Début 2009, j’ai commis coup sur coup deux articles passionnants (ici et là) sur les possibilités existantes pour émuler des Macintosh de différentes époques sur les machines actuelles. Pour cette première expérience de gériatrie informatique, mon choix s’était porté sur trois émulateurs: Mini vMac, Basilisk II et SheepShaver. Une année plus tard, les trois se portent bien, et ont tous plutôt bien supporté l’avènement de Mac OS X 10.6. Pour les amateurs et en guise de mise-à-jour de ces articles, leurs dernières versions respectives sont disponibles à ces adresses:
Aujourd’hui je souhaite prolonger cette plongée archéologique dans l’histoire d’Apple avec un nouvel émulateur, LisaEm. Comme son nom l’indique, celui-ci fait revivre le Lisa, une machine mythique lancée par Apple en 1983.
Si l’on rajoute à cette série l’excellent article toujours d’actualité que Gilles Tschopp avait écrit il y a trois ans sur Virtual ][ (émulateur d’Apple ][, ][+ et //e), on a de quoi faire tourner en quelques clics sur une machine récente à peu près tous les systèmes d’exploitation produits par Apple en trente ans. Il manque encore à l'appel celui de l’Apple I (1976), le système SOS de l’Apple /// (1980), ProDOS 16 (ou GS/OS) sur l’Apple IIgs (1986), ou acore A/UX (1988-1995) ou Rhapsody (1997). Quelques solutions existent, et je me ferai un plaisir de perdre du temps à les tester un jour pour compléter la série!
Préliminaire historique
Mais c’est qui, cette Lisa?!? La fille aînée de Steve Jobs, née en 1978. C’est cette année que débute chez Apple le projet d’un ordinateur révolutionnaire doté d’une interface graphique. Et ce projet est nommé en l’honneur de la fille du patron. Le service marketing d’Apple interviendra par après pour trouver un acronyme pour faire plus sérieux: Local Integrated Software Architecture. Mais personne n’est dupe, et surtout pas l’équipe de développement du Lisa, qui préfère parler de Lisa: Invented Stupid Acronym. Le projet voit le jour en janvier 1983, une année avant le Macintosh. Pour se mettre dans l’ambiance, une capture d’écran du site web d’Apple à l’époque… On s’y croirait! ;-)
Source: Newton Poetry
Des informations détaillées sur cet ordinateur sont facilement accessibles moyennant un petit coup de pouce de Google, notre ami à tous (par exemple ici). Contrairement à la croyance populaire, le Lisa n’est pas l’ancêtre direct du Macintosh, mais plutôt un cousin éloigné qui partage avec lui quelques gênes en commun. Il s’agit de deux machines développées parallèlement, mais indépendamment l’une de l’autre. Le Lisa est considéré comme le premier ordinateur « pour le commun des mortels » doté d’une interface utilisateur graphique similaire à celles que l’on utilise encore 26 ans après. Son système d’exploitation (Lisa Office System ou LisaOS) ressemble à première vue beaucoup à Mac OS: icônes, barre des menus, fenêtres, métaphore du bureau, etc. Mais LisaOS est complètement centré sur les documents, et non sur les applications. J’y reviendrai en pratique plus loin!
Avant d’attaquer les choses sérieuses, je vous propose de visiter ce site web, hébergé sur un véritable Lisa (bel exploit!), et de perdre quelques précieuses minutes de votre journée avec ces deux vidéos:
- Une pub d’époque pour le Lisa qui dure la bagatelle de 16
minutes… So 1983!
première partie: http://www.youtube.com/watch?v=W35vpsPIwlU
deuxième partie: http://www.youtube.com/watch?v=EtcmTKunNEQ - Un test complet du Lisa réalisé par un geek qui a les moyens: http://www.youtube.com/watch?v=5DQDZG5jNZk
LisaEm
LisaEm est un programme open source, qui existe pour Mac OS X (Universal Binary, minimum 10.5 Intel et 10.3 PPC) et Windows. La dernière version (1.2.6) date de décembre 2007, et peut être téléchargée ici. L’image disque contient le programme LisaEm, le code source, un volumineux mode d’emploi PDF de 61 pages ainsi que deux outils en ligne de commande dont je n’ai pas cherché à connaître l’utilité.
