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Le Royal Exchange – variations sur une image

Il y a quelque temps, pour une anthologie publiée à l'occasion du centenaire d'une entreprise, on m'avait proposé d'écrire un texte à partir d'un tableau imposé, je pouvais en faire ce que je voulais. Il s'agissait du «Royal Exchange» de Varlin, une oeuvre peinte en 1955. C'est aussi en cette année-là que j'avais situé mon roman «Station Victoria», dont une partie importante se passe à Londres. J'ai donc imaginé une aventure de plus à Amalia, l'héroïne du livre. J'ai écrit une courte nouvelle.

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Il y a une quinzaine de jours, j'étais à Londres, et je passe devant le Royal Exchange, pour la première fois depuis très très longtemps, et en tout cas pour la première fois depuis que j'avais écrit la nouvelle. J'ai tout de suite compris pourquoi Varlin avait choisi l'angle et le format… J'ai essayé de faire une photo qui soit la réplique du tableau, mais il y avait longtemps que je ne l'avais pas revu, et j'avais un peu oublié l'angle de Varlin. Bref, j'ai fait une photo.

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Et voici la nouvelle «Le temps d'une ballade»

«L’orgue de Barbarie remplissait l’espace de ce trottoir triangulaire où se rejoignaient deux rues, Threadneedle et Cornhill, et devant lequel les voitures se croisaient dans un désordre apparent. La musique masquait comme un rideau le fracas de la circulation; en tout cas, la jeune fille assise dos aux colonnes, au coin des marches, n’entendait que l’instrument. Et, bien sûr, l’homme qui chantait d’une voix éraillée:

 

J’ai  passé par le Royal Exchange

Où les galants en satin paradaient 

A midi ils se sont séparés

Et en divers lieux ils vont dîner.

Personne ne faisait attention à elle, les gens allaient et venaient, des messieurs pour la plupart - l’un d’eux l’avait tout de même vue, l’avait prise pour la fille du chanteur et avait jeté une piécette dans l’espèce de corbeille que sa jupe formait entre ses genoux légèrement écartés. Il se trompait. Le joueur et elle ne se connaissaient pas. 

Il avait continué à chanter.

Les gentilhommes vont à la Tête du Roi

Quant aux nobles ils vont à la Couronne;

Le chevaliers à la Toison d’Or

Et les laboureurs au Clown. …

 

Elle se disait en regardant les façades austères que le temps où l’Exchange était entouré de tavernes aux noms pittoresques était bien révolu. Ce bâtiment en forme de temple grec avec son trottoir en pointe était aujourd’hui encastré dans un amas de bâtiments gris, aussi austères les uns que les autres. Les gens qui le fréquentaient portaient des vêtements de qualité, mais n’avaient rien de galants en satin. Chapeau melon, pardessus foncé, parapluie suspendu à la manche. Il ne pleuvait pas, mais il faisait gris, et les Anglais n’aiment pas se laisser surprendre par la pluie.

Le troisième couplet de la ballade ne parlait pas de galants en satin, mais de gens ordinaires.

A chaque homme selon son humeur

Depuis le sud et jusqu’au nord;

Mais ceux qui n’ont rien dans la bourse

Vont dîner à l’enseigne de la Bouche.

C’est moi, ça, pensait-elle. Pas d’argent dans sa bourse. Et on aurait pu dire qu’elle dînait à l’enseigne de la Bouche: elle grignotait un sandwich.

Elle s’était souvent demandé, par la suite, si le peintre et elle s’étaient trouvés au pied de ces marches au même moment. Elle n’avait pas vu de chevalet, mais il aurait pu se contenter de faire une esquisse, de prendre une photo. 

Elle était venue là par erreur: quelques jours plus tôt, elle avait trouvé chez un libraire un roman d’un certain Georges Darien, et ce qu’il disait de la Bourse, du Stock Exchange qu’il nommait expressément, l’avait surprise et intéressée. Le narrateur du livre était un voleur, mais l’auteur estimait que ce voleur-là, qui pourtant s’emparait de choses qui ne lui appartenaient pas (en bon voleur qu’il était), n’était pas le pire.

