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Entre émotion et indifférence, mon coeur balance…
J'étais debout devant la toile, oscillant entre un "ouais, faudrait être secoué pour dépenser de telles sommes pour un tableau pareil" et un très hypocrite "quel talent", dont le mérite principal aurait été d'abréger le temps consacré à cette exposition au vernissage de laquelle j'avais été conviée.

Finalement, l'éducation de Madame Ma Mère l'a emporté : je me suis contentée d'un sobre "je ne suis pas sensible à cette forme d'art". En effet, il aurait été non seulement grossier de m'exprimer si franchement mais également très présomptueux, n'ayant pas de connaissances particulières en peinture.

Remarquez, je n'ai pas non plus un savoir digne de ce nom en musique et pourtant, je suis encore et toujours fascinée par le concert de Cologne de Keith Jarrett; je ne suis pas du tout connaisseuse en matière de sculpture mais j'apprécie de nombreuses réalisations de Camille Claudel. Je suis carrément ignorante en matière d'architecture, ce qui ne m'a pas empêchée d'être subjuguée par la Mosquée bleue. Finalement, les photos que je prends ont pour seul mérite de garder une trace du temps qui passe mais je suis vraiment fan de celles réalisées par Iris.

Ces exemples m'amènent fatalement à deux questions. La première : faut-il être expert pour apprécier quelque chose ? La seconde est plus compliquée, du moins à mon avis : quelles sont les raisons qui nous poussent à aimer, à être en admiration ou, au contraire, à être indifférents ou encore mal à l'aise devant certaines oeuvres ?

S'il fallait disposer d'un bagage réel pour que l'art devienne accessible, rares seraient les personnes qui pourraient en profiter et je réponds donc par la négative à la première interrogation : la seule chose que je sache dessiner est un cube, ce qui ne m'a pas empêché de dépenser des sommes faramineuses pour faire encadrer de belles reproductions d'Egon Schiele et j'aimerais tellement avoir une bonne copie (à défaut de l'original bien sûr) de ce tableau.

En revanche, je ne sais toujours pas pourquoi il m'arrive de bailler d'ennui, à peine camouflé, lors de certaines expositions et de ressortir emballée par d'autres travaux; je suis incapable d'expliquer pourquoi mon oreille se sent agressée par ce qui est parfois appelé le "free jazz, alors que je rêve d'avoir - dans une autre vie - la maîtrise, la force et le talent d'un Maxim Vengerov.

Question d'éducation ? J'en doute un peu : mon père aimait Glenn Miller et des airs qui ont aujourd'hui encore le don de me hérisser (notez, je vous ai mis une version "moderne", prouvant bien que le style ne se démode pas). Pendant ce temps, ma mère écoutait Marlene Dietrich.

Bref, pas de grands liens entre mon passé et mes goûts actuels. Même si, je l'admets, mes parents m'ont certainement transmis un élément essentiel : la curiosité et l'envie de découvrir.

L'école non plus n'a pas contribué à me rendre amatrice de quelque forme d'art que ce soit : le prof de dessin a passé deux ans à nous bassiner avec "son" encre de Chine et le fusain, techniques que j'ai détestées de la première à la dernière minute; le prof de musique, lui, a été plus magnanime : il m'a dispensée de chorale après m'avoir entendu chanter lors de la première répétition.

A ce stade-là de mon article, je suis bien obligée d'admettre que je suis dans une impasse : je n'arrive pas à expliquer mes coups de coeur, je ne suis pas capable d'argumenter mes coups de gueule et, comble de l'ironie, je ne suis même pas en mesure de définir ce qu'est - ou n'est pas - l'art : feu mon grand-père aurait certainement affirmé, avec force et conviction, que la bande dessinée n'est rien d'autre qu'une plaisante façon de passer le temps alors qu'aujourd'hui, ce mode d'expression est considéré sans conteste comme une forme d'art.

Finalement, mon malaise est d'autant plus marqué que je ne sais pas non plus à quel moment une personne passe du statut d'amateur du dimanche à celui d'artiste : lorsqu'elle a réussi à faire publier un texte unanimement apprécié par les critiques ou peut-elle déjà se présenter en disant "je suis artiste" dès l'instant où elle consacre toute son énergie à son art ? Etre un artiste résulte-t-il d'un état d'esprit ou d'un élan qui rend l'expression, sous une forme ou une autre, nécessaire, sinon vitale ? Je n'ai que des questions, même pas l'ébauche d'une réponse.

Ainsi, à défaut de pouvoir poser avec davantage de clarté mes pensées, je retiendrai néanmoins de ces quelques tribulations qu'à l'origine, il y a toujours une émotion, positive ou négative et que peut-être, il est impossible, vain à tout le moins, de vouloir aborder plus longtemps l'art au sens large par la raison : il faut probablement juste laisser agir l'impression, qu'elle soit un enchantement ou un rejet.

Mais je vous le concède : ma question - rituelle - s'apparente aujourd'hui plutôt à une pirouette pour me tirer de ce "mauvais" pas dans lequel je me suis mise toute seule en choisissant d'aborder un sujet qui me dépasse de toute évidence : quelles sont les oeuvres qui vous fascinent ?

62 commentaires
1)
dpesch
, le 18.05.2009 à 01:20
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En vrac et dans le désordre total : Dali, Rossini, Hergé, Kubrick, Simenon, Cartier-Bresson, Duke Ellington, The Beatles, Rubens, Juliette, Mondrian, Mozart, Brassens, Franquin, Atget, Picasso, Tipett, Tarantino, Miles Davis, Ferré, Mehldau, etc…, etc… Et plein, plein d’autres. Comme tout le monde, sans doute.

Question 1 : non.

Question 2 : l’émotion ?

2)
Saluki
, le 18.05.2009 à 02:09
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Je ne me suis jamais senti fasciné>

Ensorceler par un charme qui empêche celui qui le subit de voir les choses comme elles sont.

Cela voudrait-il dire que je verrais un tableau cubiste en boules? De croire que Rameau écrit de la musique sérielle?

Je suis inquiet mais pas au point de ne pas aller dîner. C’est amusant d’être en beau décalage horaire: quand je poste à une telle heure, je suis en “charrette” ou en manque de sommeil, alors que là nous allons sortir…

3)
Marc2004
, le 18.05.2009 à 07:15
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OUF ! direct, comme ça, un lundi matin…j’ai déjà mal au crâne moi…Va falloir y penser, mais pas le temps.

5)
Gr@g
, le 18.05.2009 à 07:35
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l’appréciation de l’art est à composante très majoritaire subjective. Donc, émotionnelle. Sans émotion, l’art n’atteint pas son but, que ce soit de la révulsion ou de la fascination! enfin, c’est ce que je pense. Après, cette première émotion, il y a le “j’aime – j’aime pas” qui dépend de tellement de chose (l’écho que cela provoque en nous, nos critères d’esthétisme…)

Pour ma part, étant musicien amateur depuis plus de 25 ans, j’ai souvent avec des amis mélomanes, mais non pratiquants (ne jouant pas d’instrument s’entend…) qui porte sur comment nous ressentons des musiques. Le constat est que ma pratique d’un instrument a une influence sur ma manière d’écouter, et donc d’apprécier un morceau. J’aurais peut-être plus de vocabulaire (et encore…) et je ferais appel à plus de références (techniques, historiques…) mais cela ne me permettra jamais de penser que mon appréciation est plus valable que quelqu’un d’autre. Bien au contraire, souvent les “non-musiciens” entendent des choses que je n’entends plus…

Sinon, ce qui me fascine en musique: Peter Gabriel, Daniel Balavoine, Pink Floyd, Jethro Tull, Diane Dufresne, Charlebois, REM, Beethoven, Dvorjak, Keith Jarret, Michel Pettruciani, Herbie Hancock, Brian Auger…

en littérature: Daniel Pennac, Beaudelaire, Stephen King…

autres: Tim Burton, Dali, Gaudi, un artisan luthier, Gotlib, Uderzo-Goscinny, etc…

6)
Philob
, le 18.05.2009 à 07:48
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L’art ! En préambule je me rappelle une anecdote; j’ai fait toute mon enfance à Bienne et il y avait régulièrement une exposition d’art (sculptures) dans toute la ville. Chaque jour en allant à l’école, je pouvais ainsi profiter de certaines “oeuvres”. Je me souviens d’un espèce d’amoncèlement de vielles tv cassées et je ris encore de la polémique lorsque, en toute bonne fois, les travailleurs de la voirie avaient ramasser “l’oeuvre d’art” croyant avoir à faire à des détritus (oui c’était le jour du grand ramassage). L’artiste demandait réparation et toute la ville riait.

Question 1 : je n’arrive pas à retenir la plupart des noms des oeuvres qui me fascinent mais quand je les revois, j’ai la même émotion et c’est alors que je me souviens, de l’émotion mais pas du nom (ainsi je suis incapable de briller en socitété ce qui est très bien).

