent et de clair dans leur organisation. Mais non, on a préféré l'ambiguïté, dans ce qui était censé mettre au clair une fois pour toutes la répartition linguistique du pays ! On ne pouvait donc avoir que des problèmes d'interprétation en guise de résultats, et c'est bien ce qui est arrivé.
Les Fourons, donc. Ce qui est aujourd'hui une enclave flamande (du Limbourg) en Wallonie faisait partie de la province de Liège depuis la création de la Belgique. Mais à la fixation de la frontière linguistique, il a été décidé de la transférer au Limbourg flamand. La raison en était le dialecte local, proche à la fois du néerlandais et de l'allemand.
Mais cela n'a pas empêché la majorité de la population d'être contre ce transfert. Liégeois depuis toujours malgré leur dialecte, les Fouronnais n'avait pas de la Flandre une meilleure image que dans le reste de la Wallonie, surtout depuis la seconde guerre mondiale.
C'est un nommé José Happart qui a mené la fronde anti-flamande. Un cas singulier que cet homme-là : pur Liégeois, ne maîtrisant pas du tout le néerlandais, sa famille a acheté une ferme des Fourons du temps où ceux-ci étaient encore liégeois, mais entre l'achat et l'installation de la famille Happart aux Fourons, les Fourons étaient passés au Limbourg.

José Happart.
Avec son frère jumeau Jean-Marie (les journalistes les confondaient très souvent !), il a pris la tête du parti « Retour à Liège », au nom suffisamment explicite, et a réussi à devenir bourgmestre des Fourons de 83 à 89. Scandale en Flandre, un bourgmestre d'une commune flamande ne parlant pas le néerlandais ! Happart sera destitué, renommé, destitué à nouveau, etc. Des gouvernements belges sont tombés sur ce problème !
Entre-temps, les nervis du flamingantisme, notamment le Taal Aktie Komitee (TAK), organisme de défense du néerlandais toutes tendances et en particulier tendance extrême-droite, et le carrément nazi Vlaamse Militanten Orde (VMO), interdit depuis, organisèrent des « promenades » flamandes dans les Fourons, en fait des manifestations dégénérant très souvent, car en face on n'était pas en reste : le groupe d'action des frères Happart, « le Hérisson », n'était pas le dernier à faire le coup de poing. C'est une des rares périodes vraiment violentes des conflits linguistiques belges, la seule à ma connaissance où même des coups de feu ont été échangés, heureusement sans faire de morts.
La situation se calme progressivement à partir de 1989, quand le « Hérisson » s'intègre au parti socialiste et que José Happart choisit de mener une carrière régionale en Wallonie. On dit que ce retrait de Happart des Fourons a été une des conditions qui a permis la création de la région bruxelloise à la même période. Happart sera par la suite, entre autres, ministre de l'Agriculture wallonne et, jusqu'à tout récemment (2008), président du parlement wallon.
Pas mal pour quelqu'un qui était au départ un simple cultivateur de pommiers !
Entre-temps, le rapport linguistique a basculé dans les Fourons. Après une période intermédiaire, où différents membres (vraiment bilingues) de « Retour à Liège » se succédèrent au poste de bourgmestre, stupeur en 2000 ! C'est la liste flamande Voerbelangen (les Intérêts des Fourons) qui remporte les élections communales. Il se trouve qu'elle a bénéficié des voix des nombreux immigrés Néerlandais venus s'installer dans la commune, et qui disposaient à présent, comme dans toute la Belgique pour tout ressortissant de l'Union européenne, du droit de vote pour les élections communales.
Depuis 2000, le bourgmestre est donc issu de cette liste. Il s'appelle Huub Broers, du CD&V (les chrétiens-démocrates flamands). Fouronnais de souche, grand ennemi des frères Happart depuis toujours, professeur de français (mais si !) dans le civil, il se fait maintenant le porte-parole de la « courtoisie linguistique » et on doit lui faire crédit d'avoir maintenu la paix linguistique dans sa commune jusqu'à présent.

