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La Vermine, une fable, épisode 2

Résumé de l’épisode précédent

L’ingénieur Jacques Bolomet rentre en Suisse d’un voyage d’études. Laura, sa femme, ne l’attend pas chez eux, et la ville est étrangement calme. Le lendemain matin, lorsqu’il part pour son travail, elle n’est toujours pas là.

Deuxième épisode

Dès qu’il a arrêté le moteur, son oreille lui dit, instinctivement, que quelque chose cloche.

Il sort, à peine conscient d’un malaise. Il se trouve face au grand trou du chantier, d’autant plus gris aujourd’hui que le ciel est bas.

Tiens… D’habitude… Mais quelle heure est-il donc? Il regarde sa montre. D’ailleurs, même s’il était neuf heures, le moment de leur pause, ils seraient assis, mais ils seraient là.

Ce qui manquait tout à l’heure, c’était le bruit des cinq cents bétonneurs à l’œuvre. Ce qui manque maintenant, c’est le fourmillement des cinq cents casques jaunes.

Pas de bruit, pas de cri, aucun des sifflotements habituels.

Il y a bien quelques types, au fond. Ils bougent paresseusement comme dans un film au ralenti.

«Oh oooooooh!»

Il lève la tête vers le cri.

De sa cabine, le grutier – presque indistinct déjà dans le brouillard – lui fait des grands signes en parlant très fort. Sa voix se perd dans l’espace cotonneux, et il n’en reçoit que quelques bribes:

«…… Difficile…… Aujourd’hui… avoir…… Ordre précis.»

Aujourd’hui? Mais qu’est-ce qui se passe? Encore un qui écarte les bras avec désespoir en parlant d’aujourd’hui. Avec un mouvement de colère, Jacques pousse la porte de la baraque de chantier.

Aujourd’hui… Ça n’a rien à voir avec aujourd’hui.

Les Italiens, il les connaît.

Depuis qu’il travaille sur ce chantier… Depuis qu’il connaît Laura, même. Bon, ils ont une grande gueule, ils chantent. Et ils baisent. Il n’y a qu’à voir le nombre de gamins qu’ils produisent. On aurait pensé qu’ils seraient reconnaissants d’être tous saisonniers. Avant, ils venaient en famille, avec toute la smala, et ils s’incrustaient. En langage administratif, ils s’établissaient. On ne s’en débarrassait jamais. Mais, maintenant, ils ne peuvent plus venir par hordes. Les femmes restent en Italie, et il y a moins d’occasions de faire des mômes. Est-ce que lui, Jacques, fait des gamins n’importe comment? Non. Et pourtant, c’est une Italienne qu’il a épousée. Il se demande d’ailleurs de plus en plus souvent s’il a eu raison. Depuis quelque temps, elle a changé.

En somme, pour la gaudriole, ils sont toujours là, mais pour le boulot… Il va falloir parler à l’entrepreneur, et plus vite que ça.

Non, mais…

Dix heures et quart, et personne dans le trou.

Le trou, d’ailleurs, n’a pas l’air d’avoir tellement changé depuis dix jours…

Pour que les choses se fassent, on ne peut vraiment compter que sur les Suisses. Mais même là, il y a des godelureaux chevelus qui sont vachement contaminés. L’autre jour, il y en a un qui est entré pour se réchauffer. Dans sa baraque.

Primo, si tout le monde quittait le boulot n’importe quand, on se demande comment marcheraient les chantiers. Secundo, si c’est vraiment indispensable, c’est tout de même du culot d’entrer chez les ingénieurs… Ces mecs sont peut-être pleins de poux, pour tout ce qu’on en sait. Et qu’est-ce qu’il lui a répondu, le moutard? Je me sens mal maintenant, et pour aller dans ma cabane je dois faire tout le tour du chantier. Des cheveux jusque-là, bien entendu.

Jacques ne s’est pas gêné, tu parles! Je te fais foutre dehors par ton patron, moi, à coups de pied! Et puis à la frontière, et ouste!

