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Le sourire de Lisa, une enquête de Marie Machiavelli (1)

Le Sourire de Lisa

Une enquête de Marie Machiavelli


 

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All his life he had detested the ebullient egoism of the crime passionnel, the wronged spouse, honour, vengeance, all that tommy-rot and naked savagery. To be excused from being a decent man! One was never excused from that. Otherwise life was just where it was in the reindeer age, the pure tragedy of the primeval hunters, before civili­zation and comedy began. … To have and to hold! As though you could!

 

John Galsworthy

Swan Song (1928)

 

 

 

Toute sa vie il avait détesté l’égoïsme exubérant du crime passionnel, le conjoint lésé, l’honneur, la vengeance, toutes ces âneries, cette sauvagerie sans fard. Se croire dispensé d’être un homme honorable! Personne n’a jamais été exempté d’en être un. Sinon la vie en serait encore à l’âge du renne, à la pure tragédie des chasseurs primi­tifs, d’avant le début de la civilisation et de la comédie. … Posséder et retenir! Comme si c’était possible!

 

 

John Galsworthy

Le Chant du Cygne (1928)

 

 I

 

«Non, non et non, Daniel n’insiste pas.»

«Mais enfin, Marie…»

«Tu te rends compte? C’est ta famille, et si je rate je suis responsable du malheur de deux êtres.»

«Au moins tu auras essayé. Si on ne fait rien, tu seras, nous serons tous responsables de toute façon.»

«D’abord, c’est vieux de vingt ans.»

«Ça s’est pourtant déjà vu, des affaires qui…»

«Ensuite, j’ai du boulot jusque-là.»

«Ah, alors tu envisages d’accepter?»

«Tu es franchement insupportable!»

Cet échange se déroulait à pleins poumons, et durait depuis de très longues minutes. Nous étions à Bâle, sur la place du Munster, où les forains avaient, pour la cinq cent quarantième fois (plus ou moins) installé leurs manèges. Les forains suisses les appellent des «métiers». La Foire d’Automne, à Bâle, c’est une tradition qui remonte à l’époque où le pont sur le Rhin qu’on nomme aujourd’hui Mittlere Brücke (le pont du Milieu) était le seul, loin à la ronde, à relier le nord de l’Europe au Sud. J’ai vu des images de ce fameux pont: une passerelle en planches. Mais enfin, elle traversait le Rhin, et cela a donné aux Bâlois une ouverture d’esprit peu usuelle. Conséquence: une foire s’est tout naturellement organisée là, chaque automne. Elle est attestée dès le XVe siècle: le Nord et le Sud y échangeaient leurs marchandises, et les Bâlois en profitaient pour écouler les leurs – notamment le papier et l’imprimerie qui, autant que la foire et le pont, ont contribué à faire de Bâle une ville humaniste et tolérante.

Bon, tout ça pour dire que j’étais sur la place du Munster, où les Girot, mes amis les forains, avaient planté leur grande roue – traditionnellement. Et où, tout aussi traditionnellement, je m’étais rendue pour – pensais-je – passer un après-midi pépère à faire des montées et des descentes en contemplant le paysage à la ronde, un paysage qui vous permet, par temps clair, de voir presque jusqu’à Fribourg-en-Brisgau, presque jusqu’à Strasbourg, presque jusqu’à Zurich. Phénoménal. J’y vais chaque année, et je choisis mon jour à la dernière minute, pour être sûre que la météo sera avec moi.

Ce jour-là il faisait grand beau. J’étais arrivée de Lausanne sur le coup de deux heures, le soleil emplissait un ciel sans nuage, les arbres étaient à peine touchés par le roux de l’automne. J’avais parcouru les rues à pied, j’adore lécher les vitrines des villes peu connues, et puis c’était la Foire d’Automne, j’avais même le droit de consommer un peu, les foires c’est fait pour ça.