Huub Broers
Mais il n'a pas renié ses convictions pour autant. Il est fermement opposé aux facilités linguistiques même s'il les applique par légalisme dans sa commune, et favorise au niveau national le rapprochement de son parti avec le très flamingant parti N-VA, dont j'ai déjà parlé. Au point d'appeller à voter pour lui aux prochaines élections, plutôt que pour son propre parti ! Et le parti adverse, l'ancien « Retour à Liège », devenu « Retour aux Libertés » en l'absence de Happart, a semble-t-il abandonné l'idée d'un retour à la province de Liège, mais se fait toujours le défenseur acharné de la cause francophone.
Bref, le problème fouronnais, c'est aujourd'hui du passé, mais cela pourrait bien ressurgir… Néanmoins, les tensions linguistiques actuelles se focalisent sur les six communes à facilités autour de Bruxelles : Wemmel, Drogenbos, mais surtout Rhode-Saint-Genèse (limitrophe à la fois de Bruxelles et de la Wallonie), Linkebeek, Kraainem, Wezembeek-Oppem.

Bruxelles (en jaune), les 6 communes à facilités de
sa périphérie (en vert) et les autres communes
avoisinantes, avec leur pourcentage estimé de population
francophone. Attention, cette carte inverse bizarrement les
localisations de Kraainem et Wezembeek-Oppem.
Les deux premières communes (Wemmel et Drogenbos) font assez peu parler d'elles. Ce qui n'est pas le cas des quatre autres, Rhode-Saint-Genèse, cette dernière en raison de sa position limitrophe à la fois de la Wallonie et de Bruxelles, et Linkebeek, Kraainem et Wezembeek-Oppem, où il y a le plus de francophones.
Pourquoi font-elles particulièrement parler d'elles ? Hé bien, je vous ai parlé dans l'article précédent de la crainte chez les Flamands de la « tâche d'huile », cette expansion des francophones autour de Bruxelles, due à la croissance continue de l'agglomération de la capitale. Déjà en 63, il était question de rattacher ces six communes à la région bruxelloise, mais cela n'a pas pu se faire en raison de l'opposition flamande. Tout se résolvant en Belgique par un compromis, même boiteux, ces communes sont devenues elles aussi « à facilités ».
Pour l'habitant francophone, en principe, cela ne changeait rien. Il suffisait qu'il mentionne à sa commune qu'il était francophone, et tous les formulaires, tous les échanges entre lui et la commune (et les autres organismes) avaient lieu en français, définitivement.
Jusqu'en 1998. Alors un ministre flamand du nom de Leo Peeters a eu l'idée « géniale » de pondre une « circulaire » restreignant ces facilités en Flandre. En clair, tous les échanges des administrations avec l'habitant se feront a priori en néerlandais. Si l'administré en veut une traduction française, il devra à chaque fois en faire la demande à la commune ou à l'administration concernée. Mesure vexatoire censée favoriser l'intégration des habitants par l'apprentissage de la langue néerlandaise.
Cette mesure concerne toutes les communes flamandes à facilités, mais ce sont essentiellement les « 6 » qui étaient visées et qui depuis font le plus parler d'elles à ce sujet. Le climat linguistique s'y est dégradé petit à petit. Cela touche même les églises : à mon arrivée en Belgique, la première affaire du genre dont j'ai eu connaissance, est celle d'un prêtre nommé Jos Verstraeten, qui considérait apparemment que Dieu devait parler néerlandais dans sa commune à facilités de Wezembeek-Oppem et qui avait tout bonnement fermé son église aux croyants francophones venus assister à la messe en français…
Le point de non-retour, semble-t-il a été atteint lors des élections parlementaires de juin 2007 lorsque les bourgmestres de Kraainem, Wezembeek-Oppem et Linkebeek (les trois communes à plus forte présence francophone) ont décidé de ne pas appliquer la circulaire Peeters et de distribuer les convocations électorales dans la langue de l'habitant, comme cela se faisait avant : en français pour les Francophones, en néerlandais pour les Néerlandophones. Ils ont été démis de leur fonction par le gouvernement flamand. Leurs partis ne proposant pas de remplaçant, ils exercent cependant toujours les compétences de bourgmestre, tout en n'en ayant plus le titre. Vous avez dit kafkaïen ?