Et là-dessus le morveux a ricané et lui a dit:

«Pouvez pas vous débarrasser de moi comme ça, ch’suis confédéré.»

Quelle décadence, mes amis. Ça se veut Suisse, et ça ne sait même pas parler. Et ça se permet… avant d’être sec derrière les oreilles…

* * *

Ah! au moins les techniciens sont tous là. Ils ne lèvent même pas la tête quand il entre. Jamais été fichus d’être polis. Quelle journée! Il va dans son cagibi… Glacial, personne n’a allumé le fourneau. Quelle journée! quelle journée!

C’en est trop, décidément.

Il ouvre violemment la porte:

«Aldo!»

«Gueulez pas comme ça, c’est pas en vociférant que vous allez le faire revenir.»

C’est Ginaillard qui dit ça. Pas gêné, le gus.

Il se retient, et se contente de lancer:

«Y en avait pas un qui pouvait allumer mon fourneau, non, ces derniers jours? C’est une glacière, mon bureau.»

«Vous avez pas entendu?» fait Boroz, en désignant du menton la radio d’ailleurs fermée, «il a dit que désormais il fallait apprendre à se servir soi-même.»

Je vais faire un malheur… Il serre les dents et revient à son cube froid. Il faut se retenir, avec ces mecs, ne pas gâter les rapports de travail. Maintenant que tant de techniciens sont rentrés dans leur pays… prudence, ils ont des délais à respecter, mieux vaut ménager les types qui connaissent le boulot.

Le seul qu’ils leur ont permis de garder, c’est cet Aldo. Chez lui, il était ingénieur. Mais en Italie, c’est comme au Brésil, tout le monde sait ça. Ils sont docteurs et tout le tremblement seulement parce qu’ils savent lire.

En Suisse, qu’est-ce que ça vaut? Rien. Ce ne sont pas des études sérieuses comme à l’École polytechnique, la preuve… Aldo.

Et à propos d’Aldo, où est-il allé se fourrer? Le culot! On le tolère, alors qu’il est saisonnier, ni plus ni moins qu’un autre. Et il se permet de manquer le travail!

Ah! ils ont bien fait, avec les nouvelles lois. Il ne faut pas devoir trop compter sur eux. En tout cas, il a eu raison de voter comme il l’a fait.

D’accord. Des étrangers, il en faut. Il en faut peut-être un million. Mais qu’ils n’oublient jamais qu’ils sont étrangers, on ne fait pas chez les autres ce qu’on fait chez soi et Bolomet, quand il va en visite, ne met pas les pieds sur la table, quoi.

En fait, maintenant, il devrait aller se renseigner pour savoir où sont les ouvriers… Même s’il a des ennuis, c’est lui le patron. Et – ce qui est pire – en bas, en ville, il y a un autre patron qui va encore hurler si le calendrier n’est pas respecté. Hurler dans les oreilles de Jacques, et pas dans celles d’Aldo, qui n’est responsable que de lui-même.

Il attrape le téléphone.

«Allô, ici Bolomet. Monsieur Campani? Comment, pas là? Mais il n’est pas ici non plus…»

Violemment, il repose le combiné.

Non, c’est trop.

Il faudrait qu’aujourd’hui ne soit pas la suite d’hier. Toute cette vodka… Il sent monter la migraine des lendemains de foire. Si seulement cette sacrée Laura lui avait fait un bon café fort pour commencer…

* * *

Onze heures.

Un téléphone. Trois barres de tirées. Personne ne lui a demandé pourquoi il était en retard.

Tous semblent indifférents à l’absence des ouvriers.

Il aimerait avoir les idées plus claires, pouvoir prendre des décisions. Mais toute la fatigue des dix jours de voyage en avion à travers la Russie et des mille petits verres de vodka pèse de plus en plus sur ses épaules.