Daniel était à la caisse de la grande roue. Il m’attendait, j’avais appelé pour dire que je viendrais. D’habitude, je paie mes tours en carrousel, je ne sais que trop combien la vie des forains est rude: leurs métiers sont peut-être luxueux, mais ils sont coûteux, il faut beaucoup de monde pour les monter et les démonter, pour les entretenir, pour les faire marcher. Là, Daniel a repoussé vers moi le billet de vingt francs que je lui tendais et qu’il accepte généralement.

«Non. C’est ma tournée. J’ai quelque chose à te demander.»

Je me suis installée dans la nacelle sans soupçonner ce qui m’attendait.

La grande roue est partie, et Daniel a eu l’élégance de me laisser contempler le paysage sans ouvrir la bouche pendant tout un tour. Nous étions déjà sur le chemin de la descente finale lorsqu’il m’a brusquement demandé:

«Tu vois ma cousine Jacqueline?»

Je voyais. J’avais fait sa connaissance chez mon avocat, Pierre-François Clair, qui était à la fois le cousin de Daniel et celui de Jacqueline. Les sœurs Girot, des foraines, avaient toutes deux épousé des non-forains: la mère de Pierre-François un intellectuel, ingénieur je crois, ou peut-être avocat comme son fils, et la mère de Jacqueline un jeune médecin qui, entre-temps, était devenu psychiatre. Quant à Jacqueline, elle était ingénieur, et travaillait d’arrache-pied en vue d’un doctorat en physique dont je suis incapable d’expliquer la nature. Ce qui ne l’empêchait pas d’aller tenir la caisse chez son oncle lorsque les forains passaient à proximité ou qu’elle était en vacances. Son cousin Pierre-François Clair, mon avocat, faisait exactement la même chose. Il avait même tendance, lui, à ne pas attendre que les forains soient à sa portée: il allait les chercher.

«Oui, ta cousine Jacqueline n’est pas quelqu’un qu’on oublie facilement.»

Elle était d’une beauté renversante.

«À vingt-six ans, tout en ayant dit et répété que ça ne lui arriverait jamais, elle est tombée amoureuse.»

«Fontaine, je boirai tout de même de ton eau.»

«Comme tu dis. Très spirituel.»

«Et alors? Où est le problème?»

«Elle est tombée amoureuse d’un mec qui s’appelle Yves Boissellier. Ça te dit quelque chose?»

«Ça devrait?»

«Ça pourrait. Il est vrai que cela s’est passé il y a vingt ans.»

«…»

«Il y a donc vingt ans, lorsque Yves Boissellier avait neuf ans, il a été accusé d’avoir tué une des cousines de Jacqueline du côté de son père d’un coup de fusil, puis d’être rentré chez lui comme si de rien n’était.»

«Intéressant. Il y a vingt ans, je te signale, j’avais dix-huit ans, et ces choses-là ne m’intéressaient guère. J’étais trop occupée à terminer mon lycée et à courir les garçons. Et alors? Il a été condamné?»

«Non. Il a été acquitté.»

«Ah bon? Pourquoi?»

«Parce qu’on n’a jamais pu prouver la chose absolument.»

J’ai levé un sourcil curieux. Daniel a compris la question que mon visage esquissait.

«Yves a toujours nié. Ils l’ont interrogé pendant des semaines. Il a pleuré, il a tempêté, il a ri, il a parlé beaucoup ou peu, aux personnes les plus diverses, aux flics, au juge d’instruction, au juge des mineurs, mais son récit n’a jamais varié d’un iota. Il est vrai que l’arme, un fusil de chasse, trouvée sur les lieux du crime avec ses empreintes, il l’avait piquée à son père pour aller tirer un écureuil. Mais il n’avait tué personne. Pas même l’écureuil qu’il s’était promis de chasser. Il n’a jamais voulu en démordre. C’était comme ça. Il ne pouvait pas l’expliquer.»

«Il aurait abandonné l’arme auprès de la victime après l’avoir descendue? À neuf ans? Et il serait rentré chez lui comme si de rien n’était? Ça me semble plutôt un indice d’innocence, à moi. A-t-il donné une explication de sa conduite?»

