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Mardi 19 mai 2009
Quelques règles typographiques souvent méconnues

Introduction

Voici mon premier article sur cuk.ch qui ne soit pas consacré à LaTeX (exception faite, et encore, de celui sur LyX). Néanmoins, je ne l'aurais jamais écrit si justement LaTeX ne m'avait pas sensibilisé à quelque chose que je trouve de plus en plus passionnant : la typographie.

Un des objectifs de TeX, le moteur sur lequel se base LaTeX, est en effet la perfection typographique des documents qu'il engendre, pas moins. Ce qui, lorsqu'on cherche à approfondir ce merveilleux programme, incite justement à se pencher sur la question d'une typographie correcte.

Mais cela devrait être l'objectif de tout traitement de texte qui se respecte, et comme un traitement de texte ne peut pas prendre en tout le relais de l'utilisateur, ce dernier doit avoir conscience de quelques règles typographiques élémentaires, du moins celles qui concernent son orthographe (on parle alors d'orthotypographie). Or l'expérience montre que c'est loin d'être le cas !

Au fur et à mesure que j'ai progressé dans mes rédactions de rapports, articles et lettres scientifiques, j'ai pris conscience moi-même, grâce à LaTeX ou grâce à des collègues et auteurs plus instruits que moi, de quelques règles (ortho)typographiques que j'ignorais complètement auparavant, ou que je n'avais jamais approfondies. Aujourd'hui, je vous propose d'en faire un petit tour d'horizon, en espérant que cela vous sera autant profitable que cela l'a été pour moi.

Ce qui suit doit beaucoup, aussi, à trois ouvrages : un article de Jacques André, « Petites leçons de typographie », téléchargeable librement ici, un autre d'Eddie Saudrais, tout aussi librement téléchargeable , et un livre de David Carella, Règles typographiques et normes, mise en pratique avec LaTeX, éditions Vuibert, Paris, ISBN 2711748510.

D'autres livres sont recommandés par la plupart des connaisseurs, mais je ne les ai personnellement pas eu en main : le Lexique des règles typographiques en usage à l'Imprimerie nationale (française), ISBN 2743304820, ainsi que le Manuel des règles de typographie française élémentaire d'Yves Perrousseaux, ISBN 2911220005. Pour la Suisse romande, il y a le Guide du typographe du Groupe de Lausanne de l'Association suisse des typographes, ISBN 1805900013.

Un O ou un 0 ?

Tarte à la crème des fautes typographiques (qui ne l'a pas faite à ses débuts informatiques ?), confondre le chiffre 0 avec la lettre o majuscule, O, pourtant bien plus large dans toutes les polices que je connaisse. Je me demande d'où vient cette erreur si fréquente. Pourtant, 1024 est bien plus agréable à l'œil que 1O24

Histoire d'œ

Une faute plus sournoise et encore plus fréquente est de négliger la ligature œ dans les mots tels que sœur, fœtus, œuf, bœuf, cœur. C'est-à-dire qu'au lieu d'entrer directement le caractère œ, on tape les lettres o et e séparément (sans ligature), ce qui donne oeuf, foetus, boeuf

On pourrait objecter qu'il n'y a pas vraiment d'ambiguïté et qu'il suffit de se dire « dans sa tête » qu'il y a ligature œ à chaque fois que la lettre e suit la lettre o. Cependant, il existe des contre-exemples, c'est-à-dire des mots où le o et le e doivent s'écrire séparément : moelle, coefficient, coercition, foehn, coexistence… D'où l'intérêt de bien faire la distinction, comme dans nœud coercitif par exemple !

L'oubli de cette ligature a été probablement favorisée par l'adoption répandue (entre autres sur le Web) du codage de caractères ISO Latin 1 (ISO 8851-1), qui contient tous les caractères propres au français… sauf l'e dans l'o, justement, et une autre lettre beaucoup plus rarement utilisée, Ÿ (alors que sa version en bas de casse, ÿ, s'y trouve). Ce qui donne de bonnes raisons pour éviter ce codage de caractères quand c'est possible, et de choisir Unicode à sa place. Voyez cet autre article de J. André expliquant les circonstances de l'absence regrettable de l'e dans l'o dans l'encodage ISO Latin 1.