Question 2 : alors l’émotion, bien sûr, et peut-être “le bon sens” mais surtout pas le snobisme. J’avoue aussi que certaines oeuvres (musiques, peintures, sculptures) sont devenues importantes à cause de la personne et du moment avec qui je les ai découvertes et partagées.

7)
Jérémie
, le 18.05.2009 à 08:38
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Keith Jarrett, Camille Claudel, la mosquée bleue, et… Iris! La consécration!

Pour ma part, et pour répondre à la question rituelle, je citerai Mozart, Beethoven, Rossini, Wagner, les œuvres des jeunesse de Picasso, Charlie Chaplin, Emmanuel Lévinas, Søren Kierkegaard, Kappa, Tolkien, Tim Burton, et last but not least Tristan, chocolatier à Bougy-villars.

8)
Tom25
, le 18.05.2009 à 09:20
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Encore une fois, merci Mme Poppins pour cette reflexion.

Je ne suis pas bien sensible à l’art, je préfère le lard comme dirait l’autre. Mais j’ai presque honte de le dire, on passe pour un rustre bourrin dès qu’on sort d’une salle d’expo parce qu’on n’y ressent rien. On se sent fautif de ne pas apprécier. A l’inverse, quelqu’un qui affirme ne pas aimer le sport ne subira pas cette “pression”. C’est sans doute dû à l’évolution de l’homme qui se veut spirituelle.

Encore une fois, je préfère voir une marmotte crapahuter sur un rocher, un chamois brouter sur une corniche, etc. Ca ça a toujours été beau, qu’on soit seul à l’observer ou des milliers. Ce qui me gêne dans l’art, c’est que de l’art apprécié par une personne ne sera jamais de l’art, et qu’une merde regardée ou écoutée par des milliers de personnes en sera.

9)
ysengrain
, le 18.05.2009 à 09:37
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je crois pouvoir dire, et il n’y a rien de génial, que l’appréciation artistique, car c’est le sujet du jour imposé par MP, a 2 constituants: L’émotion et la culture

Indiscutablement, l’émotion est mise en jeu comme elle est mise en jeu dans tout ce que traite notre cerveau: une référence ici Et puis, à force de mettre en jeu le système émotif, on thésaurise: ça devient de la culture. La culture pousse à aller encore un peu plus loin dans la recherche, voire à la recherche de nouvelles émotions.

Peinture:

Hans Memling: tout me va Van der Weiden: de même Je donnerai n’importe quoi pour un tableau de Zao Wou Ki, pour un Turner, pour un petit bout des Nymphéas de Claude Monet

Musique: je m’en suis déjà largement exprimé sur ce blog ici , et

Photo: Jane Evelyn Atwood et Michael Reichmann Enfin, la découverte d’une étoile dans le ciel m’émeut toujours au plus haut point.

11)
François Cuneo
, le 18.05.2009 à 09:54
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Tu sais, je faisais écouter l’autre jour à mon patron les premières mesures du Concerta à Cologne de Keith Jarrett, et je lui disais que c’étaient les plus belles notes de musique que je n’aie jamais entendu.

J’adore ce disque du début à la fin.

Une merveille absolue.

Pour le reste, les musées m’emm…

Affreux.

Enfin… pas tous, mais en gros beaucoup.

Donc Tom25, je te comprends très bien.

12)
alec6
, le 18.05.2009 à 10:00
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La différence entre professionnel de l’art et amateurs (les peintres du dimanche pour faire court), n’a jamais été aussi facile à établir, a fortiori dans le monde magique cher à TTE. Le professionnel gagne du pognon avec son art et paye les charges qui incombent à tout revenu, l’amateur, dépense du fric pour pratiquer son art. C’est tout !

La qualité du travail ne fait pas le professionnel que ce soit en art, en cuisine, en plomberie ou en bricolages divers et variés. Je connais aujourd’hui des photographes professionnels qui se forcent à acquérir le dernier appareil uniquement pour ne pas paraître ridicule devant leur clients qui possède du “meilleur” matos qu’eux.

Le stylo “Mont-Blanc” n’a jamais fait l’écrivain.

A part ça j’aime bien Ravel, Dos Passos, John Adams, James Turrel, Francesca Woodman, Ozu, Miyazaki, Paasilina, Borges, Brahms, Josquin Desprez, Calvino, Donald Judd, Almadovar, Misoguchi, Henry Desmaret, Tarkovsky, Alvaar Alto, Wim Wenders, Prouvé, Guimard, Miles Davis, Cocteau, Mies Van der Rohe, les peintres d’Altamira, de Pech-Merle ou de Lascaux, les architectes et sculpteurs de Karnak, de Louxor, des temples grecs et romains, d’Angkor Vat, d’Afrique et d’ailleurs (quand ils n’ont pas été pillés voire détruits par les français ou les anglais au XIXe et XXe siècles, et plus récemment par les américains au Moyen Orient et en Asie centrale…)… et pleins d’autres “zartistes”

14)
Inconnu
, le 18.05.2009 à 10:59
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Euh… Mozart ? Beethoven et Verdi aussi. Et Nightwish, dans un autre registre.

J’ai plus de peine avec la peinture ou la sculture, mais l’architecture grecque, égyptienne, romaine et étrusque m’impressionnent, De même que les cathédrales.

Dans le 7ème art, je dirais que Tim Burton est un génie et que ses “œuvres” sont toutes des réussites. Idem pour Peter Jackson, sauf son King Kong.

Sur le plan littéraire, ça m’amène à citer Tolkien (fils y compris), qui est un génie. Oscar Wilde, Victor Hugo, Gustave Flaubert aussi… Et d’autres.

(N.B. Cette liste est de loooooiiiiiiiiiiiiiiiiin exhaustive, mais c’est un petit aperçu.)

Ah oui, j’allais oublier… Steve Jobs ? ^^

15)
Franck Pastor
, le 18.05.2009 à 11:02
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Outre bien des livres et BD, impossibles à citer ici tant il y en a qui m’ont passionné, ce sont surtout les monuments architecturaux qui me fascinent. Rien qu’en Belgique où je vis, la somptueuse cathédrale de Tournai, malheureusement en travaux actuellement, et les maisons Art nouveau de Bruxelles. Mais aussi hors de Belgique, la Sagrada Familia, la mosquée de Cordoue, l’Alhambra de Grenade, et les pyramides de Gizeh…

16)
coacoa
, le 18.05.2009 à 11:05
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L’art étant avec la science et la philosophie un des trois piliers de la pensée humaine, toute question qui s’y rapporte me passionne.

Votre article, Madame Poppins, m’a fait penser à un petit texte que je trouve très pertinent de Michel Onfray, dans son “Antimanuel de philosophie” (Editions Bréal).

Comme il exprime parfaitement mon avis sur la question, je me permets de le citer.

A la question “Faut-il toujours un décodeur pour comprendre une oeuvre d’art”, Michel Onfray répond :

“Oui, tout le temps. C’est une erreur d’imaginer possible l’abord d’une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, les mains dans les poches, en toute innocence, naïvement. On ne comprend pas un Chinois qui nous adresse la parole si l’on ne maîtrise pas sa langue ou si on n’en possède pas quelques rudiments. Or l’art procède à la manière d’un langage avec sa grammaire, sa syntaxe, ses conventions, ses styles, ses classiques. Quiconque ignore la langue dans laquelle est écrite une œuvre d’art s’interdit pour toujours d’en comprendre la signification, donc la portée. En conséquence, tout jugement esthétique devient impossible, impensable si l’on ignore les conditions d’existence et d’émergence d’une œuvre d’art. […]

Connaître l’époque, l’identité de l’auteur, ses intentions transforme le regardeur en artiste à sa manière. Car il n’y a pas de compréhension d’une oeuvre si l’intelligence du regardeur fait défaut. La culture est donc essentielle à l’appréhension du monde de l’art, quel que soit l’objet concerné et considéré. En proposant un travail, l’artiste fait la moitié du chemin. L’autre échoit à l’amateur qui se propose d’apprécier l’oeuvre. (N.B. Onfray parle ici d’amateur artiste) […]

Comment devient-on cet amateur artiste ? En se donnant les moyens d’acquérir le décodeur. C’est-à-dire ? En construisant son jugement. La construction d’un jugement suppose du temps, de l’investissement et de la patience. Qui pourrait affirmer bien pratiquer une langue étrangère en lui consacrant un temps et un investissement ridicules ? Qui peut croire maîtriser un instrument de musique sans avoir sacrifié des heures et des heures de pratique afin de parcourir la distance qui sépare le balbutiement de la maîtrise ? Il en va de même avec la fabrication d’un goût. Peu importe l’objet de ce goût (un vin, une cuisine, une peinture, un morceau de musique, une architecture, un livre de philosophie, un poème), on ne parvient à l’apprécier qu’en ayant accepté d’apprendre à juger.