Et par dessus le marché, est venue se greffer à cette problématique des facilités un autre casse-tête linguistique : l'arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV).

L'arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde.
Il s'agit d'un arrondissement électoral (et aussi judiciaire) comptant pour les élections parlementaires fédérales et régionales. Il regroupe aussi bien la région de Bruxelles qu'une trentaine de communes flamandes avoisinantes, dont les fameuses six communes à facilités de la périphérie. Sa création, elle aussi, remonte à 1963, résultat des délicats compromis linguistiques de l'époque. Aujourd'hui, il s'agit du seul arrondissement électoral à cheval sur deux zones linguistiques différentes (avec celui de Verviers en province de Liège, qui regroupe également les communes germanophones). Ce qui perturbe grandement le monde politique flamand.
C'est qu'en raison de cet arrondissement, les électeurs de cette trentaine de communes avoisinant Bruxelles ont la possibilité de voter pour des listes francophones (lesquelles visent essentiellement Bruxelles), portant ainsi atteinte selon eux à « l'homogénéité » politique de la région flamande, et faisant perdre des voix, pensent-ils à ces partis flamands. Je rappelle que les principaux partis politiques belges sont scindés selon la frontière linguistique.
Depuis sa création, les Flamands souhaitent la scission de cet arrondissement : Bruxelles d'un côté, les communes flamandes (résumées en « Hal-Vilvorde ») de l'autre. Les nationalistes flamands, bien entendu, en ont toujours fait un de leurs chevaux de bataille.
Un arrêt récent de la cour constitutionnelle de Belgique a ravivé les débats : elle considère que l'existence de l'arrondissement BHV, dans sa forme actuelle, est « contraire à la constitution ». Sans suggérer de le scinder, elle suggère aux autorités fédérales de trouver une alternative.
Pour la Flandre, bien entendu, l'alternative est toute trouvée, c'est la scission pure et simple de BHV !
Mais pour les partis francophones, il n'en va pas de même : eux ne souhaitent pas perdre l'électorat francophone de la périphérie…
Et d'autres voix, au nord comme au sud, s'élèvent pour proposer une contrepartie à la scission éventuelle de BHV : la création d'une « circonscription fédérale » dans lequel les électeurs de tous le pays pourraient voter pour les listes qui s'y présentent. Malheureusement, cette idée, que je trouve pour ma part excellente, est restée jusque-là lettre morte.
Conséquence concrète actuelle : lors des récédentes élections fédérale et régionale, ainsi que pour les élections fédérales en cours, la majorité des bourgmestres des communes de « Hal-Vilvorde » refuse d'organiser les élections dans leurs communes. Ce qui ne change pas grand'chose en pratique, puisque dans ce cas c'est le gouverneur de la province du Brabant Flamand qui prend le relais de cette organisation.
Mais le gouvernement de la région flamande se garde bien de sanctionner ces bourgmestres récalcitrants, tandis que les bourgmestres élus de Wezembeek-Oppem, Kraainem et Linkebeek ne sont, comme on l'a vu, toujours pas nommés… et ne le seront probablement jamais. Il faut dire que leur ministre de tutelle (officiellement chargé des communes de la périphérie bruxelloise) est du parti nationaliste flamand N-VA, un nommé Geert Bourgeois (ça non plus, ça ne s'invente pas).
Si tout cela vous apparaît comme des broutilles, sachez que c'est le problème de la scission ou non de BHV qui a fait tomber le gouvernement actuel, et qui a mené aux élections parlementaires fédérales anticipées qui auront lieu le 13 juin prochain !