«Il a prétendu que la cousine de Jacqueline, qui s’appelait Lisa et qui avait dix-huit ans, l’avait rencontré au coin du bois où on l’a trouvée morte par la suite, qu’elle lui a demandé ce qu’il faisait avec un fusil chargé, qu’elle l’a traité de tous les noms d’oiseau; elle lui a pris le fusil et lui a ordonné de rentrer à la maison, et que ça saute.»

«Tout ça est logique. Et alors?»

«Alors, deux heures plus tard on l’a retrouvée morte, avec une décharge dans la poitrine, exactement au coin entre bois et vigne où Yves prétend l’avoir laissée vivante.»

«On a cherché d’autres coupables possibles, je présume?»

«Bien sûr. Mais on n’a jamais rien trouvé.»

«Où est-ce que cela s’est passé?»

«À Épesses.»

«Ah! du côté de chez nous. Et pourquoi est-ce que tu me parles de cela maintenant?»

C’était tôt dans l’après-midi, la roue n’était pas surchargée, nous étions restés dans notre nacelle et tournions depuis un moment, mais je ne voyais plus le paysage.

«Vois-tu, après cette affaire, Yves a eu beau être acquitté, ce n’était plus pareil pour les Boissellier, au village. Les gens les regardaient de travers, du moins c’est ce qu’il leur semblait. Ils sont partis. Et M. Boissellier a trouvé un poste à Bâle. Il enseigne l’histoire de l’art à l’Université, et il est un des curateurs d’un des grands musées de la ville.»

«Et qu’est-ce que tu attends de moi, exactement?»

Une fois encore, il a éludé ma question.

«Jacqueline aussi est venue à Bâle, l’an dernier, pour travailler pendant six mois dans un des grands laboratoires. Et son chemin a croisé celui d’Yves. Pas par hasard. Elle avait lu son nom sur une publication, et elle voulait voir ce qu’était devenu ce type dont on ne parlait chez elle qu’à voix basse. Elle s’est arrangée pour le rencontrer.»

«Tu vas me dire qu’ils sont tombés amoureux?»

«D’un amour absolu, immédiat, au premier regard. Qui n’était d’ailleurs pas le premier regard, car ils s’étaient déjà rencontrés lorsqu’ils étaient enfants. Mais lorsqu’elle s’est rendu compte qu’elle aimait celui que son père tenait pour l’assassin d’une parente, c’était trop tard. Elle n’avait pas prévu ça.»

«Et lui?»

«Au départ, il n’a pas pensé qu’elle faisait partie de cette famille-là. Elle ne lui avait rien dit. Elle s’appelle Tibault, c’est un nom assez répandu. Il a réalisé la semaine dernière.»

«Et alors?»

«Alors il la quitte. Il l’aime comme un damné, mais il ne peut pas entrer dans une famille où l’on pense qu’il est un assassin.»

«Je comprends ça. Mais je ne vois toujours pas quel rôle tu veux que je joue là-dedans.»

«J’aimerais que tu reprennes l’enquête, et qu’avec ton flair proverbial tu regardes si les flics n’ont pas omis quelque chose d’essentiel.»

J’ai dû avoir l’air totalement ahuri.

«Comment? Vingt ans après? Quelle enquête veux-tu que je reprenne? En admettant que les documents existent encore, d’ailleurs.»

«Mais si, ils existent. Le dossier est dans une quelconque morgue, mais je suis certain qu’il existe toujours. Tu le demandes gentiment à Léon, il te le donnera.»

C’est là que j’ai explosé.

Nous nous sommes engueulés pendant un bon bout de temps. Lorsque nous arrivions au niveau de la place, le public (entre-temps, une queue s’était formée sur vingt mètres), les employés de la roue, nous regardaient avec des yeux ronds que j’ai enregistrés en passant, mais auxquels je n’avais pas le temps de prêter attention et, fait plus rare de la part d’un propriétaire de métier, Daniel non plus. Sa proposition était foireuse, je me voyais perdre un temps fou pour arriver à un résultat nul. Et qui plus est, je me voyais mécontenter sa famille.