A ma grande surprise, j’ai constaté en écrivant cet article que LisaEm fonctionnait tout seul. En effet, jusqu’il y a peu il nécessitait comme la plupart des émulateurs un authentique fichier ROM de Lisa. Et je ne vous explique pas la galère pour trouver ça! J’ai longuement parcouru le vaste web, et j’avais fini par trouver. Mais ça n’est plus nécessaire aujourd’hui. C’est pas complètement légal, mais l’auteur de LisaEm a estimé que la fin justifiait les moyens: les Lisa en état de marche dans le monde ne courent pas les rues! Par contre l’émulation est plus fidèle si un fichier ROM est présent, notamment au démarrage et à l’extinction. Les plus motivés iront faire un tour à cette adresse et suivront les instructions!
Au lancement de l’application, on est accueilli par une interface pour le moins déroutante. L’auteur de LisaEm a en effet choisi d’imiter au plus près l’expérience du véritable Lisa. L’« interface » consiste donc en une grande photo représentant la machine. Belle bête! On peut heureusement désactiver l’affichage de cette photo dans les préférences. La fenêtre se réduit alors au seul écran de la machine émulée. Un regret: il n'y a pas le moindre bouton dans la fenêtre, toutes les commandes se trouvent dans les menus:
- File: lancer et arrêter l’émulation, « insérer » et créer des images disque
- Key: toutes les touches et boutons spécifiques du Lisa auxquels on n’a pas accès avec le clavier du Mac hôte
- Display: différents paramètres d’affichage
- Throttle: de quoi booster artificiellement les malheureux 5 MHz du processeur Motorola 68000 d’origine. Ça va plus vite, mais ça perd de son charme!
- Parallel Port: gère les éventuels périphériques virtuellement connectés au Lisa.
Les préférences du logiciel sont très complètes, quoiqu’un peu obscures. En règle générale, les réglages par défaut conviennent bien! A noter que comme sur un vrai Lisa, la langue du clavier définit la langue du système. Super pratique, sauf que je n’ai pas trouvé d’archive de LisaOS en français… Les onglets Ports, slot 1, slot 2, slot 3 et Print permettent de configurer des périphériques virtuels.
Au premier lancement, LisaEm vous demandera si vous souhaitez créer un disque dur. Pour la petite histoire, le premier Lisa était doté de deux lecteurs de disquettes 5 pouces 1/4 de 871 Ko, et on pouvait lui connecter un disque dur ProFile de 5 Mo (3500$ à rajouter aux 9995$ du Lisa, quand-même…). Le Lisa 2 (1984) n’avait qu’un seul lecteur de disquettes 3,5 pouces de 400 Ko (le même que le Macintosh 128K), mais était vendu avec un disque dur ProFile externe de 10 Mo.
En guise de support de données, LisaEm utilise des images disque au format DiskCopy 4.2 (application Mac utilisée pour dupliquer des disquettes et manipuler des images disques sous Système 6 et Système 7). Choisissez votre taille, mais 5 Mo sont largement suffisants (!). Le truc rigolo, c’est que le système de fichiers du Lisa est très différent du HFS et HFS+ utilisé par le Mac. Du coup les images disque pourront être manipulée sur un Mac de n’importe quelle époque, mais on ne verra jamais le contenu des images autrement que depuis un Lisa, réel ou émulé.
Après avoir créé un disque dur virtuel, il est temps de lancer la bête. Ça se passe simplement en appuyant sur le bouton d’alimentation (en bas à droite sur la photo, ou dans le menu Key > Power Button). Si vous fonctionnez sans fichier ROM, LisaEm vous demandera de choisir un disque de démarrage avec un dialogue d’ouverture standard. Si vous avez offert une ROM à votre Lisa, celui-ci vous accueillera comme un vrai, avec un menu déroulé explicite qui demande quoi faire:
A choix: démarrer depuis un disque dur ou depuis une disquette; il n'y a encore rien sur le disque nouvellement créé, on choisira la disquette!
Lisa attend patiemment un disque de démarrage
Les disquettes
A cette adresse, vous trouverez les archives des sept programmes de base ainsi que de LisaOS 3.1. Les archives obtenues doivent être décompactées avec Stuffit Expander. Et c’est tout! Il n’y a en effet pas ou très peu eu de programmes développés pour le Lisa par des tiers. Avec le système et les sept applications fournies par Apple, vous avez la collection complète! Pour faire bon poids et bonne mesure, vous trouverez encore deux ou trois trucs utiles ici. Il y a notamment des archives de LisaOS 2.0 et 3.0, l’environnement de développement LisaWorkhop, ainsi que MacWorks pour transformer votre Lisa en Macintosh XL parce que c’est rigolo, mais j'y reviendrai.