Pour ce faire, il faut éduquer les sens et solliciter le corps. La perception d’une oeuvre d’art s’effectue exclusivement par les sensations : on voit, on entend, on goûte, on sent, etc. Acceptez, au début de votre initiation, d’être perdu, de ne pas tout comprendre, de mélanger, de vous tromper, d’être dans l’approximation, de ne pas obtenir tout de suite d’excellents résultats. On ne converse pas dans de hautes sphères intellectuelles avec un interlocuteur après seulement quelques semaines d’investissement dans sa langue. De même en ce qui concerne le monde de l’art. Du temps, de la patience et de l’humilité, puis du courage, de la ténacité et de la détermination. […]

Puis, un jour qui ne prévient pas […] vous découvrirez un plaisir ignoré par la plupart, en tout cas par ceux qui se contentent, devant une oeuvre d’art, de reproduire les lieux communs de leur époque, de leurs fréquentations ou de leur milieu.”

Pour ma part, j’aime tant de choses en art qu’il me serait impossible d’en faire la liste.

18)
Tom25
, le 18.05.2009 à 11:30
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Un peu long mais très juste cocoa. Quand j’ai actualisé la page et que j’ai vu ce long commentaire je me suis dit “Tiens, Okazou est venu donner son avis.”

Le problème, c’est que je suis persuadé qu’une grande catégorie d’amateur d’art suivent les courants pour se faire passer pour des connaisseurs, et donc des gens cultivés. On a le cas avec cet amateur de vin américain qui dicte ses goûts à toute l’Amérique, et fait la pluie et le beau temps. Ce qui fait que les viticulteurs cherchent à faire du vin qui lui plaise à lui, et non qui leur plaisent à eux.
Il me semble qu’un artiste doive avant tout se laisser aller, donner libre court à ses envies. Et qu’il doit être la première personne à apprécier ses œuvres.

19)
Nouwanda
, le 18.05.2009 à 11:57
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Des oeuvres incroyables ? il y en a trop. Mon j’adore Rain, Steam, Speed de Turner et en musique bah je crache pas sur un peu de free jazz.

Ensuite pour ce qui est de “ce qui m’a fait aimer” je pense que toutes les pistes évoquées ont une influence. Je reste marqué par le Maxime Leforestier Barbu dont mes parents sont fans. J’ai découvert le jazz par hasard à cause/grâce à une bibliothécaire passionnée. L’opéra, hum, je crois que le jour où j’ai acheté mes premiers billets je voulais surtout en mettre plein la vue à une délicieuse jeune femme. Cette dernière travaillant dans la “médiation culturelle” (oui ces termes ne veulent rien dire) m’a d’ailleurs éduqué aux “arts graphiques”. Je ne me serrais sans doute jamais intéressé à ces croûtes à la signification obscures si elle n’avait pas été là. Aujourd’hui je me surprend à aller à des expos seuls (non pas que les vernissages avec champagne bon marché gratuit, je ne suis pas qu’un étudiant fauché !). Snobisme ? Hum sans doute un peu mais bon J’apprécie aussi les marmottes qui crapahutent et les Izards sur les corniches, je suis excusé ?

Au final il me semble que certaines formes d’art sont plus accessibles que d’autres. D’ailleurs l’Opéra c’est très instantané je trouve. Le fait d’accéder aux formes les moins accessibles et je pense une question de hasard, d’éducation de curiosité, de moyen, d’influence sociale (d’où le politiquement incorrect du “j’aime pas l’art”). Maintenant le coté “ch’est l’expo qui faut abscholument voir à Paris en che moment” décrit par Tom 25 est assez insupportable.

Le principal reste à mon sens de jouir de l’oeuvre sans nécessairement rechercher une connaissance encyclopédique ou même une connaissance tout court. Apprend doit-on rechercher une éducation à la jouissance ou se contenter du plaisir à portée de main (non je parle pas de masturbation) ? Bon j’arrête de dire de la merde et je retourne à mes cours.

Bonne journée à tous,

Nouwanda

20)
Soheil
, le 18.05.2009 à 12:26
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Vaste sujet, que je n’épuiserai pas en trois paragraphes — trois gouttes dans l’océan.

L’art n’existe pas. Par cette formule volontairement lapidaire, je veux dire qu’à l’origine le concept d’art n’existait pas comme tel. On commandait à des ouvriers des objets de culte, de la vaisselle, des parures ou des habitations, on demandait à des conteurs de nous raconter des histoires, on ne leur demandait pas de faire des œuvres d’art. Cette notion s’est dégagée progressivement, quand on s’est aperçu que certains de ces objets nous inspiraient des sentiments différents des autres, que certains conteurs nous touchaient, nous parlaient ou nous impressionnaient plus que d’autres.

La jouissance esthétique, l’émotion, la crainte, le respect et toute la gamme des sentiments qui nous paraissent liés à l’art ont, en réalité, précédé l’art. Les sentiments que nous éprouvons face aux spectacles naturels, sont plus anciens que ceux que peut nous inspirer un paysage peint par un artiste. Mais, en retour, les œuvres d’art que nous avons vues modifient souvent le regard que nous posons sur le monde environnant. La notion d’art s’est nourrie de ce jeu d’influences entre nature et culture.

Le classement en arts majeurs et mineurs, le fait que des artistes soient reconnus et d’autres pas, tout cela est relatif. La redécouverte de Vermeer est récente, il y a cent ans Piero della Francesca était considéré comme un peintre mineur et pour cette raison beaucoup de ses fresques ont disparu ou ont été irrémédiablement endommagées. La Passion selon Saint Matthieu de Bach a failli être perdue à jamais — de nombreuses œuvres ont été effectivement perdues à jamais. Voilà qui devrait nous inciter à un peu plus d’humilité dans nos jugements et à relativiser, autant que possible, nos affirmations.

Je rejoins ce que disent Ysengrain et Coacoa, et je comprends les réticences de Tom25. Les propos ci-dessus ne sont, en quelque sorte, qu’un écho à leurs commentaires. Pour le reste, Madame Poppins me pardonnera — je l’espère — si, au vu de ce qui précède, je me garde de parler ici de ce que j’aime ou n’aime pas.

22)
levri
, le 18.05.2009 à 13:27
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Cocoa, ta citation de Michel Onfray recouvre presque tout ce que je n’interprète pas comme de l’art, la sensation du “beau” est elle innée ou acquise, l’art doit il avoir une fonction ou exister en tant que tel ? il serait présomptueux d’essayer de définir l’art en quelques lignes.

Tous ce qui dépasse son utilité première pour évoquer une sensation est art, une vulgaire cuillère en bois, pour peu que l’artisan ait senti le grain de la matière et essayé de l’exploiter afin de combler son sens esthétique peu engendrer la rêverie au même titre que des sculptures figuratives ou non considérées officiellement comme de l’art.

Les pyramides sont elle une œuvre d’art ou tout simplement un gros tas de cailloux délabré, jalons millénaire rappelant à tous quels sommets la prétention humaine peut atteindre ? Une connaissance de l’histoire peut aider à comprendre pourquoi et comment elle furent érigées, mais cela en fait il des œuvres d’art ? quelle sensation autre que celle d’écrasement par leur masse si on se trouve à leur base peut-on en tirer ?

Quid de la Tour Eiffel, ou même des cathédrales qui ont plus d’intérêt par les détails que par l’ensemble, généralement assez inélégant du fait de l’obligation des multiples renforts nécessaires à leur stabilité.

Doit on passer au filtre des connaissances un objet antique ou issu d’une autre culture pour pouvoir en apprécier l’évocation artistique ? je ne pense pas, notre interprétation sera sûrement différente de celle qu’en aurait un membre de la société d’origine, mais notre sensibilité se satisfera du pouvoir évocateur de l’objet.

La connaissance du milieu socio culturel ou de la genèse d’une “œuvre” n’est utile qu’aux historiens ou à ceux qui n’ayant pas de sensibilité doivent trouver une justification à la “valeur artistique” des choses … Cette connaissance peut être un plus, mais n’est à mon sens aucunement nécessaire, même si elle permet à l’objet artistique ou pas de devenir support de connaissances.

@ 20. Soheil : je serais assez en accord avec tes 3 paragraphes.

23)
Gr@g
, le 18.05.2009 à 13:32
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ans le 7ème art, je dirais que Tim Burton est un génie et que ses “œuvres” sont toutes des réussites.

Je suis complètement d’accord à une exception: “La Planète des Singes” qui est très loin de l’original… mais ce n’est pas l’endroit d’en débattre ;o)

24)
coacoa
, le 18.05.2009 à 13:53
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Levri, ce que Onfray dit, c’est qu’il n’est pas raisonnable de poser un jugement esthétique (“jugement” est ici pris dans son sens philosophique) sur une oeuvre, quelle qu’elle soit, sans connaître ses conditions d’existence et d’émergence. Bien sûr, on peut dire “c’est beau”, “c’est pas beau”, en rester là, oui, bon, mais quel intérêt ?