Ce qui m’irritait le plus, c’était de réaliser peu à peu que j’allais irriter les Girot quoi que je fasse: que j’accepte sans arriver à rien, ou que je refuse.

C’est là que je me suis dit: poêle ou braise, autant tenter le coup. Restait le fait que j’avais une montagne de travail.

Il arrive que personne ne me sollicite pendant un, deux mois. Mais là, ce n’était pas le cas. Tout le monde voulait que j’analyse des comptabilités suspectes, que je retrouve des objets perdus. Je sortais d’une chasse à l’enfant, d’une traque épuisante de biens en déshérence et, franchement, j’avais espéré que personne n’aurait besoin de moi pendant au moins quinze jours.

«Écoute», ai-je fini par dire à Daniel, «je veux bien tenter un vague quelque chose parce que c’est toi. Mais je ne vais pas travailler par procuration. Il faut que je voie Yves Machin Chose et Jacqueline. Surtout Yves, je suppose. Ils sont où?»

«Jacqueline, je ne sais pas exactement. D’ailleurs, je peux te renseigner tout de suite à son sujet: elle avait six ans, n’a rien vu, ne se souvient de rien. Elle n’est que la victime d’une situation. Elle a quitté Bâle, en tout cas. Yves est au Musée d’ethnographie.» Et il a pointé du doigt le bâtiment ancien au nord de la place, juste en dessous de nous. Le Musée d’ethnographie donne, sur un de ses côtés, sur la place du Munster.

«Qu’est-ce qu’il y fait, au Musée d’ethno­gra­phie?»

«Il y travaille. Il est historien de l’art comme son père, prépare un doctorat sur l’art mélanésien, si j’ai bien compris, et s’est trouvé un job temporaire au musée, ce qui lui permet d’étudier les objets océaniens de près. Il paraît que leur collection est unique au monde.»

«Je n’y connais rien, je vais te croire sur parole…»

«Je n’y connais rien non plus, c’est Yves qui me l’a dit. J’ignorerais tout de cette affaire dont mon père ne parle jamais, n’était-ce que l’autre jour Yves est passé me voir. Jacqueline lui avait suggéré de se confier à moi. Je l’ai emmené faire un tour sur la roue, je ne savais encore rien de ce qui lui arrivait. Il m’a raconté tout ça entre ciel et terre. Il avait une gueule à faire peur, et j’ai craint qu’il ne se jette en bas. Mauvaise pub pour les Girot, et puis Jacqueline ne me l’aurait jamais pardonné.»

«Très drôle.»

«Quoi qu’il en soit, je lui ai dit que j’en parlerais à une amie qui avait déjà résolu des énigmes difficiles. Il ne sait pas que tu es là aujourd’hui, si tu préfères le voir un autre jour…»

«Du moment qu’il faut le voir, autant que ce soit tout de suite.»

Le visage de Daniel s’est illuminé, il a sorti son portable et il a fallu que je l’arrête.

«Non, ne l’appelle pas. Je veux le voir sans qu’il ait le temps de se faire un masque. Je vais aller visiter le musée, et si je ne l’ai pas rencontré avant de partir, je le ferai demander.»

Nous avons quitté la roue à la descente suivante. Je n’avais jamais passé autant de temps sur cet engin, et jamais je n’avais prêté moins d’attention à la jouissance qu’il me procure.

Je voyais bien que j’étais coincée. Depuis que je suis installée à mon compte à Lausanne, où je suis experte comptable avec des notions de notariat, et enquêteuse à mes heures, je me suis retrouvée plus souvent qu’à mon tour en train de récupérer des enfants en cavale, des époux amnésiques, et même de temps à autre de courir après un violeur ou (et) un assassin. Daniel, que j’ai connu par son cousin Pierre-François, mon avocat, m’avait beaucoup aidée, par plaisir. Il est un second efficace, champion ès filatures, et jamais il n’a accepté la moindre rétribution. Ses parents m’ont reçue comme si j’étais de la famille. Et depuis que j’ai perdu mon père (ma mère est morte lorsque j’avais entre sept et huit ans), avoir une famille de substitution, c’est important. Impossible donc de refuser quoi que ce soit à Daniel, surtout qu’il avait l’air malheureux: sa cousine Jacqueline est une sœur pour lui, et son bonheur lui importe.