LisaOS
On insère une disquette dans l’ordinateur en passant par le menu File > Insert diskette. Pour ce test, j’ai choisi d’installer LisaOS 3.1. Dans le dialogue d’ouverture, choisissez le fichier “Lisa Office System 1/5.image” parmi les images fraîchement décompactées. Si les images apparaissent grisées dans la liste, choisissez “All” dans le menu déroulant de format de fichier. Les images téléchargées ont l’extension “.image” alors que LisaEm attend l’extension “.dc42”, mais les images sont bien toutes au format DiskCopy 4.2. N’oubliez pas de mettre le son, l’émulateur rend à merveille les bruits de lecture et d’écriture du lecteur de disquettes! Si LisaEm vous demande de « désérialiser » la disquette, allez-y. En effet Apple utilisait un système redoutablement efficace contre les copies pirate: la première fois qu’une disquette était insérée dans un Lisa, elle était « sérialisée » avec le numéro de série du Lisa en question, et ne pouvait pas être utilisée avec un autre appareil. LisaEm permet heureusement de contourner cette protection!
Cliquez sur Continue. Après quelques bruits de lecture, le Lisa démarre sur la disquette et affiche la fenêtre d’un installeur classique.
Depuis là, on peut installer le système sur un disque, réparer un disque ou restaurer un disque à partir d’un autre. Nous allons naturellement installer LisaOS sur notre disque dur virtuel. Cliquez sur Install, puis au dialogue suivant confirmez au Lisa que c’est bien sur ce disque que vous souhaitez installer le système.
Les dialogues se suivent et se ressemblent. Il vous faudra encore confirmer que vous voulez bien effacer tout le disque, avant de pouvoir choisir comment le partitionner. Dès l’installation, on peut choisir si l’on souhaite n’utiliser que LisaOS, ou anticiper l’installation future de MacWorks (une sorte d’émulateur de Mac pour Lisa, j’y reviendrai). Comprenez ça comme un BootCamp avant l’heure!
Je vous épargne les captures de chaque dialogue… Pour ma part, après quelques essais, j’ai décidé de ne pas partager le disque entre LisaOS et MacWorks, mais plutôt d’utiliser un disque virtuel entier pour chacun. Le Lisa initialise son disque selon la répartition choisie, ce qui prend quelques minutes. Puis l’installation se déroule de façon assez classique, presque comme pour OS X aujourd’hui: quand le Lisa a fini avec une disquette, il l’éjecte et réclame la suivante. Répétez les étapes pour les cinq disquettes! A la fin de l’installation il faut réintroduire la première disquette, puis redémarrer.
Et voici le bureau du Lisa! A première vue, ça ressemble pas mal au Finder des premier Mac. En haut de l’écran, une barre des menus tout ce qu’il y a de plus classique. En bas, quatre icônes: Preferences (équivalent des Tableaux de bord du Mac OS classique), la corbeille, le presse-papier et le disque dur. On ouvre les fenêtres en double-cliquant sur les icônes, et on les ferme en double-cliquant (aussi!) sur l’icône miniature en haut à gauche de la fenêtre. Les menus et leurs intitulés sont clairs, pas de souci de ce côté-là! Le disque ne contient pas grand-chose pour le moment: une calculette, une horloge et une « pile » baptisée Empty Folders. Je ne suis pas sûr que le terme « pile » soit une bonne traduction. Mais dans la philosophie « centrée sur les documents » de LisaOS, pour créer un nouveau dossier ou un nouveau document, on va simplement à la source: un double-clic sur la pile Empty Folders créera un dossier à la date du jour qu’on pourra ranger où bon nous semble. A propos de date, n’essayez pas de mettre votre Lisa à la date d’aujourd’hui: la bête ne gère que les dates comprises entre 1981 et 1995…
La fenêtre des préférences est assez claire. Une section Conveniences regroupe les réglages propres à l’utilisateur (contraste, volume, délai de répétition des touches, etc). Les sections Connect Devices, Install Device Software et Remove Device Software permettent de gérer les périphériques connectés. Nous qui n’avons pas la chance d’avoir un vrai Lisa entre les mains sommes limités aux périphériques définis dans les préférences de LisaEm, et n’aurons vraisemblablement pas besoin de jongler avec des pilotes à installer!
