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Mardi 6 octobre 2009
Le dilemme culturel et judiciaire de la semaine

Le premier signe que quelque chose se passait est venu dimanche 27 septembre, tôt le matin. Des communiqués ont commencé à pleuvoir dans ma boîte à lettres électronique, envoyés à tous ceux que le cinéma professionnel touche de près ou de loin. Il y était question de «scandale juridique», de «coup porté dans le monde entier à la réputation de la Suisse» d’une «chasse à l’homme judiciaire», et de ce que «le fait que la Suisse cède à la pression américaine et exécute un mandat d’arrêt qui date de 1978 pour un crime commis il y a plus de trente ans est une infamie.»

On ouvrait la radio un peu abasourdi et on apprenait la nouvelle: Roman Polanski avait été arrêté à l’aéroport alors qu’il venait en Suisse pour recevoir, au festival du cinéma de Zurich, un prix pour l’ensemble de son œuvre.

Le festival de Zurich en préparation avait fait ses choux gras de la venue de ce grand réalisateur, le jour où une récompense pour l’ensemble de son œuvre lui serait remise (dimanche 27, justement) était connu de tous - la première réaction collective a été: on nous prive d’une belle fête. La raison de l’arrestation importait peu, la manière était exécrable, et tout le monde a commencé par penser, plus ou moins, qu’il y avait erreur.

Il se trouve que mes obligations professionnelles me retenaient à Genève, et qu’au lieu d’être au milieu de la fête, comme cela aurait été le cas si j’avais été à Zurich, j’avais une distance. Il ne m’a fallu qu’une ou deux heures pour découvrir ce qu’était ce crime «commis il y a plus de trente ans». Le viol d’une mineure. Et peut-être parce que j’ai une distance, j’ai réagi non pas en m’indignant de ce qui arrivait à Polanski, mais en pensant à sa victime. Dans un premier moment, j’ai voulu garder mon opinion pour moi, mais après tout ce que j’ai entendu ces huit derniers jours, ça déborde.

 

L’imprescriptibilité de certains crimes - une victoire

 

Depuis que le viol est devenu un acte dont on parle, et qu’on dénonce, on a constaté qu’il faut parfois très longtemps (des décennies) aux jeunes victimes pour parler de ce qu’elles ont subi. Souvent, elles se sentent coupables de ce qui leur arrive, elles sont atteintes d’une sorte de syndrome de Stockholm. Car les violeurs sont souvent soit des membres de la famille, soit des gens en qui les parents ont eu confiance. L’enfant a peur d’en parler, comme pour excuser, en quelque sorte, ce qui s’est passé. On s’est donc beaucoup battu pour que ce genre de crimes soient imprescriptibles - en Suisse, ils le sont depuis l’an dernier. Pour les victimes, une vraie victoire. Aux Etats-Unis ils le sont également, depuis longtemps. Le viol de mineurs est le plus important des crimes imprescriptibles. Il permet à l’enfant, même si sur le moment il a peur et n’ose pas dire ce qui se passe, de savoir plus ou moins confusément que si un jour il y arrive, il pourra en parler. Le psychiatre pour enfants que j’ai interrogé ce matin m’a confirmé que l’existence de cette loi change vraiment quelque chose pour les victimes d’actes pédophiles.

Or, quelle que soit l’admiration qu’on a pour le grand artiste qu’est Roman Polanski, il n’en reste pas moins qu’il est accusé (et a admis) d’avoir violé une fille de 13 ans. En lisant la presse de lundi, en entendant le ministre de la Culture français et son collègue des Affaires étrangères, la petite Samantha était totalement escamotée.

On n’ose imaginer ce qui a pu se passer dans la tête de victimes en voyant le peu de cas que l’on faisait de ce que l’une d’elles avait subi: du moment que cela avait été le fait d’une personnalité célèbre, ça n’avait plus d’importance - même si les vies gâchées restaient gâchées.

Or, je répète, le fait est que Roman Polansi, 43 ans, a violé une jeune fille de 13 après l’avoir soûlée et droguée. 

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Voici la tête qu’avait Samantha au moment des faits.

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Et voici Roman Polansi à l’époque.