Précisons à tout hasard que sur un clavier AZERTY, l'e dans l'o s'obtient par la combinaison option-o, et sa majuscule par option-maj-o. Sur clavier QWERTZ, il s'agit respectivement de option-q et option-maj-q.

Savez-vous votre alphabet ?

Aviez-vous réalisé qu'en pratique, la langue française ne comporte pas 26 lettres, mais 42 ? Les voici :

a b c d e f g h i j k l m n o p q r s t u v w x y z
à â é è ê ë î ï ô ù û ü ÿ ç æ œ

Hé oui, après tout, pourquoi exclut-on d'habitude de l'alphabet ordinaire les caractères accentués et le c cédille, alors qu'ils font partie intégrante de nos textes ?

Si on veut écrire en français sur son ordinateur, il vaut mieux en tout cas s'assurer de deux choses :

  • le clavier qu'on utilise doit permettre l'accès à tous ces caractères ;
  • le traitement de texte qu'on privilégie doit les restituer sans problème !

Faites donc un petit test : dans votre traitement de texte favori, entrez le texte suivant :

Dès Noël où un zéphyr haï me vêt de glaçons würmiens, je dîne d'exquis rôtis de bœuf au kir à l'aÿ d'âge mûr et cætera !

Ce bout de texte est un pangramme, c'est-à-dire une phrase de longueur minimale contenant toute les lettres d'une langue donnée. Je l'ai tiré de l'article de Jacques André cité plus haut.

Si vous n'arrivez pas à entrer ce texte, alors soit vous connaissez mal votre clavier, soit vous devez en changer. Et si ce texte n'apparaît pas tel quel dans votre traitement de texte, vérifiez sa configuration (encodage ?) ou bien, le cas échéant, changez-en ! À moins que vous ne comptiez pas entrer de textes en français, bien sûr.

Les majuscules

Vous êtes peut-être comme moi : vous avez appris très tôt à l'école qu'il ne fallait pas accentuer les lettres majuscules, et vous ne vous êtes jamais vraiment demandé pourquoi.

D'où ma surprise à l'époque lorsqu'un collègue de travail versé en typographie m'expliqua qu'il n'y avait en fait aucune raison objective à l'heure actuelle pour ne pas accentuer les majuscules.

Ainsi qu'il est expliqué dans cet article de Wikipédia, en se basant sur les explications contenues dans ce site, « la pratique tendant à ne pas indiquer les accents sur les majuscules et les capitales trouve sa source dans l'utilisation de caractères de plomb à taille fixe en imprimerie. La hauteur d'une capitale accentuée étant supérieure, la solution était alors soit de graver des caractères spéciaux pour les capitales accentuées en diminuant la hauteur de la lettre, soit de mettre l'accent après la lettre, soit simplement de ne pas mettre l'accent. Cette dernière option a souvent été utilisée durant des siècles et même si avec l'arrivée de l'informatique ces difficultés sont maintenant estompées. »

Bref, rien n'interdit maintenant d'écrire « Égypte », « À tout de suite », « Ça, c'est fort ! », etc. Même la très conservatrice Académie française va dans ce sens.

L'habitude de ne pas accentuer les majuscules perdure cependant, et cela peut donner des quiproquos assez comiques. Par exemple, Jacques André affirme qu'à Lausanne il est tombé nez à nez avec un panneau indiquant « DANGER MARCHE ». Ce n'était pas pour une marche de trottoir ou d'escalier, mais pour avertir de la tenue d'un marché en plein air ce jour-là…

Ou encore, toujours relevée par Jacques André, cette annonce placée dans un journal :

CHOUETTE NANA, 18 ANS, CHERCHE MEC, MEME AGE

La fille en question s'est vue assaillie de propositions venant de personnes du troisième âge ayant cru lire « même âgé » alors qu'elle avait voulu signifier « même âge »… :-)

Dans le même genre :

LA RELIGIEUSE ADORAIT LES JEUNES

ou encore :

GISCARD CHAHUTE A L’ASSEMBLEE

Vous trouverez d'autres exemples amusants à cette adresse.