Les applications
L’étape suivante consiste à installer des applications. Cette procédure est presque aussi intuitive que sur un Mac: les disquettes insérées dans le Lisa « montent » sur le bureau, et il suffit de copier leur contenu. J’ai par contre été surpris par une spécificité du Lisa: on ne peut pas copier des éléments par simple glisser-déposer d’un disque à l’autre. Il faut d’abord dupliquer les éléments choisis (File > Duplicate); des copies clignotantes de éléments apparaissent dans la fenêtre, et ce sont ces copies qu’il faut glisser à l’endroit voulu. Vous pouvez procéder ainsi pour installer sur le disque les sept applications de base: LisaCalc, LisaDraw, LisaGraph, LisaList, LisaProject, LisaTerminal et LisaWrite.
LisaDraw: un logiciel de dessin dont MacDraw a certainement dû s’inspirer
LisaCalc: un Excel avant l’heure
Sur chaque disquette, vous trouverez l’application elle-même ainsi qu’une « pile » du « papier » de l’application. Par exemple si j’essaie d’ouvrir LisaDraw, il m’affichera un message très poli pour m’expliquer que pour créer un nouveau document, je dois « déchirer une pièce du papier ». Par contre si je double-clic sur l’icône « LisaDraw paper », je vois apparaître un nouveau document nommé à la date du jour, que je peux ouvrir pour réaliser mon oeuvre. Du coup, puisqu’on travaille « sur un document » et non pas « dans une application », pas besoin d’enregistrer! Tout ce qu’on fait sur ce document est toujours enregistré en temps réel. A la réflexion, cette manière de faire est complètement logique, et correspond beaucoup mieux à la métaphore du bureau que la manière de Mac OS.
MacWorks
Pour la petite histoire, malgré ses indéniables qualités, le Lisa était très cher et ne s’est pas bien vendu. Et quand le Macintosh, qui pouvait en faire presque autant pour bien moins cher, est sorti une année plus tard, le Lisa s’est transformé en immense flop commercial. Apple a réagi en sortant un Lisa 2 amélioré début 1984, mais qui n’a pas changé la donne. Ironie du sort, le premier environnement de développement pour Mac n’existait que sur Lisa! En 1984, pour tester un programme Mac pendant son développement, on le faisait tourner sur un Lisa à l’aide d’un émulateur de Mac appelé MacWorks. Après que le Macintosh est devenu un succès commercial et a enfin bénéficié de son propre environnement de développement, Apple a tenté de liquider son important stock de Lisa qui ne trouvaient pas preneur en rebaptisant la machine « Macintosh XL » en janvier 1985, et en la vendant équipée d’usine de MacWorks comme système d’exploitation.
Pour autant qu’il soit utilisé avec une ROM de Lisa 2, de Macintosh XL ou sans ROM, LisaEm permet de faire tourner MacWorks. Parmi les différentes archives essayées, celle avec laquelle j’ai eu le pus de succès est MacWorks XL 3.0. L’archive contient deux disquettes: MacWorks XL 3.0 et MacWorks System Disk. La première ne sert qu’à charger MacWorks en mémoire au démarrage du Lisa. Ceci étant fait, le Lisa éjecte la disquette et affiche fièrement la traditionnel disquette clignotante au point d’interrogation, symbole du Macintosh qui cherche un disque de démarrage.
Les habitués du Macintosh d’époque remarqueront vite une étrange subtilité matérielle du Lisa: celui-ci affiche des pixels rectangulaires, et non carrés. Du coup les icônes Mac apparaissent déformées en hauteur.
Il suffit maintenant d’insérer la disquette MacWorks System Disk, et le Lisa démarrera comme un Mac.
Depuis là, on pourra s’amuser à créer et initialiser un disque virtuel dédié à MacWorks, ou tenter (je n’y suis pas arrivé!) d’utiliser une portion partagée du disque de LisaOS pour installer MacWorks dessus. LisaEm sous MacWorks accepte volontiers des images disque de programmes ou de jeux créées avec Mini vMac par exemple, pour autant qu’elles ne fassent pas plus de 400 Ko et soient au format DiskCopy 4.2.
Pour conclure
Ainsi se termine ce parcours archéologique. Au-delà de l’expérience historique, j’admets volontiers que LisaEm, pas plus que les autres émulateurs testés, n’est pas d'un intérêt majeur pour la communauté! Il n'empêche, malgré son utilisation fastidieuse (sans doute à l’image de l’utilisation d’un vrai Lisa), j’ai passé une excellente soirée à découvrir ainsi une tranche mythique de l’histoire d’Apple.