«Si je peux te raconter notre discussion, je reviendrai te voir. Sinon, ce sera pour une autre fois. Allez, à tout à l’heure.»

«Merci, Machiavelli, tu…»

«Si tu me parles de ma perspicacité je t’assomme.»

«Non, non. Tu n’as rien à voir avec un quelconque ancêtre génial, je sais bien que…»

Il s’est tiré en riant, sachant que rien ne m’irrite autant que lorsqu’on me prête des dons particuliers parce que je m’appelle Machiavelli. Nous sommes toscans, c’est vrai, et mon grand-père est issu du village même dont Niccolò Machiavelli, le grand écrivain du XVIe siècle, est originaire. Aussi sommes-nous sans doute des descendants de la famille sinon de l’illustre ancêtre lui-même. Mais s’appeler Machiavelli, ce n’est tout de même pas une sinécure, je vous assure. Je garde au fond de mon sac un briquet plaqué or pour la première plaisanterie sur mon nom qui me fera vraiment rire, et que je n’aurai pas encore entendue. Il faut que je le ripoline régulièrement. Il y a longtemps qu’il est là.

Au coin de la place, il y avait une cabine téléphonique. J’en ai profité pour appeler Sophie, ma secrétaire. Je ne possède pas de téléphone portable, je n’ai toujours pas pu me résoudre à en acheter un. Je sais que ça fait un peu ringard, surtout pour jouer à la détective que je ne suis pas, les attributs étant d’autant plus importants lorsqu’on usurpe. Mais bon, jusqu’ici, je m’en tire très bien avec un pager (je me demande s’il y a un mot français pour ce truc-là – une «recherche» appelle-t-on ça dans les hôpitaux) et des cabines. Si j’avais un téléphone dans ma poche, je travaillerais sans arrêt, je préfère pas. Le pager, avant de s’en servir, on y réfléchit à deux fois, et puis il faut savoir comment.

Bref, je me suis glissée dans la cabine.

«Agence Machiavelli?» a répondu la voix suave de Sophie.

«Machiavelli en personne. Bonjour, Sophie.»

«Ah, bonjour, madame Machiavelli.»

Je crois que si sa vie en dépendait, Sophie ne m’appellerait tout de même pas Marie. Il est hors de question qu’elle me tutoie ou que je la tutoie. C’est une secrétaire modèle, effrayante de perfection. Elle a toujours gardé ses distances, et par conséquent j’ai, moi, gardé les miennes. Depuis des années que ça dure, je m’aperçois qu’elle a eu raison. Trop de proximité aurait sans doute nui à notre efficacité, nous aurions pu nous bagarrer, avoir des histoires. Ainsi, chacune vit sa vie – encore qu’elle en sache davantage sur moi que moi sur elle, mais ça ne me dérange pas, elle est la discrétion même.

«Alors, comment se passe cette école buissonnière», a-t-elle demandé, un sourire dans la voix.

«Mal. Je n’étais pas arrivée que le boulot m’avait déjà rattrapée.»

«Qu’est-ce qui se passe?»

J’ai raconté dans le détail, sachant que le dossier serait ouvert lorsque je reviendrais, que tout y serait noté.

«Bon», ai-je conclu, «on ne peut pas refuser ça aux Girot, mais à mon avis ce sera pro forma. J’essaierai d’appeler Léon, et je lui demanderai en y mettant le maximum de formes si on peut voir le dossier.»

«Il va vous rire au nez.»

