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Le sourire de Lisa, une enquête de Marie Machiavelli (12)

 

 

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Chapitres précédents:


Les chapitres précédents d’un roman policier sont trop difficiles à résumer. Nous y renvoyons le lecteur: le feuilleton paraît le dimanche et peut être consulté en ligne.


 

 

 

 

 XII

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Là-dessus, pendant je ne sais combien de temps, je n’ai plus entendu parler de personne. Sophie a dit partout que je n’étais pas là, et elle a tenu bon ; j’ai pu me consacrer en toute quiétude au client frauduleux (ô combien !) de la Banque de Crédit. Je ne m’attarderai pas sur son inventivité en matière financière. Pour obtenir des crédits, le monsieur avait imaginé des immeubles qui n’existaient que dans son fertile cerveau. La banque avait beau ne pas être née de la dernière pluie, elle avait commencé par tomber dans le panneau. Dès qu’elle s’est méfiée, il a suffi de gratter avec système, d’aller y voir de près sous les prétextes les plus divers, pour que le château de cartes s’effondre.
Pour étayer les soupçons et amener à la banque des preuves tangibles sur lesquelles elle puisse agir, il m’a bien fallu dix jours. Comme d’habitude, à la fin j’ai travaillé pratiquement jour et nuit, ce qui fait que je ne sais même plus ce qui se passait à l’agence, où pour le plus grand déplaisir de Sophie je n’arrivais jamais avant midi – généralement parce que j’avais travaillé toute la nuit à des calculs qu’il valait mieux ne pas interrompre, ou parce que j’avais dépensé des heures en filatures et en questions plus ou moins habilement posées à l’entourage de celui que j’ai fini par qualifier sans complexe d’escroc.

Le jour où je suis revenue épuisée à l’agence après avoir rendu mes conclusions à la banque, je ne rêvais que d’une chose : trois jours à Paris ou à Londres à flâner ou à aller au spectacle. Sophie m’a appris que Renata Cohn avait cherché à me joindre par trois fois en deux jours.

J’ai rappelé, en me disant qu’après tout, dans cette affaire Boissellier, elle était la seule à avoir offert de payer mon travail.

«Qu’est-ce que je vous disais ?», voilà comment elle a répondu à mon bonjour.

«Ils se sont manifestés ?»

«J’ai reçu le coup de fil d’une femme que je voudrais vous prier d’aller voir. Elle prétend savoir où sont les tableaux.»

«Et qu’auriez-vous voulu que je fasse ?»

«J’aimerais que vous voyiez un peu ce qu’elle veut. Elle pose sans aucun doute des conditions, elle représente quelqu’un. Elle a été très mystérieuse, au téléphone. Bref, je veux que, puisque les voleurs ont une intermédiaire, elle discute avec mon intermédiaire. Dans ces milieux-là, cela se fait.»

«J’avais l’intention de prendre quelques jours de congé, mais puisque c’est vous je renvoie. Elle vous a donné une adresse ?»

«Non. Elle va me rappeler pour voir si j’ai réfléchi, comme elle a dit si joliment. Je lui donne votre numéro.»

«D’accord, allons-y.»

Je me suis précipitée dans la pièce d’à côté, et j’ai averti Sophie.

«Jusqu’à ce que cette intermédiaire appelle, nous répondons seulement par “ allô ! ”, autant ne pas donner notre nom.»

«Elle pourrait vérifier.»

«On parie qu’elle ne le fait pas ?»

«Vous avez peut-être raison. Je modifie aussi le répondeur.»

La femme a appelé dans l’après-midi.

«Si vous avertissez la police, je brûle vos croûtes», m’a-t-elle avertie d’une voix et dans un français teintés d’une indéfinissable langue latine, ou était-ce slave. Pittoresque, en tout cas. La voix était à la fois jeune et éraillée. Elle m’a donné rendez-vous au buffet de la gare de Bienne, «à prendre ou à laisser». J’ai pris.