Pour lui, «la Bourse est une institution, comme l’Église, comme la Caserne; on ne saurait donc la décrier sans se poser en perturbateur. Les charlatans qui y règnent sont d’abominables gredins; mais il est impossible d’en dire du mal, tellement leurs dupes les dépassent en infamie. Le jeu [en Bourse] est une tentative à laquelle on se livre afin d’avoir quelque chose pour rien…» ( extrait du roman de Georges Darien “Le Voleur”)

Un passage l’avait fait particulièrement réfléchir: celui où l'auteur parlait des actions en bourse. Des actions, elle en avait vu: des papiers très ornés qu’on gardait précieusement, en espérant que cela rapporterait un jour, grâce à des mécanismes mystérieux qu’elle ignorait. Georges Darien les éclairait pour elle d’un jour douteux:

«Quand on pense ... que ces papiers représentent autant d’argent, autant de travail, autant de misère!… Mais vous ne vous souciez guère de cela. Vous n’êtes pas sentimentaux. Vous volez tout le monde, et allez donc! au hasard de la fourchette. Il doit y avoir cependant de l’argent bien répugnant, même à voler… Eh! bien, mes amis, ces papiers représentent autre chose encore; ils représentent notre univers civilisé. Le monde actuel, voyez-vous, du petit au grand, c’est une Société anonyme. Des actionnaires ignorants et dupés; des conseils d’administration qui se croisent les bras et émargent; des hommes de paille qui évoluent on ne sait pourquoi; et toutes les ficelles qui font mouvoir les pantins tenues par des mains occultes…»  (“Le Voleur”)

Le passage qui l’avait finalement poussée à venir voir était celui où l’auteur donnait son avis sur l'importance de la Bourse:

«Il n’y a qu’une opinion publique, voyez-vous : c’est celle de la Bourse ; elle donne sa cote tous les jours. Lisez-la en faisant votre compte, même si vous revenez du bagne. Vous saurez ce qu’on pense de vous.» (“Le Voleur”)

Elle s’était trompée. Tous ces messieurs, elle ne l’avait appris que plus tard, n’entraient pas dans le bâtiment pour aller à la Bourse;  ce jour-là, le «vrai» Royal Stock Exchange avait déménagé depuis longtemps. Elle n’avait pas su trouver où se passaient désormais les transactions. Il faut dire qu’elle n’avait que quatorze ans. Tout le monde disait qu’elle était débrouille, mais sans doute pas encore assez. 

Elle n’avait vu que des gens qui allaient et venaient, vaquant à des affaires non spécifiées, et un chanteur poussif, avec son orgue de Barbarie, et sa ballade sur les tavernes situées, autrefois, autour du Royal Exchange.

Les tricheurs iront au Chéquier 

Les pickpockets chez l’Aveugle

S’ils sont pris et jugés, à Holborn ils sont rendus

Et à la Potence ils finissent pendus.

Peut-être l’auteur de la ballade avait-il lu Georges Darien - mais comme la ballade remontait à la nuit des temps, c’était plutôt le contraire. En tout cas, Darien et le parolier inconnu étaient du même avis.

Des années plus tard, lorsqu’elle avait vu le tableau, elle avait fouillé dans ses souvenirs de ce lointain jour de 1955. Et elle s’était demandé si le peintre aussi, avait entendu la ballade chantée d’une voix de fumeur (il y avait fort à parier que oui, le chanteur était là tous les jours, et cette ballade-là était une constante de son répertoire). A cause de la manière dont c’était peint, elle s'était demandé si lui aussi avait lu le texte de Georges Darien (réédité cette année-là, justement, après un long oubli ).

Le bâtiment était imposant, néoclassique, symétrie stricte. Trois portes arrondies sur le haut, comme des entrées de caverne. Cela s’étalait avec complaisance. Le fronton proclamait orgueilleusement, en lettres dorées, et en latin: «construit sous Elisabeth, an XIII. Reconstruit sous Victoria, an VIII.»