On peut trouver un Picasso “joli”, soit. Je veux croire (d’expérience) que connaître son contexte ouvre à la pensée plus de champs de réflexion (entre autres, le changement de paradigme provoqué par les expérimentations cubistes et ses répercussions sur notre façon d’envisager l’image).

Onfray invite à la curiosité, à dépasser les “j’aime- j’aime pas” pour, eh oui, se cultiver. Ce qui, et c’est assez paradoxal, semble aujourd’hui être un gros mot.

26)
Iris
, le 18.05.2009 à 14:10
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Oh, Madame Poppins! Me retrouver au milieu de cette prestigieuse assemblée, c’est un costume bien trop grand pour mes petites épaules… Mais merci quand même ;-)

Pour répondre à vos interrogations, je dirais qu’il n’est pas nécessaire d’être expert, mais seulement ouvert et curieux.

Pour qu’une oeuvre nous touche, il faut qu’elle nous fasse vibrer, qu’on ressente les tripes de l’artiste. Je ressens leur âme dans les oeuvres de van Gogh, de Vermeer, de Schubert, de Chopin et de Mozart, entre autres. Les peintures rupestres ou des aborigènes me touchent aussi beaucoup, ainsi que les bâtisseurs de chapelles, de cathédrales ou de mosquées.

Je me rends compte que j’ai aussi besoin d’une certaine harmonie pour apprécier une oeuvre et j’ai de la peine si c’est trop destructuré.

28)
levri
, le 18.05.2009 à 14:57
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@ Coacoa : Je trouve effectivement qu’on peut se sentir touché, aimer ou trouver beau quelque chose sans avoir envie de le classer, le placer sur une échelle de valeur, ou même avoir le besoin d’en discuter ou de justifier sa perception.

L’”art” peut il se suffire à lui même ou doit il dépendre de conventions sans lesquelles il perdrait tout intérêt ?

On peut être touché, intrigué ou même trouver que les couleurs d’un Picasso flattent notre vision, toutes les connaissances historiques ou techniques permettront effectivement d’aborder d’autres champs de connaissances et même d’en discuter … mais pour moi cela ne relève plus de l’art et c’est vrai pour n’importe quoi.

Toutes ces connaissances permettent éventuellement de gloser doctement sur “la motivation de l’artiste”, qui bien souvent était toute autre.

Je n’ai rien contre la culture, je suis même assez curieux de nature, mais elle ne sert que pour les à côtés des choses artistiques. L’art doit toucher le moi profond, s’il a besoin d’un mode d’emploi, ce n’est plus de l’art, on peut s’y intéresser en tant qu’artefact représentatif d’une époque ou d’une mode au même titre que n’importe quoi, ce qui touche a l’art doit être intemporel (en restant dans le cadre de l’humanité).

29)
alec6
, le 18.05.2009 à 15:24
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Pour ce qui est de la définition de l’Art, Marcel Duchamp en a donné une magnifique explication, en 1914 avec son premier “Ready Made”

En bref, c’est le spectateur qui fait l’œuvre d’art et la qualité de l’œuvre ne se mesure pas à la sueur de l’artiste. Le soucis étant que la plupart des artistes dits “contemporains” continuent à faire ce qui n’était qu’une démarche intellectuelle et provocatrice pour au final faire le jeu des galeries qui “capitalisent” sur un artiste qui se vend bien et qui reproduit à l’envi les “œuvres” que les investisseurs acquéront pour meubler leur coffre fort (je caricature à peine…).
Mais l’essentiel est dit : “le spectateur fait l’œuvre d’art”… une marmotte, une galaxie au bout de sa lunette, son gamin qui vient de naître, une roue de bicyclette sur un tabouret, 4mn 33s de silence (John Cage) ou la Joconde…

30)
coacoa
, le 18.05.2009 à 15:36
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L’art doit toucher le moi profond, s’il a besoin d’un mode d’emploi, ce n’est plus de l’art, on peut s’y intéresser en tant qu’artefact représentatif d’une époque ou d’une mode au même titre que n’importe quoi, ce qui touche a l’art doit être intemporel

il ne s’agit pas d’avoir besoin de mode d’emploi, mais de culture. Comme pour le langage. Apprendre à connaître.

“L’art doit toucher le moi profond”, soit. Combien aujourd’hui disent être bouleversés par les nénuphars de Monet ? Faut-il rappeler qu’au moment de leur apparition, à la fin du XIXème, les gens n’y voyaient que des amas difformes et abstraits de couleurs ? Et criaient à l’incompétence ? Le temps et la culture ont fait leur oeuvre. Aujourd’hui, on perçoit les nénuphars. Ils peuvent aujourd’hui toucher “le moi profond” parce que nos sensations et nos perceptions ont évolué. Parce que d’aucuns s’y sont plongés. Ont argumenté, fouillé, cherché à comprendre, traçant des lignes de force qui nous touchent aujourd’hui encore.

L’art ne doit pas dépendre des conventions, je te rassure, ce n’est ni mon propos ni celui de Michel Onfray. L’art s’efforce justement à les briser, les tordre, les remettre sans cesse en question.

Je me permets, pour ceux que la question intéresse, de citer Gilles Deleuze (dans “Qu’est-ce que la philosophie ?” aux Editions de Minuit) :

“Les hommes ne cessent de fabriquer une ombrelle qui les abrite, sur le dessous de laquelle ils tracent un firmament et écrivent leurs conventions, leurs opinions ; mais le poète, l’artiste pratique une fente dans l’ombrelle, il déchire même le firmament, pour faire passer un peu de chaos libre et venteux et cadrer dans une brusque lumière une vision qui apparaît à travers la fente, primevère de Wordsworth, ou pomme de Cézane, silhouette de Macbeth ou d’Achab.

Alors suivent la foule des imitateurs qui ravaudent l’ombrelle avec une pièce qui ressemble vaguement à la vision, et la foule des glossateurs qui remplissent la fente avec des opinions : communication. Il faudra toujours d’autres artistes pour faire d’autres fentes, opérer les destructions nécessaires, peut-être de plus en plus grandes, et redonner ainsi à leurs prédécesseurs l’incommunicable nouveauté qu’on ne savait plus voir.”

31)
coacoa
, le 18.05.2009 à 15:52
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Alec6, le sort que Duchamp a fait à l’art est immense, et nombreux sont ceux qui près de 100 ans plus tard n’en mesurent pas la portée (normal, après vingt-cinq siècles de vision platonicienne du monde esthétique).

La Beauté est morte, le Sens l’a remplacée.

Tandis que jusqu’ici on essayait de de faire de belles représentations de choses, Duchamp invente l’art cérébral, conceptuel, intellectuel.

Il y a beaucoup de monde pour regretter cette révolution (comme il y a des gens qui préfèrent la lampe à pétrole à l’électricité), n’empêche, elle est indéniable : l’art d’aujourd’hui ne peut pas être semblable à celui d’hier ou d’avant-hier.

La dimension que tu relèves, Alec6, et mentionnée par Duchamp, est essentielle : c’est le spectateur qui fait l’oeuvre. Ca veut dire qu’il n’est plus seulement “spectateur”, mais “acteur”. Il est concerné, invité à s’impliquer. Pour aller vite : il a du boulot, il n’est pas inactif. Il ne “contemple” pas, il participe.

En gros, c’est le contraire de la télé ou de “20 minutes”. Normal que beaucoup n’aiment pas ça :-)

32)
Mirou
, le 18.05.2009 à 16:14
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Je conseille déjà à tout le monde de visiter un musée tel que le MOMA avec Coacoa comme guide. En deux heures, il m’a ouvert les yeux sur tellement de choses “en art” lors de cette visite que je ne vois plus le monde pareil… Mais là n’est pas la question.

Il y a pas mal de choses auxquelles je suis sensible. Mais dans les “chocs” que j’ai ressenti, je pense surtout à ma rencontre avec un “bleu” de Klein. ça paraît bête comme ça, c’est vrai qu’en photo ça donne rien. Mais en vrai. Ce bleu vibre. Le tableau semblait voler dans la pièce. J’ai été envahi par cette couleur comme rien d’autre avant….

Les photos de Loretta Lux m’ont aussi fait un choc. En art vivant, c’est la danse de Erna Omarsdotir (je crois que j’écris juste…), dans son IBM 1401 qui m’a changé la vie, et j’ai les frisons rien qu’en repensant à la chorégraphie de Cherkaoui avec le balet du Grand Théâtre de Genève. ça s’appelle “Loin”, et la musique c’est les Sonates Mistérieuse de Biber… A ne pas manquer…

34)
Diego
, le 18.05.2009 à 16:59
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<hors sujet>

Le professionnel gagne du pognon avec son art et paye les charges qui incombent à tout revenu, l’amateur, dépense du fric pour pratiquer son art. C’est tout !