«Ayez à la main l’hebdomadaire L'Observateur, je vous reconnaîtrai. 

«Je pourrais ne pas être la seule.»

«Vot’ manteau est de quelle couleur ?»

«Vert.»

«Lunettes ?»

«Non. Cheveux châtain clair assez courts.»

«OK, je vous trouve. Demain matin à dix heures.»

Elle a raccroché sans me laisser placer un mot de plus.

«Vous n’allez pas toute seule à un rendez-vous comme celui-là», a aussitôt protesté Sophie.

«Qu’est-ce que vous proposez ? Vous voulez venir avec moi ?»

«Vous devriez avertir Léon.»

«Ah non, Renata Cohn ne veut pas, et la nana ne veut pas. Tant pis pour Léon, je suis désolée. Je vais voir si Daniel peut me surveiller en douce. C’est même une excellente idée. Après tout, on travaille pour le bonheur des siens.»

«Très indirectement.»

«Qui aurait su qu’il existait une Galerie Cohn si Daniel n’avait pas insisté pour que je m’occupe des affaires de Jacqueline ?»

J’ai appelé. Depuis qu’il avait abandonné la surveillance de Merteau qui n’avait plus rien fait de particulier sauf retourner à sa bouteille, je ne lui avais plus parlé.

«Comment va Jacqueline ?»

«Elle parle de se mettre en ménage.»

«C’était du vite fait, dis donc.»

«Elle bat le fer pendant qu’il est chaud. Tu as presque réussi à convaincre Yves qu’il ne pouvait pas avoir tiré et qu’il n’était pas un assassin. Et puis ils dépérissaient l’un sans l’autre.»

«Je suis contente de ne pas avoir travaillé tout à fait pour rien. J’aurais tout de même besoin de toi pour une filature, en dépit de cet apparent happy end.»

J’ai expliqué.

«Tu tombes mal», m’a-t-il dit. «Demain matin je suis convoqué à la police du commerce, je ne vois pas bien ce qu’ils me veulent, mais ça m’inquiète. C’est un rendez-vous que je ne veux pas manquer.»

«Ah ! la poisse !»

«Qu’est-ce que tu dirais de Richard ? Il finit la saison chez nous ces jours-ci, il va retourner à ses études. Il consentirait peut-être à te consacrer une journée.»

Richard est un des malabars qui travaillent pour la famille Girod.

Ceux que Daniel appelle les malabars sont des types forts comme des bœufs, qui chargent et déchargent, montent et démontent les métiers, font le service d’ordre sur le champ de foire. Certains d’entre eux sont employés à l’année, d’autres sont temporaires. Ce sont des hommes relativement jeunes, souvent pittoresques, ils peuvent venir des quatre coins du monde, ou des coins les plus improbables de Suisse. Quelques-uns d’entre eux apprécient de partir à l’aventure avec Daniel, et forment un réseau de personnes capables de s’introduire dans les milieux les plus divers. Richard Maret, surnommé par les autres «l’intello», est un peu particulier, parce que, contrairement à ses collègues qui sortent des couches défavorisées des banlieues, il est issu de la moyenne bourgeoisie ; sa famille aurait voulu lui voir embrasser une profession libérale. Mais, à quinze ans, Richard ne pensait qu’à une chose : le judo. Et le hasard génétique l’a doté d’une solide charpente qui le rend particulièrement doué pour les arts martiaux. Il a donc péniblement fini son collège, puis a choisi un apprentissage de bureau qui lui laisse autant de temps que possible pour faire du judo.