Convaincu ? Alors, entraînez-vous : tapez le pangramme précédent en lettres majuscules cette fois-ci. Mais si, c'est possible, la preuve je l'ai fait ici :

DÈS NOËL OÙ UN ZÉPHYR HAÏ ME VÊT DE GLAÇONS WÜRMIENS, JE DÎNE D'EXQUIS RÔTIS DE BŒUF AU KIR À L'AŸ D'ÂGE MÛR ET CÆTERA !

À toutes fins utiles, le caractère É, le moins évident à trouver sur clavier AZERTY, peut être obtenu de deux manières : en actionnant la touche de verrouillage des majuscules (caps lock) et en entrant é, ou en appuyant simultanément sur option, majuscule (shift)) et & (ce qui donne l'accent aigu), puis en entrant E. Cette deuxième méthode a l'avantage d'être aussi utilisable sur le clavier « français numérique ». Sur clavier QWERTZ, on entre la combinaison option-circonflexe, puis le E majuscule (merci à Sylvain Pellet pour le tuyau).

L'espace insécable

J'en avais parlé dans ce sujet du forum. Qui ne s'est pas retrouvé à un moment ou à un autre face à des retours à la ligne intempestifs, du genre :

Ce beau bébé pèse 4
kg.
Pouvez-vous me dire où se trouve ce village
?
Cette situation est illustrée à la figure
6.

La parade est d'insérer, à l'endroit où on ne souhaite pas de coupure de ligne, une espace insécable au lieu d'une espace normale. Cette espace insécable insère une espace de longueur habituelle, mais empêche, comme son nom l'indique, le placement d'une coupure de ligne à l'endroit où elle est placée.

Sur les différents Mac OS et la grande majorité des logiciels qui tournent dessus (Word, NeoOffice, Pages, TextEdit, Safari, etc.), cette espace insécable est facilement obtenue : il suffit d'utiliser la combinaison des touches option (alt) et barre d'espace. Certains logiciels multi-plateformes font cependant exception. Par exemple, dans InDesign, c'est option-commande-x, et dans XPress, controle-barre d'espace, en LaTeX c'est le symbole « ~ », le tilde (XeLaTeX accepte cependant aussi le raccourci standard).

Notez que pour obtenir une espace insécable sur Windows, c'est largement plus compliqué d'après l'article d'E. Saudrais : par défaut, il faudrait utiliser entrer alt 0160 ! Heureusement, certains logiciels sur Windows proposent leurs propres combinaisons, comme Word lui-même avec contrôle-option-barre d'espace.

Mais un logiciel de traitement de texte vraiment perfectionné permettra également l'insertion d'une espace fine insécable, c'est-à-dire une espace insécable de longueur en général moitié moindre que celle de l'espace insécable normale ci-dessus. Cette espace fine est notamment utilisée en français pour la ponctuation (voir ci-dessous) et d'autres cas particuliers d'insécabilité.

Malheureusement, peu de programmes proposent une commande ou combinaison simple pour obtenir l'espace fine insécable : LaTeX bien sûr avec la commande « \, », XPress (avec le raccourci commande-maj-option-espace) aussi, InDesign, Word (s'il en est parmi vous qui connaissent les combinaisons ad hoc pour ces derniers logiciels, merci de les faire connaître ici !).

Notez que l'espace fine insécable fait partie des caractères Unicode : c'est le caractère encodé U+2002. On peut l'obtenir par ce biais dans TextEdit par exemple, en allant le chercher dans les « caractères spéciaux », si la police utilisée contient ce symbole, mais il est probable que la plupart des logiciels le restituent comme une espace insécable de longueur normale.