L’art est donc le seul domaine où l’on peut devenir professionnel post-mortem ;-)

</hors>

35)
coacoa
, le 18.05.2009 à 17:09
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j’ai les frissons rien qu’en repensant à la chorégraphie de Cherkaoui avec le ballet du Grand Théâtre de Genève. ça s’appelle “Loin”, et la musique c’est les Sonates Mystérieuse de Biber… A ne pas manquer…

Pour ceusses que ça pourrait intéresser, il est possible de télécharger ce spectacle (30 minutes) ici

C’est évidemment moins bien en video qu’en vrai, mais ça reste prodigieux.

37)
Okazou
, le 18.05.2009 à 17:22
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Comment ne pas soutenir la position de Michel Onfray dans la citation de coacoa-16 ? Et la mise au point de coacoa-24 après que levri-22 nous apprend qu’il se contente, lui, de l’appréciation basse de l’œuvre, s’interdisant (c’est un choix radical) d’aller plus loin dans la recherche de ce que peut porter l’œuvre au-delà du premier regard, de la première impression ?

Ainsi, selon levri, faudrait-il se contenter, devant le Guernica de Picasso, de recevoir la représentation cubiste (sans connaître la signification du terme) d’un drame (manifeste) venu de nulle part. Pourtant, le nom même du tableau met à bas les limitations (masochistes ?) de levri. Le visiteur candide de service se demandera immanquablement ce que peut être Guernica. Une ville d’Espagne ? Et qu’a-t-elle de particulier, cette ville espagnole ? Ah, tiens, une date ; ça parle, une date. L’œuvre fut peinte en 1937. Existerait-il un rapport avec la dernière guerre mondiale ? Et puis ces bras levés, à droite de la toile rappellent à notre visiteur candide une œuvre de Goya qu’il a découverte précédemment. Un hommage ? Un rappel et un parallèle avec les hauts-faits de l’armée napoléonnienne ? Et pourquoi la couleur est-elle absente ? Pourquoi avoir choisi cette gamme de gris ?

Impossible à l’homme un tant soit peu curieux du monde de se limiter à ses premières impressions, même si celles-ci sont d’une importance primordiale puisqu’elles constitueront une référence sensuelle à l’appréhension de l’œuvre.

L’artiste, qu’il le veuille ou non, nous questionne. Au moins provoque-t-il chez nous une interrogation. Il nous invite à cheminer à travers son œuvre (sinon, pourquoi la montrerait-il ?) et nous aurions tort de limiter cette invitation à une visite trop vite achevée.

Est-il pour autant impératif de pénétrer l’œuvre dans son tréfonds pour l’apprécier ? Évidemment non, il s’agit d’avancer par pallier, de se donner le plaisir d’en découvrir toujours un peu plus. Le plaisir réside aussi dans la répétition. Bis repetita placent.

Ainsi, l’art est-il inusable.


Un autre monde est possible.

38)
coacoa
, le 18.05.2009 à 17:42
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En art vivant, c’est la danse de Erna Omarsdotir (je crois que j’écris juste…), dans son IBM 1401 qui m’a changé la vie

Et s’il y a des amateurs, un extrait de cette splendide chorégraphie de Erna Omarsdottir est visible sur YouTube, juste ici

39)
Tom25
, le 18.05.2009 à 18:51
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@ 20 – Soheil, tu me sens réticent, mais je ne rejette pas l’art ni ceux qui l’apprécient. Je pense que tu l’avais compris mais je préfère préciser. Mais effectivement je soupçonne certaines personnes qualifiés de pique-assiettes plus haut de faire semblant d’apprécier et de comprendre pour se mêler au “beau monde”.
Je suis surpris qu’Okazou n’ait pas parlé de l’attrait de bien des personnes pour l’art pour des questions uniquement financières. Il me semble qu’il y a quelques années, on avait parlé d’une certaine star qui avait acquis pas mal d’œuvres d’art dans le but d’échapper au fisc etc.
Mais il est vrai que c’est un autre débat et que ce n’était pas la question posée par Mme Poppins.

En tout cas, quand je vous lis dans ce genre d’article, j’ai “peur” de venir à la Cuk Day. Là ça ne se voit pas parce que je suis derrière mon clavier, mais je vous vois partir dans vos critiques d’art à propos de certaines toiles, je ne connais déjà pas le nom du peintre.
Il est vrai qu’un grand nombre (dont moi) n’est pas capable d’apprécier certaines œuvres à leur juste valeur. (on dit “ne sont” ou “n’est” pour un grand nombre ?)

40)
coacoa
, le 18.05.2009 à 19:07
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En tout cas, quand je vous lis dans ce genre d’article, j’ai “peur” de venir à la Cuk Day. Là ça ne se voit pas parce que je suis derrière mon clavier, mais je vous vois partir dans vos critiques d’art à propos de certaines toiles, je ne connais déjà pas le nom du peintre.

Pour ma part, je n’ai jamais envisagé aborder la culture (au sens large) autrement que de manière simple, avec des gens qui ont le désir (et le plaisir) de partager une discussion, un échange, un spectacle… J’échange volontiers à une Cuk Day, mais je me réjouis aussi de parler d’andouillettes, de noix de lavage et de LaTex… Enfin, pour LaTex, je suis pas sûr… :-)

41)
Tom25
, le 18.05.2009 à 19:21
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Avec moi il faudra faire l’effort de causer foot, et ma culture se limite aux films pornos !

Je déconne, ce n’est pas à ce point là quand même.

43)
levri
, le 18.05.2009 à 20:28
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@ 37-Okazou : je n’ai pas dit que je ne m’intéressais pas ou qu’il ne fallait pas s’intéresser aux à côtés des choses de l’art, j’ai juste dit que ce n’était pas nécessaire pour apprécier, et que cet intellectualisme ne relevait pas de l’art, mais de l’histoire ou tout autre domaine de connaissance.

Je suis heureux d’apprendre qu’il existe “une appréciation basse de l’œuvre”, et je suis tout aussi heureux d’apprendre qu’on peut en avoir une haute.

Si Guernica était une croute, toutes les explications n’y changeraient rien, si c’est de l’art elles ne sont qu’un complément d’informations historiques et anecdotiques qui ne grandissent pas la qualité artistique, mais vont juste lui ajouter une dimension politique et historique.

Si le créateur a atteint la plénitude dans sa réalisation, toute explication est inutile et même importune, si l’”œuvre” nécessite des explications pour ajouter à sa qualité, c’est qu’elle est imparfaite.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas chercher la connaissance, mais que l’art doit toucher par lui même.

45)
Inconnu
, le 18.05.2009 à 20:48
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En tout cas, quand je vous lis dans ce genre d’article, j’ai “peur” de venir à la Cuk Day. Là ça ne se voit pas parce que je suis derrière mon clavier, mais je vous vois partir dans vos critiques d’art à propos de certaines toiles, je ne connais déjà pas le nom du peintre.

Je ne me rappelle pas avoir parlé culture au dernier CukDay… :-)

47)
Soheil
, le 18.05.2009 à 22:19
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@ Okazou (37): Je suis 100% d’accord avec votre analyse, mais j’ai envie d’ajouter que celle-ci ne concerne que 50% du phénomène artistique. D’autres peintres ont représenté la guerre, tous ne l’ont pas fait comme l’a fait Picasso dans Guernica. Et, inversement, Picasso a peint d’autres sujets que la guerre, il l’a fait avec la même éloquence, la même manière, le même art que celui qu’on admire dans Guernica. Un spectateur qui ignorerait tout de la guerre d’Espagne ne pourrait s’empêcher de ressentir la force du drame dont il est témoin. Il devinerait certainement l’essentiel de cette tragédie que sont toutes les guerres, même si les détails de celle-ci lui demeurent inconnus.

Le sujet d’un tableau n’est pas indifférent, mais (comme le note Levri) il n’explique pas tout. Les musées sont pleins de Nativités, de Madones ou de Crucifixions. Le sujet est le même pour toutes ces œuvres, mais toutes ne présentent pas le même intérêt, loin de là. D’autant plus que, dans bien des cas, le sujet religieux n’était qu’un prétexte: prendre pour sujet Saint Sébastien était une occasion de peindre un jeune éphèbe avec la bénédiction de l’Eglise; et, pour Patinir, peindre un Saint Jérôme ou une Fuite en Egypte était avant tout un prétexte pour peindre un magnifique paysage imaginaire.