À la fin de son apprentissage, il a tout plaqué, et il a commencé à faire des gros travaux de toutes sortes : déménageur, bûcheron, puis marinier sur une péniche qui parcourait le Rhin. Tout ça ne l’a pas empêché d’apprendre deux ou trois langues en passant. Au bout de quelques années, il a soudain eu envie de retourner à l’école. Il a cherché un travail temporaire qui lui permette de fréquenter les cours du soir et l’a trouvé chez les Girot. À près de trente ans, il a réussi son bac et, depuis, il est étudiant. Mais comme il n’a pas un sou, il travaille encore de temps à autre chez les forains. Nous avions collaboré il n’y avait pas si longtemps dans une affaire d’archives perdues et étions restés d’excellents amis.

Je l’ai appelé, et il a bien fallu une minute et demie pour le convaincre ; il viendrait, à condition que ce soit juste pour un ou deux jours. Il avait un séminaire à préparer.

«Comment vois-tu la chose ?»

«Tu voyages pour ton compte, tu t’installes avant moi et on ne se connaît pas. Et emmène deux copains sûrs. On ne sait jamais. Tant qu’on est ensemble tu gardes les arrières. Et lorsqu’on se quitte, tes copains restent avec moi. Toi, tu suis la nana.»

«Évidemment.»

Nous avons encore échangé quelques détails pratiques, et je suis retournée à mon rêve d’escapade parisienne. Cela resterait un rêve. Il y avait fort à parier que le lendemain ne se résumerait pas à un rendez-vous avec la femme sans nom.

J’ai pris le train tôt, j’étais déjà à Bienne à neuf heures, et j’ai commencé par me rendre au buffet pour inspecter entrées et sorties. Après quoi je suis allée faire un tour dans les rues adjacentes à la gare (ce n’est pas le quartier le plus attrayant de Bienne, qui offre pourtant de jolis coins dans la vieille ville) et je suis revenue m’asseoir avec un bon quart d’heure d’avance sur l’heure du rendez-vous. Richard était déjà là, il ne m’a même pas regardée.

La nana s’est fait attendre jusqu’à dix heures vingt. Et, lorsqu’elle est entrée, j’ai compris que c’était elle avant qu’elle ne lance le regard circulaire de quelqu’un qui cherche. Rien qu’à la manière de m’aborder, c’était une amatrice. Une pro aurait commencé par s’asseoir, et aurait cherché ensuite. À part ça elle avait des chaussures mégaplateau, une jupe supercourte, un petit pull hypercollant par-dessus lequel elle portait une veste en peluche de couleur voyante passablement râpée. Je ne qualifierai pas son maquillage – il était du genre qui tape dans l’œil d’un aveugle. Ses cheveux étaient roses. Elle portait une petite boucle dans le nez et une autre dans l’oreille. Peu de chose, comparée à d’autres. L’ensemble exhalait une impression de vulgarité naïve surprenante de la part d’un émissaire du grand banditisme artistique : les intermédiaires de la branche sont souvent des messieurs en complet-cravate.

Elle est venue s’asseoir en face de moi et m’a fixée pendant trente bonnes secondes en mâchant son chewing-gum. Elle a fini par l’extraire de sa bouche, l’a enveloppé dans le coin d’une serviette en papier qui traînait sur la table et l’a mis dans le cendrier.

Elle devait être sortie de l’adolescence depuis peu, en dépit d’une tentative héroïque de faire sophistiqué. Mon estimation a été confirmée par la denture éblouissante qu’elle a révélée lorsqu’elle a fini par ouvrir la bouche.

«On s’est causé au téléphone ?» a-t-elle dit de sa voix rauque.

«Je pense. On parlait peinture.»

Elle s’est penchée et allait entamer une explication lorsque le garçon est arrivé. Elle a commandé un café, moi un thé. Une fois qu’il s’est éloigné, elle m’a fait signe d’approcher. Lorsque nos têtes ont été pratiquement collées l’une à l’autre, elle a susurré :

«Mon jules m’a quittée.»

Je me suis redressée, et je l’ai regardée ; je devais avoir l’air perplexe. Comme elle ne disait rien, j’ai fait :

«Regrettable. Et après ?»