 

Et si vous en avec le courage, voici la déposition faite par Samantha quelques jours après les événements. C'est bouleversant. Essayez de vous imaginer que c'est arrivé à un de vos enfants, vous verrez si vous pensez encore que vous avez à faire à un grand artiste.

Contrairement à tout ce qui est écrit et dit, Samantha n’a pas «pardonné» Polanski. A l’époque, ses parents ont voulu éviter le procès pour lui éviter la notoriété, et depuis elle a dit vouloir oublier parce que la pression médiatique est difficile à supporter. Ses avocats disent aujourd’hui encore que ce qu’elle a subi l’a profondément marquée. Quant à elle, voici ce qu’elle a déclaré dans une interview de 2003: «Ce qu’il a fait est grave, c’est clair. Mais j’aimerais qu’il revienne aux Etats-Unis, pour qu’on puisse régler tout ça une fois pour toutes. Je crois qu’il regrette, qu’il sait qu’il a eu tort. Je ne crois pas qu’il soit un danger pour la société. Je ne crois pas qu’il doive être enfermé pour toujours, et à part moi personne ne l’a jamais accusé de rien. C’était il y a près de 30 ans. C’est un souvenir terrible… (mais) je peux vivre avec.»

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Samantha devenue adulte, mariée et mère de trois fils

 

Les mythes d’une arrestation

 

Depuis dimanche dernier, on a tout entendu: que la Suisse s’était agenouillée face à l’Amérique, qu’elle avait voulu avoir les Américains à la bonne à cause de l’UBS, qu’elle a fermé les yeux d’une part et aurait pu arrêter Polanski depuis longtemps. Arrêter quelqu’un sur la foi d’un mandat de 1978, quelle farce.

Reprenons les arguments.

a) La Suisse, dans le cas particulier, ne s’est agenouillée devant personne. Les Etats-Unis sont un des pays avec lesquels elle a une convention d’extradition, et dans le cadre de ce type de convention, elle extrade souvent. En 2008, 259 personnes soupçonnées ou accusées de crimes ont été extradées sur demande de leur pays. On est dans les moyennes, on retrouve un tel chiffre tous les ans.

b) Je trouve la théorie du complot pour avoir les Américains à la bonne légèrement risible, dans la mesure où dans l’administration fédérale suisse, la main gauche ne sait souvent pas ce que fait la main droite, et le Département de justice ne se mêlerait pas des affaires du Département des finances.

c) Si on a le moindre doute, il disparaît lorsqu’on examine le 3e ar gument: la Suisse aurait pu arrêter Polanski avant, il a acheté un appartement à Gstaad en 2006. Le fait est que les fonctionnaires du Département de justice qui examinaient les achats de biens immobiliers par des étrangers n’avaient pas ordre d’examiner leur casier judiciaire. Et que ceux qui étaient chargés de l’application des mandats d’arrêt internationaux ne connaissaient pas les noms des acheteurs étrangers de propriétés. Dans le même département (dirigé en 2006 par M. Blocher), on ne savait déjà pas, donc, ce qui se passait dans le bureau d’à côté. Vous pensez si on se souciait de ce qui se passait dans un autre département...

Alors, on peut regretter le fonctionnement de l’administration suisse, mais cela paraît difficile de l’accuser de complot. Accusons-la d’incompétence, et on sera dans le juste.

d) J’en viens au «mandat de 1978».

Polanski a plaidé coupable, puis fait 45 des 90 jours de prison auxquels il avait été préventivement astreint. Après qu’on l’a libéré sous caution, il aurait dû attendre son procès sans sortir des Etats-Unis. Il a d’abord demandé à se rendre à Munich pour les besoins d’un film. Permission accordée. Malheureusement pour lui, un objectif munichois l’a saisi faisant la fête entouré de très jeunes femmes, et l’image est arrivée jusqu’à Los Angeles. Cela a mis le juge chargé de son cas en fureur. Il a eu l'impression que Polanski se moquait de lui. Il est devenu dur, peut-être injuste, et il semble acquis qu'il a commis des erreurs de procédure (dont les avocats de la défense auraient pu profiter, d'ailleurs). Lorsqu'il a vu ça, Polanski a craint d’être condamné à une lourde peine, et a préféré quitter les Etats-Unis, où il n’est jamais revenu. Techniquement, il est donc devenu un fugitif, un accusé en cavale, - du coup, tant qu’il ne se présente pas à la justice, son affaire reste ouverte. Le procureur de Los Angeles qui s’occupera de son cas si Polanski est extradé l’a précisé: «Je ne poursuis personne, a-t-il dit, il y a un mandat d’arrêt de la Haute cour en suspens, nous l’avons mis à exécution et l’affaire ira au tribunal. Il faut conclure ce cas. Après tout, M. Polanski a plaidé coupable d’un crime.»