Il est vrai qu’une meilleure connaissance du sujet ou des circonstances qui ont présidé à la naissance d’une œuvre d’art permet d’en apprécier toutes les facettes. Une telle connaissance n’est pas superflue, mais elle n’est pas toujours indispensable non plus. On ignore la signification de la célèbre fresque de la Villa des Mystères à Pompéi. Des hypothèses ont été avancées, mais, à ma connaissance, aucune ne fait l’unanimité. Les archéologues et les historiens n’ont par réussi à se mettre d’accord sur la signification de cette scène initiatique et sur la fonction de la salle où elle est peinte. Cette ignorance n’empêche pas le visiteur d’être frappé par la magie du lieu, par cet incroyable mélange de finesse, de grâce et de puissance, par ce “je ne sais quoi” qui semble habiter cette salle dont il a du mal à s’arracher.

Malraux parlait à ce sujet de ce qu’il appelait “la métamorphose des dieux”. Quand on a cessé de croire à Zeus, Vénus ou Apollon, ces dieux se sont tus en tant que divinités, mais leur statues ont continué de nous parler en tant qu’œuvres d’art. On a reproché au musée des Arts Premiers (que je n’ai pas visité) d’ignorer l’origine magique des sculptures qu’il présente. Sans doute le reproche est-il fondé, mais pas entièrement je crois: j’imagine que de nombreux objets partagent la même fonction magique que ceux qui sont exposés, mais que tous ne le font pas avec la même force de persuasion, et j’imagine aussi que cette différence est perceptible même pour le visiteur qui ignorerait la signification et l’usage du masque ou de la statuette qu’il contemple. Il ne comprend pas tout, certes, mais l’essentiel peut passer et passe peut-être: non pas l’histoire de ce dieu ou de cette tribu, mais le sentiment de crainte que l’homme primitif éprouve devant le mystère et que, enfants, nous avons tous éprouvé un jour.

Vous avez très bien résumé ce que je ne fais qu’esquisser ici, en évoquant la notion de paliers et les niveaux de lecture dont est susceptible une œuvre d’art. Sans doute les plus riches et les plus universelles sont-elles celles qui parlent à chacun dans la langue qu’il comprend, comme on l’a dit des apôtres le jour de la Pentecôte.

Est-ce que toute œuvre nous interroge, comme vous dites, qu’elle le veuille ou non? Peut-être. Je ne suis pas sûr. Certaines, me semble-t-il, par moments en tout cas, font taire en nous tout questionnement et nous font acquiescer, adhérer au monde et à la vie, à cette vie qui a commencé bien avant nous et qui continuera bien après— qui nous dépasse et nous justifie. Ce sont celles que je préfère.

48)
alec6
, le 18.05.2009 à 23:14
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Merci Solheil de rappeler Malraux à notre bon souvenir (même s’il fait parti des gougnafiers ayant abîmé en voulant les embarquer quelques sculptures d’Ankor…) a propos de ce texte sur l’art dont tu fais un bon résumé et qu’il conclue par “L’art est un anti-destin” sous entendant par cet aphorisme sibyllin de prime abord que l’art permet à l’Homme d’échapper à son destin mortel, par les œuvres et au pire les traces qu’il laisse par delà les ans.

49)
JeMaMuse
, le 19.05.2009 à 00:02
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Madame Poppins, c’est un vaste sujet que vous nous proposez !

Pour moi, toute forme d’art est d’abord lié au ressenti personnel, comme l’on déjà dit plusieurs intervenants. Ensuite, je suis sensible à la capacité des artistes à rendre des sujets, des paysages, des émotions essentiellement par la maitrise d’outils et de matériaux. C’est pour cette raison que j’affectionne particulièrement les Vermeer, Turner ou Hopper, et leur incroyable capacité à rendre la lumière.

Avec la musique, on peut également avoir une telle approche. Après avoir pratiqué le piano et le tuba (en amateur) et maintenant le chant classique (toujours en amateur), le fait d’être immergé dans les pièces jouées ou chantées fait une différence essentielle dans la perception des œuvres.

Je citerai en exemple une œuvre incroyable que j’ai eu l’occasion de chanter : Amarus de Leos Janacek. Si je n’avais pas eu cette opportunité, je ne l’aurais peut-être jamais connue. Aïe ! Et pour moi, c’est un chef-d’œuvre. Le compositeur – grâce à son génie et à sa faculté à utiliser les “sons” comme outil – a exprimé toute la beauté de cette histoire.

Au final, aucune honte à ne pas briller en société s’il l’on ne supporte ou ne comprend pas les créations de certains artistes. L’essentiel est de simplement aborder l’œuvre, de l’apprécier et la ressentir sans devoir se justifier.

50)
Okazou
, le 19.05.2009 à 00:18
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« […] je n’ai pas dit que je ne m’intéressais pas ou qu’il ne fallait pas s’intéresser aux à côtés des choses de l’art, j’ai juste dit que ce n’était pas nécessaire pour apprécier, et que cet intellectualisme ne relevait pas de l’art, mais de l’histoire ou tout autre domaine de connaissance. »

Une œuvre comme celle qui nous occupe ne se réduit pas à de la matière disposée sur une toile que l’on se contenterait de regarder avec un œil « rudimentaire » sans la voir vraiment. Une œuvre porte en elle une infinité d’informations qui débouchent bien au-delà de l’esthétisme pur et de ses effets immédiats sur la moelle épinière.

Si j’en crois ton propos, tu regardes l’œuvre jusqu’à ce que tu éprouves un ressenti disons « animal » ou « instinctif » ou encore « spontané » et de ce moment, tu détournes ton regard (sous peine de tomber dans la réflexion), tu déclares que c’est suffisant, que tu en sais assez et que tu as su apprécier l’œuvre. Inutile d’en savoir plus et c’est pour n’en pas savoir plus qu’il te faut détourner le regard. Au-delà de cette impression fruste commencerait un monde que tu qualifierais d’intellectuel et que tu te refuses, en toute conscience, à pénétrer puisqu’il entacherait l’œuvre d’éléments inutiles à son appréciation en tant qu’œuvre d’art. Comme s’il existait une dichotomie entre tes sensations et ta réflexion, réflexion qui ne constituerait plus le stade suivant naturellement l’impression. Comme si l’art devait lui-même être dissocié de l’histoire, de la politique, de la technique, comme s’il appartenait à un monde flottant quelque part, loin de l’homme, quand il est son expression la plus aboutie la plus réelle et la plus tangible.

Quand tu te trouves dans les grottes de Lascaux face à un bison stylisé, une fois passé le coup au plexus que tu ressens nécessairement, ne me dis pas que tu ressors sans laisser une chance à ton esprit de voyager vers tes ancêtres, sans regarder ce lieu où ils ont vécu, sans imaginer le gars qui a peint ça sur la paroi, sans te questionner sur sa façon de traiter son sujet, les techniques qu’il a employées, etc. Si tu ne laissais pas naturellement courir ton cerveau de l’impression vers la réflexion, ton émotion violente serait bien courte et tu laisserais l’essentiel derrière toi en quittant les lieux.

L’art ne s’arrête pas à une émotion ressentie, il provoque nécessairement à sa suite la réflexion, une réflexion qui continue de concerner l’art, la vision minimaliste que tu portes sur l’art est pour le moins bridée, étroite, étouffée.

Et puis merde, qu’est-ce que ça veut dire que s’interdire de réfléchir quand on a un cerveau ?


Un autre monde est possible. En cherchant le plaisir qui se cache derrière le plaisir.

51)
iker
, le 19.05.2009 à 03:46
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Il y a l’art, l’histoire de l’art, et l’histoire tout court

Mais je n’irais pas évoquer le raccourci, de Caplan (enfin de Bernardino Luini pour être plus précis), ce serait picturalement fondé, mais politiquement inapproprié ;-)

Autant les vernissages, peuvent me provoquer les mêmes réactions que Madame Poppins, autant je suis familier avec ce que François ou Tom évoque en parlant des expos et les musées. Je ne saurais pas parler de peinture, ni d’art en général, c’est un domaine qui provoque en moi des émotions intimes sans que pour autant je ne sois capable d’y mettre des mots. Et le verbiage autour de l’art me fais fuir, alors que j’aime partager une séance de cinéma avec quelqu’un et poursuivre la discussion sur le film.

À part les peintures “naïves”, ou encore “primitives”, ou plus rarement quelques artistes comme Paul Klee Paul Klee, Joan Miro, et Picasso, je suis généralement plus sensible à l’art en trois dimensions, comme l’architecture, la sculpture de la pierre ou du bois, du métal qui au toucher peuvent m’inspirer une aussi profonde vibration que la musique de certains instruments, comme le violon, le saxo, le piano, ou des voix qui se répondent ou forment un cœur, comme dans le gospel, ou les chants polyphoniques.

Pourtant, il y a une œuvre au pied de laquelle j’ai passé une partie de mon enfance, et sans laquelle je ne serais pas tout à fait le même. Car l’art peut non seulement amener à réfléchir, mais parfois bien au delà, à s’engager tout au long de sa vie.