«Après, mon jules, ce salaud, il a volé vos tableaux.»

Là, j’ai dû avoir l’air suffoqué. Mais, cette fois, elle ne m’a pas laissée placer un mot.

«Moi, on ne me quitte pas comme ça, je l’ai averti, mais ce crétin-là, il a fait comme si je n’étais même pas là. Alors maintenant, à moi le tour. Des cervelles d’oiseau dans ton genre, on en trouve à la pelle, qu’il a dit. C’est peut-être vrai, d’ailleurs il m’a plaquée pour une autre ; mais dans tous les cas, je vais lui montrer ce dont nous sommes capables, nous autres cervelles d’oiseau. J’sais pas ce qu’il imagine. J’étais là pendant qu’il téléphonait, c’est moi qui ai causé au vieux pendant qu’il piquait les croûtes, j’étais avec lui quand il les a changées de place. Même une imbécile aurait compris, et moi j’ai même fait mon bac, juste pour dire.»

Je voyais tout à fait le genre de gars. Les femmes sont toutes des idiotes, elles ne comprendront jamais rien à rien – d’ailleurs elles n’existent pas. J’en avais déjà croisé quelques-uns, de ces oiseaux-là, au cours de mes activités. Presque invariablement, ce qui les avait perdus, c’était justement le mépris de leur compagne. Je me suis contentée d’un :

«Bon, alors expliquez-moi ça.»

Elle a tiré de la poche de sa peluche une clé plate qu’elle a posée sur la table d’un geste théâtral. Et pendant que je la regardais, le sourcil interrogateur, elle a encore sorti un chewing-gum avec un petit sourire indéfinissable, elle l’a pelé d’un geste étudié et l’a enfilé dans sa bouche.

«Vos trucs, ils sont derrière la porte qui s’ouvre avec cette clé, qui est évidemment un double que je me suis procuré avant de me tirer. Ils sont emballés dans un carton à tableaux de déménageur, vous voyez lesquels.»

Il a fallu que j’aspire une bonne bouffée d’air pour éliminer l’excitation de ma voix. Avec cette nana, mieux valait jouer l’indifférence. D’ailleurs, qui me disait que son histoire était vraie ? Elle était atypique, mais c’était peut-être seulement une excellente comédienne, une variation pittoresque du monsieur en complet-veston.

«Oui, je vois. Où est la porte que cette clé est censée ouvrir ?»

«Pas loin d’ici.»

«Et qu’est-ce que vous me proposez ?»

«Il faut juste faire en sorte que ce pauv’ crétin ne se fasse pas descendre par l’autre, celui qui lui a donné l’idée. J’le connais pas, mais il paraît que c’est un dur. Il pourrait être violent. J’veux bien me venger, mais pas assassiner par procuration.»

Je me suis fugitivement demandé si le dur, ce n’était pas Merteau, mais j’ai préféré ne rien dire. D’ailleurs, au moins les premiers jours, Merteau n’avait pas vraiment dû savoir où elles étaient, ses croûtes (voilà que je me mettais à parler comme ma vis-à-vis), son comportement après le vol ne s’expliquait qu’ainsi. Dans ce cas-là, il y avait peut-être un tiers, et il était peut-être vraiment méchant.

«Alors ?»

«Vous récupérez vos barbouillages, et puis vous vous arrangez pour lui faire un max d’ennuis.»

«Comment a-t-il su où étaient les Kandinsky ?»

Elle a pouffé de rire.

«Il savait même pas qu’il existait, Kandinsky. Il a compris ce qu’il avait volé en lisant le journal. Piquer dans les magasins chic, c’est son truc, il a la classe, il se fringue, personne ne se méfie de lui. C’est pas la première fois qu’il fait ça. Seulement, cette fois, il se retrouve avec un truc qui le dépasse.»

«Donnez-moi son numéro de téléphone.»

Elle s’est penchée, et me l’a dit ; elle m’a dit aussi qu’il s’appelait Fritz Felden.