«Je sais, mais c’est notre meilleur allié. Et pendant qu’on y est, renseignez-vous sur les Boissellier et sur les Tibault. Sur les parents, surtout. Ils habitaient tous à Épesses, à l’époque, c’est un petit village. Vous pouvez appeler Louis Duchaut, vous savez, le vigneron dont nous avons…»

«Oui, je me souviens. Je vais voir ce que je peux faire.»

«Je vais encore rencontrer Yves Boissellier. Après quoi je rentre. On se voit demain matin.»

«Entendu, à demain.»

«Ah, pouvez-vous mettre un mot à Rico pour lui dire que je ne serai pas à la maison avant huit ou neuf heures?»

Rico, c’est mon compagnon; il est journaliste. Il a son bureau au-dessous du mien, c’est même ainsi que nous nous sommes connus, lorsqu’il a emménagé. Ça fait maintenant plus de deux ans que nous vivons ensemble, dans une harmonie que je n’aurais pas crue possible, mes expériences précédentes ayant toutes été orageuses. En partie, cela est sans doute dû au fait que nous nous voyons relativement peu. Chacun de nous a gardé son indépendance professionnelle, et nos occupations respectives font que nous sommes plus souvent qu’à notre tour par monts et par vaux. Nos retrouvailles sont toujours une fête, et la situation doit être celle dont nous rêvions l’un et l’autre: nous n’avons encore jamais eu de conflit majeur.

«Il est en bas, on entend jusqu’ici le cliquetis de son ordinateur. Il doit avoir un article à rendre.»

«Raison de plus pour que je ne lui téléphone pas. Mettez-lui un message.»

«Très bien. À demain.»

Nous avons raccroché.

Il ne me restait qu’à espérer que Léon accepterait de nous montrer le dossier. Léon, c’est Jean-Marc Léon, un inspecteur de la Sûreté vaudoise, la Criminelle, comme on dirait ailleurs. Nous avons le même âge et nous nous connaissons de vue depuis que nous sommes enfants. Nous ne nous sommes jamais trouvés dans les mêmes classes, mais souvent dans les mêmes écoles. Il a même fait sa licence en droit peu avant moi. Nous ne nous sommes jamais fréquentés. Je sais son nom depuis que j’ai six ans, et lui le mien. Mais c’est finalement à New York que nous avons échangé autre chose que de distants bonjours: il avait décidé d’entrer dans la police et, avant de s’engager, il avait profité d’une bourse offerte à des gens comme lui dans une école de police américaine. J’avais fréquenté la même école pendant quelques mois, mais moi, c’était mon père qui avait tout payé, du temps où je lui avais dit, puis prouvé dans les faits, que pour récupérer l’argent perdu j’étais meilleure sur le tas que depuis mon bureau. Il avait fini par être d’accord, mais avait insisté pour que, les choses étant ce qu’elles étaient, je sois bien armée pour ce métier, au propre et au figuré. Il m’avait envoyée à New York. Et il m’avait obligée à prendre un port d’armes, à m’exercer au tir. Cela m’avait donné l’occasion de découvrir que j’avais un don et que, presque sans viser, je mettais dans le mille.

J’étais rentrée de New York avec les remarques louangeuses de mes profs, et ayant eu quelques discussions avec Jean-Marc Léon. Nous n’étions pas devenus de grands amis pour autant, et chacun de nous avait gardé ses distances. C’était lui qui, le premier, sachant ce que j’avais appris, avait eu l’idée de me demander de l’aide pour un job qu’aucun de ses collègues ne pouvait faire à ce moment-là.

Depuis, nous nous donnons des coups de main lorsque c’est possible. Je sais qu’au fond il a horreur que je me mêle de ses affaires et je fais très attention de ne marcher sur ses plates-bandes que lorsque c’est indispensable. Jusqu’ici, les choses se sont toujours assez bien passées en dépit de quelques tempêtes.

J’ai quitté la cabine téléphonique, et c’est avec une certaine curiosité que je me suis acheminée vers le Musée d’ethnographie – rebaptisé à une date récente Musée des cultures, ai-je constaté –, une grande bâtisse dont la façade avant était en pierre, et l’arrière, que j’avais eu le loisir de contempler depuis les hauteurs de la roue, un mélange de rococo et de colombages moyenâgeux.