Ponctuation et guillemets

Les règles typographiques en matière de ponctuation et guillemets varient d'un pays francophone à l'autre, mais pas tant que ça. Dans ce qui suit, j'évoque à ce sujet les règles en France, Belgique francophone (Wallonie-Bruxelles), Suisse romande et au Québec, n'étant pas au fait des éventuelles variantes en cours dans les autres régions francophones du globe.

En recoupant donc ma propre expérience en France et Belgique francophone et mes diverses lectures dont le livre de David Carella pour la France, cet article sur la typographie suisse romande et ce site pour le Québec, j'ai pu constater que les règles suivantes sont communément admises :

  • Devant une ponctuation basse (le point, la virgule, les points de suspension), on n'insère pas d'espace. Notez qu'en anglais, il faut en insérer une avant les points de suspension.
  • Devant les ponctuations hautes (point d'exclamation, point d'interrogation, point-virgule, on insère une espace fine insécable.
  • Les guillemets typographiquement corrects ne sont pas les guillemets “anglo-saxons” et surtout pas les horribles guillemets "double-quotes" droits, mais les « doubles chevrons ». On obtient ces derniers par les combinaisons option-è et option-majuscule-è sur clavier AZERTY.

La Suisse romande diffère des autres en ce qui concerne le deux-points et les espaces à insérer entre les guillemets :

  • En France, Belgique et Québec on insère une espace normale insécable avant le deux-points « : ». En Suisse romande, une espace fine insécable. Ceci étant, d'après mon expérience, l'usage de l'espace fine insécable devant le deux-points a tendance à gagner du terrain en France et Belgique.
  • En France et en Belgique, une espace normale insécable suit le guillemet ouvrant et précède le guillemet fermant. En Suisse romande, c'est une espace fine insécable.

Comme on le voit, les différences sont minimes. Mais dans l'usage courant, les différences s'accentuent.

En effet, on l'a vu, la plupart des traitements de texte informatiques courants connaissent l'espace normale insécable, mais pas l'espace fine insécable qu'il faudrait pourtant utiliser systématiquement devant les ponctuations hautes. S'il faut croire ce qu'en dit le patron de céans dans cet article sur ProLexis et Antidote, il est d'usage en Suisse de carrément supprimer l'espace avant ponctuation lorsque le traitement de texte utilisé ne permet pas l'espace fine. Même chose au Québec. En France et en Belgique, au contraire, il est d'usage d'insérer une espace normale insécable à la place. Encore faut-il savoir ce que c'est et comment l'obtenir, bien sûr, et dans le cas contraire on recourt faute de mieux à l'espace normale…

Et que ce soit en France, Belgique, Suisse ou Québec, les guillemets anglo-saxons (ou, pire, les guillemets droits) ont tendance en pratique à supplanter les guillemets doubles chevrons…

Si votre traitement de texte est un tant soit peu digne de ce nom, il doit avoir intégré pour les textes en français les règles typographiques d'espaces avant ponctuation, avec éventuellement les variantes ad hoc, selon le pays francophone où il a été installé. Ce qui veut dire qu'il doit insérer ces espaces insécables automatiquement au fur et à mesure de la frappe, ou qu'il propose une option/préférence pour ce faire. À vérifier !

Si vous souhaitez savoir encore plus de choses en matière de ponctuation, vous trouverez ici un site dédié qui est une petite merveille. À visiter absolument !

Conclusion

Voilà, voilà, nous voilà au bout de cette petite incursion dans le royaume des règles typographiques. J'espère que je ne vous ai pas trop ennuyé avec ça et que cela vous a appris certaines choses, comme à moi dans le temps. On pourrait aller au-delà de ces règles (ortho)typographiques, et parler de la typographie en général, qui va bien plus loin que cela. À ce propos, vous pouvez (re)consulter les articles de Blues sur le sujet, parus ici-même, ainsi que le site Planète typographie, ou encore l'article instructif de Wikipédia pour avoir une idée de la richesse de cet art à part entière.

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