«Mais je ne vais pas lui faire d’ennuis avant de savoir où sont les tableaux.»

Là-dessus, elle a essayé de se défiler, elle m’a fait plein d’histoires et j’abrège parce que, pour finir, elle a tout de même été d’accord pour me mener à l’endroit où les toiles étaient planquées.

«Bon, allons voir ça», ai-je dit finalement, un peu plus fort que nécessaire, en espérant que Richard comprendrait.

J’avais déjà payé et nous étions près de la sortie lorsque j’ai vu que ce n’était pas un, mais trois types qui se levaient derrière nous. Richard avait vraiment emmené deux copains, des malabars comme lui.

«Vous avez une bagnole ?», a demandé la chevelure rose (qui avait obstinément refusé de me donner son nom).

Le regard qu’elle m’a lancé lorsque j’ai dit que j’étais venue en train en disait long sur son estime pour les gens qui ne roulaient pas carrosse.

«Vous préférez le taxi ou la marche ?»

«La marche.»

Encore un regard méprisant, puis, sans un mot de plus, elle m’a menée dans la vieille ville, et nous avons fini devant une porte voûtée au-dessous d’un bistrot.

«C’est là-dedans. Ça appartient à un pote à lui qui est marchand de vins, et qui ne se doute de rien.»

«Il est biennois, ce Felden ?»

«Non, bâlois.»

«Qu’est-ce que vous voulez, contre ce renseignement ?»

«D’abord, si vous dites aux flics que j’existe, je nie tout.»

«D’accord. Et ensuite ?»

«Ensuite, j’irai voir la gonzesse de la galerie, j’y ai déjà dit que je veux une bagnole pour rentrer chez moi. Et un peu de fric.»

«C’est où, chez vous ?»

Encore un de ces regards indéfinissables.

«Je suis roumaine. On m’a attirée ici sous le prétexte d’une bourse, je voulais étudier l’histoire de l’art, aller en Italie voir Giotto, on n’est pas plus naïve que moi. Mais c’était un piège ; sans Fritz, à qui je dois tout de même ça, je serais restée pute toute ma vie. Comme ça, il m’a tirée d’un bordel infâme et j’ai été sa pute particulière, le temps que ça a duré. C’est pour ça que je tiens à ce qu’il lui arrive rien de pire que de la taule, le temps de se dire que les cervelles d’oiseau sont moins inoffensives qu’il n’y paraît.»

«Et s’il vous retrouve ?»

«Il me remet dans un bordel, de ceux dont on sort pas. Mais je vais m’arranger pour qu’il ne me retrouve pas. J’ai même réussi à lui reprendre mon passeport. Je veux rentrer chez moi, et avoir de quoi vivre honnêtement. J’suis pas un parangon de vertu, mais trop c’est trop. Si la mère Cohn me laisse tomber, j’lui fais sauter sa galerie. Et n’allez pas penser que je l’ferais pas.»

«Elle ne vous laissera pas tomber, je vous le promets. Moi non plus, si vous ne m’avez pas raconté d’histoires.»

Un dernier regard, de ceux qui vous collent aux parois, elle a tourné les talons. J’ai observé son départ, Richard l’a prise en filature. Je ne l’avais jamais vu faire ce job-là mais, pour l’instant du moins, il était parfaitement discret.

Au bout d’un instant, j’ai regardé autour de moi. Un des deux malabars était nonchalamment assis sur une borne, l’autre, beaucoup plus loin, sur le rebord d’une vitrine. Il téléphonait. J’hésitais, lorsque j’ai entendu mon bip. «Appelle-moi sur mon portable pour ordres.» Et il m’a donné le numéro.

Je suis entrée au bistrot, et j’ai filé droit sur le téléphone.
«C'est Marie.»

«Ici Kuttel.»

«Est-ce qu’on est suivis ?»