J’avais sept ans à peine. Le poster du tableau occupait tout un pan de mur de l’appartement d’étudiant de trois de mes frères et sœur. Lorsque une fois par mois, nous nous rendions chez eux, à Toulouse, la nuit je dormais face à ce tableau et il m’arrivait souvent de ne pas trouver le sommeil, à la fois fasciné et terrorisé par la force émotionnelle de cette œuvre et ce qu’elle semblait évoquer.

Et puis quelques temps plus tard, en allant chez un de mes camarades d’école, dans le couloir qui menait au bureau de son père, j’étais passé devant deux œuvres de Goya, du temps de l’occupation napoléonienne, les célèbre “Dos de Mayo” et “Tres de Mayo” avant de tomber en arrêt devant une autre copie du tableau qu’il y avait à Toulouse chez mes frères. Le père qui écrivait à son bureau finit par remarquer ma présence, capta mon attitude pétrifiée devant le Guernica de Picasso et devant mon regard interrogateur pris le temps de me raconter ce qu’il représentait.

Car cette œuvre n’était pas qu’un tableau à ses yeux, c’était avant tout son histoire.

Lui même était encore plus jeune, lorsque trente deux ans plus tôt, il avait survécu à ces scènes dantesques où il perdit la quasi totalité de sa famille, avant de se réfugier au nord de la Bidassoa, et d’être aussitôt interné, à Gurs, dans un camp de la République française, pendant une partie de la guerre.

Une manière de ressentir cette œuvre autrement est d’aller voir le petit film remarquable qui a été fait pour donner vie au tableau : Exploration du Guernica de Picasso en 3D et Film de l’exploration du Guernica de Picasso en 3D.

Et comme Guernica de Picasso) a été cité, à dessein (sans jeu de maux) je voudrais apporter une précision :

Le visiteur candide de service se demandera immanquablement ce que peut être Guernica. Une ville d’Espagne ? Et qu’a-t-elle de particulier, cette ville espagnole ? Ah, tiens, une date ; ça parle, une date. L’œuvre fut peinte en 1937. Existerait-il un rapport avec la dernière guerre mondiale ? Et puis ces bras levés, à droite de la toile rappellent à notre visiteur candide une œuvre de Goya qu’il a découverte précédemment. Un hommage ? Un rappel et un parallèle avec les hauts-faits de l’armée napoléonnienne ? Et pourquoi la couleur est-elle absente ? Pourquoi avoir choisi cette gamme de gris ?

Le visiteur non candide de service attirerait l’attention sur le fait que la propagande aussi est une forme d’art pour certains… au point d’avoir réussit à imprégner les esprits les plus candides 72 ans plus tard. À moins que ce ne soit une perche tendue “innocemment”.

Car si en avril 1937, il y avait une ville qui fut bombardée par la coalition trois fascismes européens, avec les avions de la légion condor des nazis, accompagnés par l’aviation italienne fournie par Mussolini, et dirigés par le général Mola, le véritable instigateur du putsch qui amènera Franco à la tête de l’État Espagnol pendant pratiquement quarante ans… c’était précisément parce qu’elle était la moins espagnole de toutes les villes sous occupation de l’Espagne). Ça n’enlève rien à la portée universelle de l’œuvre, dont la réalité décrite ne fut que le prémice d’une histoire terrible.

Pour le révisionniste qui considère Gernika comme un autre “détail de l’histoire”, cette précision n’a sans doute pas beaucoup de valeur. Mais quand on sait à quel point le renoncement des démocratie occidentale à ce moment là, laissera le terrain libre à l’embrasement de l’Europe et du monde, il était bon de replacer ce point dans son contexte. Ça peut avoir son importance pour éviter de faire bégayer l’Histoire.

Mais on peut d’ores et déjà en tirer une conclusion, comme des tableaux de Goya peint un siècle plus tôt, c’est qu’une œuvre peut garder, pendant des siècles, un souffle puissant. Il ne suffit pas de noyer une ville symbole sous les bombes pour retirer toute vie à son peuple. Peut être même au contraire.

Une leçon qui manifestement n’aura pas été retenue à Dresde, Hiroshima, au Vietnam, en Irak, en Afghanistan ou à Gaza… Si, dans la capitale spirituelle des basques, il ne reste pratiquement plus de stigmates apparents du bombardement de la ville, l’œuvre est restée gravée dans tous les esprits, animant même de nouvelles vocations d’artistes.

À deux pas de là, vont émerger trois sculpteurs puissants et magistraux comme Jorge Oteiza , Eduardo Chilida, ou Nestor Basteretxea .

Pour en revenir au tableau le plus magistral de Picasso, le peintre lui même “reconnaissait” qu’en fait il n’était pas le véritable auteur de cette toile qui lui avait été commandée par le gouvernement espagnol pour représenter l’Espagne républicaine à l’exposition universelle de Paris de 1937. Quelques années plus tard, pendant l’occupation allemande, alors qu’il recevait inopinément la visite de l’ambassadeur Nazi, Otto Abetz, qui, devant une photo de la toile de Guernica (qui se trouvait alors au MoMa de New York) lui demanda “C’est vous qui avez fait ça ?”, Picasso eut cette réponse terrible “Non, c’est vous !”.

En effet, il y a l’art, l’histoire de l’art et puis l’Histoire tout court

52)
Madame Poppins
, le 19.05.2009 à 08:59
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Et dire qu’à minuit une, lorsque mon billet s’est affiché à l’écran, j’étais frustrée de n’avoir pas pu mieux exprimer mes réflexions – comme quoi, mon prof de français avait raison : il n’y a que ce qui se conçoit clairement qui s’exprime clairement -.

Merci donc d’avoir saisi cette perche maladroitement exprimée et d’avoir partagé avec moi et les autres lecteurs vos goûts, vos bonheurs en matière d’art.

Plusieurs choses en vrac. Tout d’abord, je m’étonne toujours lorsque les gens me disent “j’aime tel ou tel peintre, tel ou tel compositeur” : pour ma part, je ne connais pas d’artiste dont j’aime l’oeuvre dans son intégralité. Franchement, il y a des tableaux de Dali qui me fascinent totalement, tandis que d’autres, même si on m’offrait l’original, je n’en voudrais pas dans mon salon. Même pas dans ma cave.

Ensuite, Tom25, je suis convaincue que la nature nous livre aussi des moments de bonheur, une forme d’art, qui n’aurait pas la main de l’homme pour auteur : une marmotte sur un rocher, ça peut être incroyablement agréable à regarder et à observer et ce que je retiens, c’est le plaisir, l’émotion (devant une rivière qui serpente entre les rochers, des dauphins sous l’eau qui croisent et recroisent des plongeurs, un vol d’oiseaux, peu importe). Quant au sport, ma foi, si je ne suis pas sensible à un goal marqué, je puis concevoir qu’on puisse y trouver beaucoup de plaisir : j’ai souvent ressenti de l’admiration devant certains patineurs artistiques et un plongeur qui virvolte depuis les 10 mètres, franchement, c’est magnifique aussi.

Finalement, si je comprends très bien que le contexte d’une oeuvre, son auteur, le pays et l’époque à laquelle elle a été réalisée ont beaucoup d’importance, ces éléments ne sont pas source pour moi d’émotion : ils s’ajoutent à une émotion existante mais ne la créent pas si elle n’était pas spontanément là. Ainsi, je pense qu’il y a deux façons complémentaires de vivre une oeuvre (musicale, picturale notamment) : sa vision, son écoute puis sa connaissance. Pour reprendre l’exemple de Guernica, la première fois que j’ai vu ce tableau, adolescente, j’ai été intriguée, sans pour autant connaître la moins chose quant à l’origine du tableau. Ainsi, je puis me reconnaître tant dans les “propos” de levri que dans ceux d’Okazou ou de Coacoa.

Merci Philob pour cette anecdote : elle prouve bien que la notion d’art est très relative et personnelle. J’aurais bien aimé voir la tête de l’artiste….

Je reviens plus tard, faudrait quand même que je bosse un peu.

53)
Tom25
, le 19.05.2009 à 09:02
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Une œuvre comme celle qui nous occupe ne se réduit pas à de la matière disposée sur une toile que l’on se contenterait de regarder avec un œil « rudimentaire » sans la voir vraiment.

Et puis merde, qu’est-ce que ça veut dire que s’interdire de réfléchir quand on a un cerveau ?

Comme bien des fois, tu forces le trait. Tu le fais souvent quand tu exprimes tes idées, là ça ne me gêne pas (ou pas trop on va dire), mais tu le fais aussi quand tu réagis sur certaines interventions. Levri n’a jamais dit qu’il ne réfléchissait jamais sur une œuvre, mais que ce n’était pas forcément indispensable. Ce que dit Soheil également à la fin de son commentaire.
On peut imaginer comment vivaient les hommes à la préhistoire, mais on n’est pas non plus obligé de se plonger dans les 50 volumes qui relatent l’histoire de l’Espagne. Si ? Et si on ne le fait pas on est un con ? Devrait on instaurer des interrogations écrites d’histoire à l’entrée des musées ?