En fait, on ne sait guère comment la Belgique va évoluer dans les mois qui viennent. Côté flamand, on prédit un raz-de-marée des nationalistes : 25 % pour la N-VA, qui était jusqu'à présent resté un petit parti. Selon les partis, on propose en Flandre de scinder la justice, les transports ferroviaires, la Sécurité sociale (en référence aux fameux « transferts » dont j'ai parlé), voire de transformer la Belgique en un état « confédéral » au lieu de « fédéral » (traduction : le gouvernement fédéral n'existerait plus ou serait réduit au strict minimum de compétences). C'est ce que propose la N-VA, comme étape intermédiaire vers la scission complète du pays, Bruxelles devant perdre selon eux son statut de région pour redevenir une simple ville, « cogérée » par la Flandre, la Wallonie et l'Union Européenne.
Il est difficile de prévoir à quel point ce programme va se réaliser après le 13 juin, mais il semble probable qu'il y aura bien des changements. Ce qui ne changera certainement pas, en revanche, c'est l'existence des problèmes linguistiques. En exagérant à peine, ces problèmes sont à la base de l'existence des partis politiques actuels (les écologistes exceptés peut-être) : ils en ont, hélas, besoin pour une bonne partie de leur propagande.
Et tout cela dans l'indifférence quasi générale de la population. Hors les Fourons, depuis les années 80, tous ces problèmes linguistiques n'ont plus jamais provoqué de véritable mouvement de foule. La politique, la plupart, au nord comme au sud, ne s'en occupe guère que le temps du vote (obligatoire en Belgique).
Mais tout le monde ici subit un matraquage communautaire en règle, par les politiques et les médias qui les relaient. Je l'ai dit : sans le communautaire, bien des partis d'ici sont complètement nus. Aussi les électeurs, conditionnés de façon ultra-simplistes (en gros c'est « On va pas se laisser faire par ces Flamands arrogants / ces Wallons paresseux / ces Bruxellois prétentieux »), se laissent guider dans leur vote par ces pensées communautaires, quitte à les oublier une fois le bulletin déposé dans l'urne. Même si pour la très grande majorité des Flamands, il n'y a jamais eu le moindre problème avec les francophones, et vice versa.
Tout cela me fait penser que le vrai problème de la Belgique, c'est sa classe politique. Déjà par le fait qu'elle s'est scindée en deux parties (francophone et flamande), phénomène unique en Europe, elle ne présente malheureusement aucun projet plus « porteur » que ces fichus thèmes communautaires.
Le jour où un parti suffisamment charismatique se présentera, au nord comme au sud, avec un programme commun cohérent et ne laissant rien au communautaire, on pourra espérer un renouveau de la Belgique. Mais il s'agit là d'un vœu pieux, bien sûr…
Pour ceux qui souhaitent en savoir plus sur les problèmes communautaires belges, je recommande particulièrement les ouvrages suivants, sur lesquels je me suis basé.
D'abord deux ouvrages belges, l'un wallon, l'autre flamand, très didactiques et passionnants à lire, qui m'ont fourni le plus d'éléments pour ces articles :
- Jean-Marie Gillet, Les étonnantes origines de la querelle linguistique en Belgique, éditions J.-M. Collet, 1999.
- Geert van Istendael, Le labyrinthe belge, éditions Le Castor Astral, 2004.
Le point de vue intéressant de deux journalistes français :
- Didier Pavy, Les Belges, éditions Grasset, 1999, écrit après les troubles de l'affaire Dutroux.
- José-Alain Fralon, Baudouin, l'homme qui ne voulait pas être roi, éditions Fayard, 2001. Une bibliographie du roi Baudouin 1er de Belgique, frère et prédécesseur du roi actuel Albert II. Couvre en particulier les troubles linguistiques ayant émaillé le long règne de ce souverain (1950-1993).
Enfin, une très bon ouvrage sur l'importante crise de l'université catholique de Louvain :
- Christian Laporte, L'affaire de Louvain, éditions De Boeck Université, 1999.
Et puis, il y a l'irremplaçable Wikipédia, sans lequel je n'aurais guère pu présenter d'illustrations pour mes articles :-)