«Je ne crois pas. Ni au bistrot ni depuis. Elle était seule.»

«Les trucs que je cherche devraient être là où nous nous sommes arrêtées tout à l’heure, mais je me dis qu’ou­vrir cette porte maintenant ça comporte un risque. Et puis, elle peut m’avoir eue jusqu’au trognon.»

«J’y vais, moi, si tu me passes la clé. La clé qu’elle t’a donnée au bistrot, c’est bien celle-là ?»

«En théorie. Les tableaux devraient être dans un carton de déménageurs, de ceux qui servent à transporter les toiles, justement.»

«Installe-toi au café, mets la clé au bord de ta table et laisse-nous faire.»

Ces types étaient super. Tous ne fréquentaient pas la fac comme Richard, mais cela ne les empêchait pas d’être rapides des méninges. Et courageux.

Le nommé Kuttel a passé nonchalamment devant moi, la clé a disparu je ne sais comment, il est allé demander un renseignement au bar et il est reparti tout aussi nonchalamment, avec son veston de cuir, ses cheveux longs, ses jambes arquées, son allure de frappe tranquille – et ma clé.

Il n’a pas fallu un quart d’heure pour que mon bip se manifeste.

«Marchandise trouvée. Trois cartons. 0,70 x 1,00.»

Je suis retournée au téléphone.

«Il faut d’abord que je consulte. Est-ce que vous pouvez rester là où vous êtes et surveiller que personne n’emporte ces tableaux ?»

«Ouais, bien sûr. Je te signale qu’on a une grosse caisse. Tu veux qu’on aille la chercher ? On n’a qu’à embarquer le tout, c’est pas volumineux.»

J’ai hésité un instant.

«C’est culotté, mais pourquoi pas. La fille m’a donné la clé pour ça, après tout.»

Pendant qu’il récupérait sa bagnole, j’ai été sur des charbons ardents, craignant que la Roumaine n’ait ameuté ses complices.

Mais lorsqu’il est revenu avec la voiture, tout était paisible. Je commençais à croire que l’histoire que la nénette m’avait servie était vraie.

J’ai laissé faire les deux types. Comme déménageurs, ils étaient parfaits, n’attiraient l’attention de personne, il y avait fort à parier qu’on ne se souviendrait pas d’eux. Je me suis éloignée le long de la rue piétonne, ai attendu au croisement avec la rue à ­circulation normale où, au vu des sens uniques, j’étais sûre que les deux gars débarqueraient. Lorsqu’ils sont arrivés je me suis engouffrée à l’arrière.

«On va où ?»

«À Bâle. Vous êtes sûrs que vous avez tout pris ?»

«Ouais. C’est une cave à vin, c’étaient les seuls cartons de leur espèce.»

«Bon, sortons de Bienne côté campagne. On fera une pause dans un lieu tranquille, juste pour vérifier qu’on tient bien la marchandise qu’on cherchait.»

Nous nous sommes arrêtés sur un chemin de terre battue, et j’ai entrouvert un des cartons. Je n’ai regardé – à toute vitesse – que le dos des toiles, à la recherche des signatures de Kandinsky dont m’avait parlé Cohn. Elles y étaient. Le reste pouvait atten­dre.

Je me suis relaxée pendant le reste du voyage, et me suis même endormie. Nous étions presque à Bâle lorsque Richard a appelé.

«Elle est à Rheinfelden, côté allemand. Elle crèche à l’auberge de jeunesse.»

«Seule ?»

«Oui. Si tu veux mon avis, elle s’est mise à l’abri.»

«Bon. Attends un peu avant de lui lâcher les baskets. Elle pourrait être en danger.»

«Je n’ai pas l’intention de la larguer. Je t’appelle.»

Il a raccroché brusquement.

Nous sommes arrivés à la Galerie Cohn vers deux heures. J’avais faim, mais je n’avais pas pris le temps de déjeuner, j’étais trop excitée à l’idée d’avoir récupéré les toiles.

