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Jeudi 8 mai 2008
Mozart : avant ou après Amadeus ?

L’autre jour, je discutais musique, histoire, culture, etc. avec un collègue d’université. On en arrive vite à disserter sur les “vertus” de la musique en matière de concentration (très utile en période pré-examens), et à un moment, il me demande si j’ai vu le film Amadeus.

Oui je l’ai vu. Et je ne l’ai pas vraiment aimé. Certes, en tant que divertissement, ce film est très bien ; les décors et les costumes sont magnifiques de même que le jeu des acteurs. Historiquement, par contre, le film romance trop à mon sens et, pire, invente même des choses qui ne sont jamais arrivées. La concurrence que se livraient Mozart et Salieri a été inventée de toute pièce ainsi que cette fausse idée concernant l’éventuel meurtre de Mozart par Salieri, par exemple. Autre détail, peu important certes : Mozart était gaucher, et non droitier. Alors oui, aucun film n’est exempt de défaut, mais sur un sujet qui me tient à coeur, ça a eu plus de mal à passer. C’est tout. Je suis certain que cela vous arrive aussi.

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Jaquette du DVD du film

Introduction et mise en garde

Loin de moi l’idée de blâmer Hollywood (Amadeus n’est ni une pure biographie ni un mauvais film, après tout) ou la prétention d’oser tenter de rétablir la vérité, qui malgré tout n’a pas totalement été mise à nu (ce qui est visuellement très fâcheux, vous en conviendrez). De même, je ne vais pas mettre Mozart sur un piédestal, quand bien même il le mériterait absolument. Néanmoins, beaucoup de personnes n’ont que peu d’idées sur l’histoire de sa vie, et dans ce beaucoup là, trop ont vu Amadeus et ne connaissent Mozart qu’à travers le film et (éventuellement) sa musique. Je ne prétends pas tout savoir à son sujet, bien au contraire, mais comme mon père l’a fait pour moi, je voulais partager avec vous ce qu’il m’a appris et expliqué et défendre, en quelques sortes, le génie qui m’a paru quelque peu “bafoué” (ou en tout cas pas grandi) dans le long métrage de Forman...

Donc voilà l’histoire de la vie de Wolfgang Amadeus Mozart, telle que mon père me l’a racontée des dizaines de fois et telle que je l’ai apprise. Je me suis basé sur ma propre mémoire (enfin, ce qu’il en reste1) pour vous la raconter à nouveau, tout en ayant recours à quelques précieux livres pour l’exactitude des dates entre autres menus détails, seuls ces livres ayant suffisamment de crédit face à Internet. Inutile donc de comparer “mon” histoire à celle de Wikipédia (je vous donnerai toutefois des liens qui peuvent aider à une meilleure compréhension) ou à ce que vous trouverez sur le web. Elle ne sera pas meilleure, sûrement moins complète, mais plus sentimentale et racontée à ma manière, avec les détails dont je me rappelle et qui feront peut-être la différence avec vos propres connaissances ou découvertes.

Peut-être regarderez vous Amadeus autrement après la lecture de cet article.

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En personne

Mozart en 4 lignes

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) est un compositeur allemand (et non autrichien). Il est considéré comme le plus grand et le plus créatif génie musical de tous les temps. Avec Joseph Haydn et Beethoven, il était le principal compositeur du genre classique (et un peu romantique) du XVIIIe siècle. Mozart est mort avant son 36e anniversaire, mais il nous a laissé 626 œuvres.

L’enfance et les voyages

Wolfgang est né à Salzburg (ville allemande à l’époque) le 27 janvier 1756. Baptisé le lendemain même de sa naissance, il reçoit les noms de Johannes Chrysostomus Wolfgangus Theophilus. Il n’utilisera cependant ses deux premiers prénoms qu’en de très rares occasions. Il traduira quand même Theophilus en latin, ce qui a donné Amadeus.

Son père, Léopold, était le chef de l’orchestre local, et aussi l’auteur d’un important livre, le Traité de l’art du violon, rapidement devenu une référence en la matière. Léopold était très méticuleux et pédagogue, mais un petit compositeur. On ne parle pas beaucoup, voire pas du tout, de la mère du petit prodige, Anna Maria. En effet, elle a eu très peu d’influence sur son enfant car son mari s’occupait tout le temps de l’éducation intellectuelle et disciplinaire de ses enfants. Wolfgang avait des frères et sœurs, mais ils sont tous morts, faute d’hygiène et de soins. Seule survivante, Maria Anna, surnommée Nannerl, de 4 ans et demi son aînée.