Le fait est que la Californie a souvent, depuis 1978, cherché à arrêter Polanski. Le mandat d’arrêt a toujours été remis à jour, depuis 2005 il y a même un mandat d’arrêt international. Rien qu’en 2009, les Américains ont essayé plusieurs fois d’arrêter le cinéaste. Ils l’ont manqué de peu en Autriche. La difficulté pour eux est bien sûr que la France n’extradant pas ses nationaux, Polanski ne pouvait être arrêté en France, et que depuis quelques années, la zone Schengen fait qu’on ne contrôle quasi plus les passeports aux frontières. Le seul endroit où le passeport est encore nécessaire, ce sont les aéroports.

Et ici, il faut tout de même se poser une question: le sachant, pourquoi Polanski est-il venu en Suisse en avion? Quelle arrogance, tout de même! Question subsidiaire: comment la petite armée d’avocats qui s’occupe de lui ne l’a pas mis en garde contre un tel voyage? Comment ne s’est-on pas enquis à l’avance que le réalisateur ne courrait aucun danger?

L’arrivée de Polanski avait été claironnée partout. Il n’a pas été difficile aux autorités californiennes responsables de le trouver, d’apprendre quand il arriverait, et de demander l’entraide pour son arrestation - il n’y avait besoin d’aucun complot. Notre ministre de la justice, Mme Widmer-Schlumpf, a été informée la veille au soir de l’arrestation imminente. Dans la mesure où elle n’a pas à se mêler d’une affaire de police (internationale qui plus est), elle s’est contentée de prendre acte. Notre ministre des Affaires étrangères, Mme Calmy-Ray, a déploré le manque de doigté et émis l’opinion qu’on aurait peut-être dû prévenir M. Polanski. A quoi Mme Widmer-Schlumpf a répondu, indignée: «J’aurais donc ainsi violé le secret de fonction, puis je me serais rendue coupable de complicité de fuite.»

Pour vous, je me suis donné la peine de m'informenr auprès de la police de l’aéroport pour demander pourquoi, si arrestation il devait y avoir, elle n’avait pas été faite après la remise du prix du Festival de Zurich, ça aurait fait moins de vagues.

On m’a répondu que les risques que Polanski file à l’anglaise pendant son séjour en Suisse étaient considérés comme trop grands. Contrairement à la légende, la police suisse avait déjà tenté l’arrestation, et Polanski leur avait filé entre les doigts à la dernière minute. On ne voulait pas que ça se répète.

Bien entendu, au fil des ans, la Suisse a hébergé nombre de criminels connus. Mais pour la plupart d’entre eux, m’a dit l’inspecteur avec qui j’ai parlé, il n’y avait pas de mandat d’arrêt venu d’un pays d’origine avec lequel la Suisse avait conclu des traités d’extradition. 

Et il a conclu dans les mêmes termes que le gouverneur de Californie, Arnold Schwarzenegger: «C’est un grand artiste, mais la loi est la même pour tous: il a violé une mineure, et n’a jamais été jugé pour cela. On ne lui souhaite pas de mal - seulement que justice se fasse.»

 

Roman Polanski, figure tragique?