Je reprends encore et toujours mes comparaisons au sport. Devrais-je écrire qu’un gars qui va skier mais qui ne va pas plus haut que les pistes bleues est un idiot ? Que c’est ridicule de ne pas faire du sport toute l’année afin d’être capable de descendre les pistes noires en hivers ?
Et puis merde, qu’est-ce que ça veut dire que s’interdire de transpirer quand on a un corps ?

Tu me répondras sans doute que le gars transpire déjà plus ou moins sur ses pistes bleues, qu’il y trouve SON plaisir, et qu’on ne va pas lui interdire le ski sous prétexte qu’il ne sait pas descendre les noires.

54)
coacoa
, le 19.05.2009 à 10:49
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Si je comprends très bien que le contexte d’une oeuvre, son auteur, le pays et l’époque à laquelle elle a été réalisée ont beaucoup d’importance, ces éléments ne sont pas source pour moi d’émotion : ils s’ajoutent à une émotion existante mais ne la créent pas si elle n’était pas spontanément là.

Pour ajouter à la citation de Michel Onfray sur la nécessité de connaître le “contexte” d’une oeuvre, c’est avant tout pour permettre d’explorer mieux encore les champs d’émotions.

Il y a des “étapes” dans l’histoire de l’art, qui apparaissent étonnamment “logiques” quand on les connaît. Connaître ces étapes, les “contextes” dans lesquels les choses (les mouvements, les techniques, etc…) ont surgi m’ont permis de développer des émotions très fortes devant des oeuvres qui, sans ces connaissances, m’auraient sans doute parues inintéressantes.

Si je prends un exemple : I’m Not The Girl Who Misses Much, une des premières video de Pipilotti Rist. Selon les critères communément admis du “beau”, on peut très bien (et je le comprends), en voyant cette video, se dire “C’est mal filmé”, “C’est moche”, “Le son est affreux”. Bien entendu, tout cela fait partie du travail. Une fille chante en boucle la première phrase d’une chanson de John Lennon, criant à qui veut l’entendre qu’elle “n’est pas la fille qui manque beaucoup”.

Cette video m’a bouleversé. En 1986, Pipilotti annonce (dénonce ?) tout ce que l’industrie du clip (entre autre) n’a pas cessé de reproduire (voir MTV, si besoin est) : la femme objet, dénudée, ridicule, réduite à n’être qu’une chose floue se trémoussant. Au début, la video m’amuse, puis s’installe un malaise. L’image est brouillée, les images se figent comme codées, toujours travaillées (la technique vacillante fait bien entendue partie du procédé, on l’exagère pour rappeler son existence).

A la fin, je suis triste. Derrière la coquille, apparemment vide, qui se trémousse, il y a quelqu’un. Il y a toujours quelqu’un derrière les images. Toujours un être humain derrière ces corps de plus en plus monstrueux qu’on manipule, qu’on filme sous toutes les coutures (voir les incroyables talents et autres téléréalités).

Bref. Je ne veux pas ici convaincre qui que ce soit. Juste dire que si je n’avais pas connu le contexte (le medium video comme un “nouveau” médium d’expérimentation pour les artistes dès les années 70, le “combat” féministe, les représentations de la femme au cours du XXème siècle, le contexte historique, les débuts de MTV, etc, etc…), je serais sans doute passé complètement à côté du travail de Pipilotti. La “connaissance” que j’ai aujourd’hui de son travail me permet, pour reprendre l’expression de Michel Onfray, de “décoder” ses oeuvres. J’ai accès à l’émotion (immense, dans le cas de Pipilotti) qu’elles dégagent.

Pour ma part, l’émotion reste l’essentiel. Mais je crois qu’elle ne se donne pas toujours immédiatement.

55)
Origenius
, le 19.05.2009 à 15:28
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Mon émotion artistique, mon émotion mystique, c’est cette peinture-là : Le retour du fils prodique de Rembrandt. Elle est exposé au musée de l’Ermitage à Saint-Petersbourg. Je ferais volontiers cette folie d’aller à Saint Petersbourg uniquement pour la contempler. j’en ai bien sûr une reproduction exposée chez moi, je ne me prive pas de méditer, la regardant.

D’une apparence grossière (l’œuvre est-elle terminée ?), elle est d’une finesse extraordinaire pour qui sait la décrypter. Je ne donne que quelques pistes : la fils a-t-il une tête de bagnard ou de nouveau-né ? La main gauche du père, masculine, est forte et solide tandis que sa main droite, féminine, est tendre et douce. L’une des sandales de l’enfant est une barque : de quelle rive est-il parti ? Quelle rive l’a-t-elle accueilli ? Les témoins sont-ils surpris jaloux, incrédules goguenards ? Suis-je témoin ? Fils ? Père ?

Bref

Quant aux artistes modernes, j’en apprécie particulièrement un, J-Philippe, Français, qui commence à être connu dans le Sud-Est asiatique, à Singapour et Jakarta notamment. Il habite à Bali, et il a renouvelé la peinture balinaise. Il a un style tout à fait particulier que je ne saurais expliquer clairement. Peut-être vaut-il mieux apprécier par soi-même. Si un collectionneur n’avait pas déjà acheté celle-ci, je crois que je me l’offrirais Gemini II

Cependant, sur son site, on peut voir une œuvre que je suis humblement fier de regarder chaque jour, puisqu’elle est dans mon bureau. Il s’agit de Pink (Je parle ici de l’originale, et non d’une copie bien sûr) L’île de Bali est noble tout autant que tourmentée…

Je dois avouer que je suis allé au vernissage de sa dernière exposition, à Jakarta. Il faut bien être fou dans la vie. Tout le monde pense que du Japon, l’Indonésie c’est proche. Que nenni : huit heures d’avion quand même. C’est bien ce que je dis, il faut être fou ! J’apprécie l’île de Bali, j’apprécie les œuvres de cet artiste franco-balinais. C’est ma part de rêve.

56)
zit
, le 19.05.2009 à 19:02
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Je manque presque totalement de culture artistique, et effectivement, je ne comprend pas grand chose à Âââârt. Je trouve le texte d’Onfray très élitiste, et ça ne me dérange pas du tout de ne pas faire partie de cette élite là. Mais je ne comprends rien non plus à la philosophie, alors… Je me prive sans doute de nombreuses joies et émotions, mais je suis assez heureux comme ça, plus, ça serait intenable !

J’aime bien ne pas avoir besoin de décodeur pour apprécier une œuvre, si ça me plaît, tant mieux, sinon, tant pis pour moi, je ne voudrais pas risquer de crampe à la synapse reliant mes deux neurones. Et bon, je crois que je vis dans une uchronie dans laquelle Duchamp a été tourneur ajusteur chez Bugatti, parce que pour moi, la beauté reste primordiale, le sens, très secondaire. Je suis entouré, dans mon univers professionnel de “donneurs de Sens”, au bout d’une minute de verbiage pontifiant, je m’enfuis… maintenant, j’aimerais bien visiter un musée avec coacoa, je ne doute pas un instant que l’expérience soit formidable (la prochaine fois que tu viens à la plus belle capitale au monde qu’elle a la France… ;^)

@ Diego ;–D et pas du tout hors sujet…

z (les goûts et les couleurs… je répêêêêêêêêêête : chacun trouve son plaisir où il veux/peux)

57)
Modane
, le 19.05.2009 à 20:53
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J’ai! Une oeuvre qui me fascine. Comme vous dites : “ensorceler par un charme qui empêche celui qui le subit de voir les choses comme elles sont.” Vraiment. Une musique que je ne peux écouter sans perdre les mots, les repères, les modes, les jugements. Une fascination qui m’a toujours empêché, hors flemme, d’en faire un relevé, un repiquage, une analyse. Une musique qui m’emmène réellement dans un monde de perception extraordinaire. Rock Bottom, de Robert Wyatt. Mon syndrome de Stendhal à moi…

59)
levri
, le 19.05.2009 à 23:12
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Une musique qui m’emmène réellement dans un monde de perception extraordinaire. Rock Bottom, de Robert Wyatt

:D

60)
Okazou
, le 20.05.2009 à 00:12
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« Levri n’a jamais dit qu’il ne réfléchissait jamais sur une œuvre, mais que ce n’était pas forcément indispensable. »

Et je lui réponds que ce qui est indispensable c’est de ne pas bouder son plaisir, de rechercher d’autres plaisirs derrière son plaisir « animal » provoqué par un regard succinct. Ces plaisirs seconds valent bien le plaisir premier.

61)
Okazou
, le 20.05.2009 à 00:22
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« Je trouve le texte d’Onfray très élitiste »

Quand on connaît le bonhomme on sait qu’il défend exactement le contraire. Simplement, il est philosophe et expose ses idées en philosophe et ça ne se fait pas toujours simplement.