Et c’ét ait vrai, le Royal Exchange avait resurgi de ses cendres plusieurs fois, comme le Phoenix: d’abord, il avait brûlé dans le Grand incendie, celui qui avait détruit tout le centre de Londres en 1666. Il avait brûlé une seconde fois, en 1838, et avait été reconstruit en l’an VIII du règne de Victoria, du moins c’est ce que le fronton assurait.

En 1955, il était debout par hasard. Car quinze ans auparavant, c’était le feu venu d’Allemagne et tombé du ciel qui avait détruit un bon bout de Londres et avait failli le faire disparaître une fois de plus.

Pourquoi l’artiste avait-il préféré le peindre ainsi? Rien du triomphalisme que dégageait l’ architecture, au contraire: il avait choisi une toile étroite, étriquée même. La représentation était asymétrique: on apercevait le deux colonnes centrales, et la suivante à leur droite, face au bâtiment. Probablement, le découpage des colonnes était motivé par le choix des mots au-dessus d’elles: ANNO VICTORIAE, ce qui pouvait signifier aussi bien «an du règne de Victoria» qu’«année de la Victoire». 1955. Etait-ce une année de victoire? Victoire de quoi sur quoi? De qui sur qui?

De cette année-là, dans son autobiographie (quelques pages à peine, une sorte de curriculum vitae, plutôt), le peintre ne dit rien. Ce qui est sûr, c’est qu’il a passé du temps à Londres. Pas seulement devant le Royal Exchange. Il a aussi peint, par exemple, la Tamise dans la lumière glauque d’une averse. Le même jour peut-être? Avait-il plu ce jour-là? Elle ne se souvenait pas.

L’année précédente, il avait exposé à la Kunsthalle de Berne, pour la première fois - après des années difficiles. La victoire, c’était peut-être cela.

Il y avait peut-être une explication plus prosaïque: en 1953, son atelier avait en partie brûlé. Peut-être que, lorsqu’il avait voulu peindre, il n’avait rien trouvé d’autre qu'une toile un peu abîmée par le feu, qu’il en avait découpé la partie noircie et avait peint sur le reste. La victoire, cela aurait alors été que le feu n’ait pas tout dévoré.

Entre les deux colonnes de gauche, on voyait une porte: il fallait être allé sur place pour savoir que c’était l’auguste porte centrale, la plus importante. Vue sur la toile, on aurait dit une porte de rien du tout, beaucoup plus petite que dans la réalité. Mais c’était elle que le peintre avait choisie, sous le cri triomphal de ANNO VICTORIAE.

Un jour, bien plus tard encore, elle avait vu une lithographie du Stock Exchange de New York, par le même artiste. Ici, c’était le bâtiment tout entier, qui était presque marginal. Elle avait alors décidé que le peintre avait dû faire exprès, que sa toile, il l’avait choisie longue et étroite parce qu’il avait peut-être voulu signifier ce que disait Darien, dont il aurait partagé les vues: qu’en dépit de son importance, le Royal Stock Exchange, la plus ancienne Bourse du monde, n’était qu’une vision étriqu p;eacute;e des choses, que dans la vie, il y avait aussi autre chose que l’argent.

Après tout, il s’était choisi (ou s’était laissé choisir) pour nom d’artiste le patronyme d&r squo;un grand anarchiste, un insurgé de la Commune de Paris tombé pour ses idées: Eugène Varlin. En réalité, il s’appelait Guggenheim, Willy Guggenheim. Un nom de banquier. Mais il n’était ni banquier, ni fortuné. C’était peut-être là qu’il voyait sa victoire: avoir préféré le nom d’un héros populaire à celui d’un privilé ;gié de la finance. Et au coin de Threadneedle et de Cornhill, pendant qu’une voix rauque égrenait:

“J’ai  passé par le Royal Exchange

Où l es galants en satin paradaient ….”,  (1)

la vue du Royal Exchange lui avait peut-être rappelé sa victoire personnelle.»