 

Je ne connaissais rien de Roman Polanski dimanche dernier, sauf quelques-uns de ses films, j’ignorais tout de ses démêlés judiciaires. Aussi, ces derniers jours, j’ai essayé de faire mon enquête à la source. J’ai lu quelques passages de l’autobiographie intitulée Roman by Polanski. Je ne vais pas trop allonger avec des citations, mais enfin j’ai été très perplexe de lire sa description de ses rapports avec les jeunes filles des pensionnats de Gstaad, où il se rend depuis longtemps. C’est un homme dans la cinquantaine qui parle. Il décrit ces jeunes filles de 16 à 20 ans, ses rapports amicaux et tendres. Ce qui a retenu mon attention, c’est un passage où il écrit: «Elles montaient jusqu’au chalet où je demeurais, ce n’était pas nécessairement pour faire l’amour, c’était l’attrait du fruit défendu.» Ah bon? Pas nécessairement?

J’ai trouvé ainsi, dans la biographie de cet homme qui semble avoir été ce qu’on appelle un chaud lapin, beaucoup d’histoires qui impliquaient des jeunes filles et de très jeunes femmes. C’est là quelque chose qui semble l’avoir véritablement l’avoir obsédé, du moins si l’on en croit ce qu’il a lui-même dit dans une interview donnée à Martin Amis, pour la revue anglaise The Tatler en 1979, et je vous prie d’excuser le langage, je ne fais que traduire:

«Si j’avais assassiné quelqu’un, ça n’intéresserait pas tellement la presse. Mais il s’agit de copuler, voyez-vous, et avec de très jeunes filles. Les juges rêvent de copuler avec de très jeunes filles. Les jurys rêvent de copuler avec de très jeunes filles. Tout le monde rêve de copuler avec de très jeunes filles». Pour les anglophones, voici la VO: «If I had killed somebody, it wouldn’t have had so much appeal to the press, you see? But… fucking, you see, and the young girls. Judges want to fuck young girls. Juries want to fuck young girls. Everyone wants to fuck young girls!»

Quelle vision de l'humanité masculine!

Dans la biographie sur Roman Polanski écrite par Thomas Kiernan (The Roman Polanski story, 1980), on trouve par ailleurs plusieurs passages sur le sujet. En voici un: «Roman n’arrivait pas à comprendre pourquoi le fait qu’il baise une fillette devrait préoccuper qui que ce soit. Il a baisé beaucoup de filles plus jeune que celle-ci, et personne n’a jamais levé le petit doigt.»

A se demander ce que faisaient les parents de Samantha et des autres…

Certes, Polanski a eu une enfance terrible, il a survécu au ghetto de Cracovie, on lui a assassiné sa femme enceinte, il a eu beaucoup de malheurs. Et il a fait des films sublimes. Mais tout cela n’excuse en rien des comportements qui, selon les lois en vigueur dans nos pays, sont criminels.

On aurait préféré que Polanski ne soit pas arrêté à son arrivée au Festival de Zurich. Ça aurait pu se passer de manière plus élégante. 

Mais il faut bien que je conclue que de ce qui lui arrive aujourd’hui, Polanski est en dernière analyse seul responsable. Il s’est mis lui-même en position d’être poursuivi. Il s'est fait la belle pour ne pas être jugé. C’est lui qui a demandé à la fin de l’année dernière au tribunal de Los Angeles à ce qu’on annule la procédure contre lui. Le procureur a rétorqué: «Nous lui avons dit qu’on ne peut pas revoir une procédure en l’absence d’un accusé. Nous lui avons donné jusqu’au mois de mai pour qu’il se présente. Il ne l’a pas fait, et nous avons averti ses avocats que, après mai, nous agirions.» Il a refusé de se rendre à Los Angeles - où certes il courait un risque. Mais il savait qu’il y avait un mandat d’arrêt international contre lui en Europe même (ou du moins on ose espérer que ses avocats étaient au courant). Il y aurait de quoi être sur ses gardes, il me semble.

Au fond, au jour d’aujourd’hui, cela m’est égal, ce qui peut arriver à Roman Polanski. Qu’il bénéficie d’un non-lieu pour vice de forme, qu’il soit condamné, qu’il soit pardonné, qu’on décide qu’il est trop tard, tout me convient, à la seule condition qu’enfin justice soit faite selon le principe qu’elle est la même pour tous. Et que, pour toutes les victimes de viol, on reconnaisse que même si le crime a été commis il y a trente ans, et par un grand artiste qui plus est, cela ne change rien à sa nature.

 

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