Quand même. Cette Laura… Toi qui n’es même pas communiste, tu veux aller en Russie… Est-ce que cela voudrait dire qu’elle l’était, elle – communiste? Au fond, il la connaissait mal, quand il l’a épousée.

Il entend la vieille Mme Bolomet, sa mère.

«Jacques, ne l’autorise pas à disposer de ton compte en banque. Même si tu l’épouses, elle n’est pas de chez nous. Fais-lui des cadeaux. Mais jamais la clé du coffre. Et tant qu’à faire, ne lui parle pas de nos réserves.»

Communiste, Laura?

On allait régler tout ça ce soir. Les Bolomet sont une famille honorable. Pas de communistes. Même par erreur. Si elle avouait, il reprendrait tout. Tout. Et la clé du coffre en premier lieu.

Car sa mère a eu beau dire, la pauvre femme. Elle ne connaissait pas Laura. Un beau jour, elle a appris l’existence de ce coffre, et elle a voulu voir. Quelle scène, ce soir-là!

«Faut-il être crétin – posséder un Anker, un Vallotton, et les mettre à la banque. Mais tu es malade! L’art, c’est l’expression de la vie, et les tableaux ce n’est pas comme le fric qui ne peut accoucher qu’à la banque. Un tableau, pour vivre, doit être vu.»

Il a eu beau lui expliquer que son père avait acheté ces tableaux pour faire des placements sûrs, qu’en les laissant à la banque il économisait des sommes considérables en assurances. Les femmes c’est trop bête. Elles ne comprennent rien aux affaires. C’est tout juste si Laura savait faire les additions, dans son bureau. Alors, un raisonnement de ce genre, tu parles!

Communiste…

Avec ces étrangers, on ne sait vraiment jamais. Il l’avait épousée juste avant que les nouvelles lois qui font automatiquement de tous les étrangers des saisonniers, et qui bannissent le regroupement familial une bonne fois pour toutes, n’entrent en vigueur. Elle avait rigolé. Il se rappelle…

«Le mariage avec toi, c’est mon permis d’établissement. Là d’où je viens, il n’y a pas de place pour moi. J’étais comme une bête, là-bas. Je savais tout juste lire et écrire. Maintenant j’ai étudié, aux cours du soir… Je comprends ce qu’ils nous font, ces salauds-là. À l’époque, on nous disait que la misère venait de ce que nous ne priions pas assez. Et j’y croyais, imbécile que j’étais. Maintenant, c’est différent.»

Oui, pour lui aussi, maintenant, c’est différent. S’il avait dû l’épouser après la campagne Schwarzwald, une fois qu’il avait compris combien c’était important pour la Suisse de ne pas devenir la colonie de pays dégénérés… il aurait hésité. Pas à coucher avec elle, bien sûr. Mais enfin, lui donner son nom, sa nationalité.

Ce qui a tout brouillé, c’est qu’il était mordu d’elle. Quand elle a dit:

«Nous n’avons pas le choix, c’est le mariage ou je rentre à Castellammonte», il n’a pas hésité, en dépit de sa défunte mère, et malgré que Laura sorte d’un milieu avec lequel le sien n’a rien de commun.

Seulement, depuis qu’ils sont mariés, pas le moindre signe de reconnaissance. Elle ne joue pas le jeu. Elle n’a même pas voulu faire un gosse. Et maintenant, elle découche, en plus.

Et si… ah, nom de Dieu!

Si elle avait filé, dans son Alfa, avec Aldo?

Nom de Dieu de nom de Dieu de nom de Dieu!

Il lâche son crayon et bondit dans le bureau voisin.

«Il est où, Aldo?»

Quelques bruits, mais personne ne lui répond. Serait-ce qu’ils ne veulent pas lui dire ce qu’ils savent?

«Il est où?»

Tout au fond, l’apprenti ricane.

«Bouffé par le monstre du Loch Ness, à l’heure qu’il est.»

Se contenir.

«Il est malade?»