 

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Varlin (photo de famille)

 

PS. Pour faire la connaissance de Varlin, je vous conseille d'aller faire un tour sur son site, si ce n'est déjà fait. C'était un type super.

PPS. Et si vous ignorez Georges Darien, il faut absolument que vous fassiez sa connaissance, c'est (quasiment ;-)) un ordre.

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Albert Bridge, Londres, par Varlin (1955)

 

(1) La ballade originale (elle date du XVIe siècle, l'auteur anglais est anonyme, et la traduction a été assurée par bibi):

Through the Royal Exchange as I walked

where gallants in satin did shine:

At midst of the day they parted away

at several places to dine.


The gentry went to the King’s Head,

the nobles went unto the Crown:

The knights unto the Golden Fleece

and the plowman to the Clown. … 


Thus every man to his humour, 

from the north unto the south:

But he that hath no money in his purse,

may dine at the sign of the Mouth.


The cheater will dine at the Checker,

the pick-pocket at the Blind Ale-house:

Till taken and tried, up Holborn they ride,

and make their end at the gallows.

 

 

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Le Royal Exchange du temps où cette ballade a été écrite (il a brûlé en 1666)…,

 

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…le Royal Exchange dernière version lorsqu'il était tout neuf (photo anonyme de 1855 - si, si, 1855)…

 

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…et le Royal Exchange aujourd'hui (photo David Perdue)

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Son nom en lettres d'or par un dimanche pluvieux, à 11h15 (photo AC)

5 commentaires
1)
Okazou
, le 26.05.2010 à 06:09
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« Je fais un sale métier, c’est vrai, mais j’ai une excuse, je le fais salement. » nous dit le voleur, en cassant les vitrines de protection des bijoux à grands coups de pied-de-biche, dans le film tiré du roman du cher anar Darien.

On peut également s’intéresser à L’argent de Zola et à ses Carnets d’enquête (pavé prêté il y a plus de dix ans à une amie) dans lesquels Zola démonte les processus boursiers.

Reste encore, si l’on veut aller un peu plus loin, à lire Qu’est-ce que la propriété ? puis Théorie de la propriété du bon Proudhon.

Tous contemporains, ces hommes-là. Mais où donc les cache-t-on aujourd’hui, les Darien, Zola et Proudhon du 3e millénaire ?

Quant aux bourses, on peut préférer qu’elles brûlent plutôt qu’elles ne flambent.

Chomsky sera à Paris du 28 au 31 mai.

2)
Anne Cuneo
, le 26.05.2010 à 08:31
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Vous remarquerez un certain nombre de bizarreries dans le corps du texte: un accent transformé en son explication, des italiques qui devraient y être mais n’y étaient pas, des espaces qui se sont glissés au milieu des mots: j’ai eu une peine énorme à mettre ce texte en forme – j’ai passé mon temps à corriger des anomalies et à les voir paraître ailleurs. Alors je vous laisse celles qui sont là, si je les enlevais, elles reparaîtraient ailleurs.

J’en conclus que TinyMCE a décidé de m’embêter.

Cela dit, on dirait que les éditos économiques ce matin ont voulu faire écho à cette humeur…

3)
archeos
, le 26.05.2010 à 08:52
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Ça fait deux ans qu’elle est au goût du jour cette nouvelle. Très mélancolique, j’aime bien.

4)
François Cuneo
, le 26.05.2010 à 19:15
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Merci Anne!

Je souffre aussi de certains bugs de Tiny. Ma fois c’est comme ça!

Faut faire avec!

En plus c’est vrai, quand ça merdouille, plus tu essaies de corriger, plus c’est pire!:-)

5)
zit
, le 27.05.2010 à 08:48
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Merci, Anne, voilà un livre que je vais essayer de trouver…

À vos ordres !

J’aime beaucoup l’Albert Bridge de Varlin, ça doit être magnifique, en vrai…

z (la révolution, pour quoi faire ? je répêêêêêêêête : alors que la coupe immonde de foute approche !)

PS : trouvé, sur http://www.ebooksgratuits.com/ebooks.php