«Devinez ce que je vous amène ?» ai-je lancé en entrant.

Renata s’est levée de derrière son bureau et s’est précipitée vers moi.

«C’est pas vrai !»

«Eh si, c’est vrai.»

Kuttel et son pote avaient déjà rentré les cartons, qu’ils ont posés contre le mur, après quoi ils sont restés là à se dandiner d’une jambe sur l’autre.

Rayonnante, Renata a couru jusqu’à sa table, d’où elle est revenue avec deux billets de deux cents francs : elle en a donné un à chacun d’eux.

«Merci, messieurs.»

Ils sont encore restés là un instant à retourner leur billet, puis ils ont souri, ont serré la main de Renata sans un mot.

«Si vous avez plus besoin de nous… ?» a dit Kuttel.

«Merci, les gars. Si Richard vous appelle, donnez-lui le numéro de la galerie. Et je garde votre numéro pour le cas où.»

Renata leur a tendu sa carte, ils sont partis avec un signe de la main. Nous avons regardé leur dos jusqu’à ce qu’ils disparaissent.

Nous nous sommes précipitées et avons déballé les tableaux, que nous avons disposés, images en vue, contre le mur. Le dernier des Merteau était le plus petit, trente centimètres sur quarante au maximum.

Je l’ai retourné.
Pendant quelques secondes mon cerveau a été comme paralysé. Je n’en croyais pas mes yeux. J’ai compris d’un seul coup pourquoi Merteau avait tant voulu récupérer cette toile, et seulement celle-là, j’en étais sûre. Car ce tableau c’était, à peine transposée, la dernière photo de Lisa sur le film d’Yves. Le visage était un peu flou, mais sinon, le sourire provocant, la robe, le feuillage du jardin semi-abandonné du Saut du Loup au-dessus d’Épesses, la maison qu’on devinait, la lumière dorée d’une fin d’après-midi, tout y était.
Ce tableau, c’était un aveu.

 

 

 

 

Le Sourire de Lisa»

a été réalisé par Bernard Campiche Éditeur,

avec la collaboration de Marie Finger, Marie-Claude Schoendorff et

Daniela Spring. Couverture: photographie de Laurent Cochet

 

Tous droits réservés © Bernard Campiche Éditeur Grand-Rue 26 – CH-1350 Orbe

 

2 commentaires
1)
Soheil
, le 11.05.2009 à 11:38
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Bonjour Anne,

Vous avez une écriture très cinématographique — très visuelle, et très sonore aussi. Ne vous a-t-on jamais proposé de porter l’un de vos livres à l’écran? Ou d’en faire une série télévisée? Il y a là une bonne matière première, me semble-t-il. Je voulais vous faire ce commentaire de vive voix, il y a un peu plus d’une semaine, au salon du livre de Genève. Mais comme vous étiez en pleine conversation, et que je suis plutôt discret, je suis reparti sans vous interrompre. Merci en tout cas pour ces histoires si généreusement offertes.

2)
Anne Cuneo
, le 11.05.2009 à 14:31
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Bonjour Soheil,

Deux réponses à vos remarques.

Mon but dans la vie était d’être réalisatrice de films de fiction. Mais je me suis vite aperçue que pour une femme c’était trop difficile (jusqu’à il y a vingt ans environ, les obstacles étaient encore plus grands que pour un homme, et c’est tout dire!).

Alors, un jour, je me suis dit que mes films, je les écrirais.

Mais vous avez raison de dire que j’ai une écriture cinématographique. Je raconte en fait le tournage que je ferais – en quelque sorte…

Je ne comprends pas non plus pourquoi personne n’a songé à faire une série télévisée avec Machiavelli – ou plutôt, j’ai un soupçon, mais je préfère ne pas m’attarder ici. J’aimerais bien, en tout cas.

Dommage que vous ne vous soyez pas manifesté au Salon du livre!