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Mercredi 10 mars 2010
La machine à remonter le temps

Aaaah!... C'est que les temps deviennent durs!... Après avoir bataillé et fait des barricades pour avoir libre accès à la chambre des filles, et après avoir réussi, on croyait pouvoir respirer et vivre un peu. On s'était débarrassé des hypocrites, des jaloux, des envieux. On avait rangé les religieux à leur juste place, dans les lieux de culte, et on avait l'impression de pouvoir vivre en paix en décidant nous même de ce qui nous concernait. Comme dit l'autre : "Et ils virent que c'était bon."

On avait l'impression qu'après Coluche et Desproges, on avait un peu décalaminé le vieux monde, et qu'on pouvait rire, aimer, créer, vivre, en bonne intelligence. Oui, voilà : intelligence est le mot, on avait eu l'impression de quitter le monde de l'obscurantisme pour accéder au vrai, l'intelligent, le tolérant.

Bien sûr, nous n'étions pas dupes. On voyait bien, de temps en temps, un livre retiré de la vente, avec des non-explications embarrassées. Mais cela nous rappelait le bon temps, Peyrefitte, Marcellin, Royer, et cela nous faisait sourire en coin, d'un air attendri, nous disant in petto qu'il restait bien sûr encore un peu de travail, mais pas beaucoup, et qu'on pouvait le laisser à nos enfants. Après tout, c'est aux enfants de construire le monde. Nous, adultes, nous ne faisons souvent que préserver ce qui nous convient!...

Mais globalement, en toute bonne conscience, nous avions assez bien travaillé, et le monde, enfin, le nôtre, semblait, malgré quelques exceptions, libre et ouvert. Les livres paraissaient, les artistes créaient, et vendus ou pas, la culture restait un bastion de liberté, ce qu'elle doit être.

Mais v'là-t-y pas qu'un artiste, dont je ne connais rien, sors un album : "J'accuse". De vous à moi, rien qu'au titre, ça sent l'énervitude, le brulot et le marketing. Ça cite son Zola, il y a de la posture rebelle dans l'air, et déjà, on tremble. Surtout que la pochette représente, par Mondino, une bimbo nue, dans une posture de mannequin ou de poupée pneumatique, dans un caddie de super marché. Par ailleurs : très beau boulot.

Naïvement, j'y ai vu immédiatement une attaque contre l'exploitation sexuelle des femmes. Sans doute que vous aussi? L'image et le titre sont explicites, je n'ai pas eu besoin qu'on me les explique. Je ne connais pas le gars, mais voilà une pochette intelligente et belle. Zut, une idée que je n'ai pas eu.

Eh bien, comme pour la blague de Siné, qui lui a valu un procès pour antisémitisme, et dans laquelle je n'avais vu, moi, qu'une charge contre un certain arrivisme, je me suis trompé.

De cette pochette, il a été tirée une affiche publicitaire pour les concerts de l'artiste. Et cette affiche a été refusée par l'ARPP, organisme de surveillance de la publicité.

Comme le dit Le Figaro : "Selon un courrier de l'Autorité de Régularisation Professionnelle de la Publicité rendu public par le chanteur, l'affiche "présente un caractère dégradant pour l'image de la femme dans la mesure où elle apparaît nue, et qui plus est dans un chariot de supermarché, donc comme une marchandise [...] La publicité ne peut réduire la personne humaine, et en particulier la femme, à une fonction d'objet".

Pour moi qui ai la libido à fleur de peau, aller au travail chaque matin représente un calvaire : une immersion de vingt minutes dans un nuage de femmes. Celles des parfumeurs, celles des cafés, celles des supermarchés, celles des charcuteries ou du fromage. Toutes ont le regard provocateur, la lèvre humide et le décolleté gonflé sous Photoshop. Toutes me défient du regard, complices, offertes, me susurrant, direct au subconscient : "C'est moi que tu achètes dans ce paquet noir!... Tu viens?..." Du peep show en quatre par trois sur dix kilomètres...

Pour cela, rien. C'est normal. C'est sain. L'image de la femme est respectée. L'ARPP acquiesce. Par contre, cette pochette, cette œuvre mineure pour art mineur, mais Oeuvre et Art, interdisons!...

Il y a, dans l'histoire de cette interdiction, soit censure, soit bêtise crasse, et je ne saurais évaluer ce qui serait le plus grave.

La censure est inacceptable. Souvenons-nous de cette phrase attribuée à Voltaire : "Je suis en total désaccord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire".

Quand à la bêtise, se tromper à ce point sur le sens d'une affiche, quand on est le professionnel chargé de l'évaluer, dénote, non seulement une totale incompétence pour laquelle on devrait immédiatement être viré, mais aussi une tartuferie et une soumission à un ordre moral qui nous ramène paradoxalement à ce temps ancien où les femmes devaient mettre un foulard pour sortir. Le vieux monde. Celui d'avant soixante huit... Foulard pour nos femmes, latex pour les autres, objets de consommation, et acceptées comme tels.

Vous avez aimé H.G. Wells? Vous avez aimé Orwell? Vous allez adorer l'ARPP! Ils viennent de réussir à nous ramener cinquante ans en arrière. En vrai.

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J'accuse, France, 2010, J-B Mondino
Revu par l'ARPP...

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