(à suivre)

«Le Sourire de Lisa» a été réalisé par Bernard Campiche Éditeur,

avec la collaboration de Marie Finger, Marie-Claude Schoendorff et Daniela Spring. Couverture: photographie de Laurent Cochet

 

Tous droits réservés © Bernard Campiche Éditeur Grand-Rue 26 – CH-1350 Orbe

 

9 commentaires
1)
Anne Cuneo
, le 22.02.2009 à 10:02
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Merci à Bernard Campiche qui autorise la publication du «Sourire de Lisa» en feuilleton, et merci à François qui l’a mis en ligne. Vous trouverez ici un chapitre chaque dimanche de ce roman plutôt social que policier (du moins à mes yeux) jusqu’à ce que fin s’en suive…

3)
Inconnu
, le 22.02.2009 à 15:10
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Ca égaie mon dimanche et me hange du droit constitutionnel ! Merci Anne ! :)

4)
Madame Poppins
, le 22.02.2009 à 21:46
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J’ai une affection particulière pour ce roman : il a été le premier que j’ai lu signé de la plume de Anne ! Et j’envie les gens qui ne l’ont pas encore lu : ils vont pouvoir le découvrir !

5)
josiffert
, le 23.02.2009 à 10:48
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Anne Cuneo, voilà une valeur sûre de l’écriture dans la langue française. Qui plus est, journaliste, metteur en scène, réalisatrice, romancière, etc. et en plus sur CUK. Wow… la classe.

Un grand merci pour cet effort de divulgation concernant un écrivain talentueux, lequel si n’était pas fidèle à mes amis Campiche, aurait sûrement raflé tous les prix littéraires en français. C’est de la belle écriture, avec style, bien conçue et bien tournée. Un exemple pour nos jeunes écrivains en herbe.

Merci à Anne, à l’éditeur et à CUK. Régalons-nous les amis.

6)
zit
, le 23.02.2009 à 11:31
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Chouette, merci Anne, merci Bernard, merci François.

z (et rituellement, vivement dimanche prochain ! je répêêêêêêêêêêête : ça, c’est une bonne habitude)

7)
Anne Cuneo
, le 24.02.2009 à 08:17
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Un grand merci pour cet effort de divulgation concernant un écrivain talentueux, lequel si n’était pas fidèle à mes amis Campiche, aurait sûrement raflé tous les prix littéraires en français.

N’oublions pas cependant, que sans Campiche, il n’y aurait plus de Cuneo. J’avais cessé d’écrire et étais sur le point d’accepter un poste de journaliste à plein temps lorsqu’il a fait pression sur moi jusqu’à ce que j’écrive Station Victoria. Et s’il n’avait pas été là, prêt à publier, je ne me serais pas engagée dans Le Trajet d’une rivière, le roman qui m’a entrouvert les portes de l’édition française; déjà refermées d’ailleurs, mon éditeur français n’ayant pas la fidélité de Bernard Campiche. Il a trouvé que Zaida, mon dernier roman, qui se déroule entre l’Angleterre et l’Autriche, avec des détours par Paris, Venise, Trieste et, très occasionnellement, Zurich, est trop suisse. Sic.

8)
François Cuneo
, le 25.02.2009 à 15:58
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Anne Cuneo, voilà une valeur sûre de l’écriture dans la langue française. Qui plus est, journaliste, metteur en scène, réalisatrice, romancière, etc. et en plus sur CUK. Wow… la classe.

C’est bien parce qu’elle est sur CUK le “Wow, la classe”? On est bien d’accord?:-)

9)
Anne Cuneo
, le 26.02.2009 à 23:19
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C’est bien parce qu’elle est sur CUK le “Wow, la classe”? On est bien d’accord?:-)

I’ dit pas, mais c’est sûrement ce qu’il voulait dire… En tout cas, c’est comme ça que je l’ai interprété.