Cette fois, ils sont trois ou quatre à ricaner, comme si ses questions étaient complètement idiotes. Il serre les poings. Il ne va pas éclater devant eux.

Il revient dans son bureau.

Ils savent où il est. Ils le prennent pour un imbécile, ils le traitent comme un pauvre mec. Il ne s’est pas trompé. Ils sont au courant.

(à suivre)

© Bernard Campiche éditeur, CH 1350 Orbe

«La Vermine», édition revue et corrigée par l’auteur, a été réalisé par Bernard Campiche avec la collaboration de Marie-Claude Schoendorff, Daniela Spring et Julie Weidmann. Photographie de couverture: Marie-France Zurlinden.

12 commentaires
2)
zit
, le 25.05.2008 à 10:37
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“[…] filé, dans son Alfa, avec Aldo?”

La chienne !

z (vivement dimanche, je répêêêêêêête: charmant, ce Jacques… un vrai “gendre idéal”)

3)
crapuleux (jérome)
, le 25.05.2008 à 10:59
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Merci Anne ! merci pour “la vermine”, et merci pour m’avoir fait découvrir à l’époque “Le maître de Garamont” (t ou d d’ailleurs ?)

4)
levri
, le 25.05.2008 à 11:01
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cha m’énneeeeerve!

Il me fatigue ce con! et “pourquoi qu’il pose pas la question” … bon je sais, tu ne nous tiendrais plus hors d’haleine comme chiens en laisse…

J’écoute 21st Century Schizoid Man de King Crimson sur l’album Earthbound

5)
Franck_Pastor
, le 25.05.2008 à 11:22
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Merci Anne ! merci pour “la vermine”, et merci pour m’avoir fait découvrir à l’époque “Le maître de Garamont” (t ou d d’ailleurs ?)

Garamond.

On voit un homme confronté à un jour où plus rien n’est comme avant. Ça me remet un film en tête (La crise, Coline Serreau). Ça promet pour la suite. Y aura-t-il des remises en questions, ou ce type qui paraît particulièrement borné le restera-t-il ? Suspense !

6)
Danih
, le 25.05.2008 à 11:48
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Chouette comme feuilleton, et en plus ça me rappelle mes jeunes années. C’est vrai que les italiens n’étaient pas trop bien considérés par certains Suisses, mais là, n’est-ce pas un peu trop caricatural pour être encore réaliste ? Je précise que j’ai moi-même plus de la moitié de sang italien.

7)
fxprod
, le 25.05.2008 à 11:54
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l’alfa,l’alfa,l’alfa,l’alfa,l’alfa,l’alfa,l’alfa,l’alfa,l’alfa,l’alfa,

ou qu’elle est l’alfa.

10)
Anne Cuneo
, le 26.05.2008 à 08:46
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L’Alfa?

La suite au prochain numéro…

Ce petit coucou depuis Amsterdam. Hier je voyageais et n’ai pas trouvé d’accès à internet pour vos remercier de vos commentaires.

Bref, la suite… etc.

11)
Anne Cuneo
, le 26.05.2008 à 14:39
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n’est-ce pas un peu trop caricatural pour être encore réaliste

Ca te paraît caricatural parce que tu ne penserais jamais ça. Mais TOUTES les pensées de Bolomet ont été prises soit dans des courriers de lecteurs de l’époque (il y avait au moins une douzaine de personnes qui découpaient pour moi pendant que j’écrivais), soit dans les souvenirs des Italiens (y compris les miens), soit dans un torchon qui était une fantastique source d’idées xénophobes: Volk+Heimat. Je crois que sous ce nom-là ça n’existe plus, c’était très primitif, dans mon souvenir.

A part ça, j’ai entendu traiter un Africain dans les bas quartiers de Zurich d’une manière qui fait de Bolomet un exemple de correction.

12)
mff
, le 26.05.2008 à 20:27
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Dans Bolomet j’ai reconnu certaines personnes bien réelles :(

Merci Anne :)