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Maria Anna

Dès l’âge de 3 ans, Wolfgang a manifesté d’exceptionnelles dispositions musicales, assistant avec intérêt aux leçons de sa sœur et cherchant à son tour sur le clavecin “les notes qui s’aiment”. Aussitôt que son père eut découvert son instinct musical infaillible, sa mémoire prodigieuse, la finesse et la justesse de son oreille (dite “oreille absolue”), il a décidé d’en faire un musicien et de se consacrer à l’éducation générale et musicale de ses enfants. Wolfgang n’a eu aucun autre maître.

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Léopold, Wolfgang et Maria Anna

En 1762, Wolfgang commence à composer des petits menuets, des concertos pour piano et violon et des piécettes. Autant dire qu’il commence à composer avant même de savoir écrire. Puis viennent les premiers concerts en public. Et enfin les voyages. La fierté que Léopold ressentait envers son fils était si grande, qu’il l’a “exhibé” lors de son premier voyage à Vienne, en 1762, capitale de l’Empire. La deuxième tournée musicale a duré 3 ans (1763-1766) : il passe à Francfort, Bruxelles, Paris, Londres, La Haie, Amsterdam, Lyon, Genève et même à Lausanne. La vie de Wolfgang sera beaucoup faite de voyages, surtout pendant sa jeunesse. Au cours de ceux-ci, Wolfgang faisait des démonstrations absolument époustouflantes de ses talents (il a joué et improvisé des morceaux choisis par thèmes à ce moment, le clavier recouvert d’un voile) et jouait lors de concerts d’église.

Mais tous ces voyages que Léopold organisait servaient surtout à parfaire l’instruction musicale de son fils. Car il se passe un changement musical radical dans le monde. Petit à petit, on va substituer le piano-forte au clavecin, car le piano permet des nuances expressives plus variées que le clavecin. Au niveau orchestral naissent les principes modernes de la dynamique, c’est-à-dire des phrasés, crescendos ou decrescendos, force ou douceur. Depuis 1750, on entre dans une ère musicale nouvelle. Mais Wolfgang restera à cheval entre l’ancien régime musical et le nouveau.

Le jeune homme prodige

De retour en Allemagne, il rencontre Joseph Haydn, un autre très grand compositeur, qui dira alors à Léopold, le père de Mozart :

Je vous le dis devant Dieu, en honnête homme, votre fils est le plus grand compositeur que je connaisse, en personne ou de nom, il a du goût, et en outre la plus grande science de la composition.

Les années de 1769 à 1773 seront marquées par des séjours en Italie. Pendant cette période, il se plongera dans la musique chantée de l’opéra italien. À partir de ce moment, Wolfgang restera un maître incontesté dans les ensembles d’opéras et dans la science de la polyphonie vocale.

En 1777, alors qu’il entreprenait un autre voyage à Paris, accompagné seulement de sa mère, cette dernière meurt pendant le voyage. Il connaîtra une déception amoureuse avec Aloysia Weber, et il sera ignoré des milieux musicaux de la capitale française car “on ne retrouve plus en lui le petit prodige d’antan”.

De 1779 à 1782, Wolfgang pose les fondations de son évolution future : concertos pour piano, sonates pour violon et piano, sérénades qui font éclater les limites du genre. Il quitte son employeur, l’archevêque Colloredo, chez qui il était considéré comme un laquais, et s’installe sans ressources à Vienne. Son père le désapprouve et prend plus mal encore les fiançailles de Wolfgang avec Constance Weber (sœur cadette de la fameuse Aloysia Weber), qu’il juge indigne de lui. Wolfgang épousera Constance le 3 août 1782. Le jeune couple connaît alors les difficultés financières qui ne les lâcheront plus, depuis leur mariage jusqu’à leur mort. Les emplois fixes demeurent introuvables, et les concerts et opéras, malgré leurs succès triomphaux, ne permettent pas à Wolfgang et à Constance d’équilibrer leur budget.

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Constance Mozart

À la fin de 1784, Wolfgang entre à la franc-maçonnerie. (La franc-maçonnerie, si mes souvenirs sont bons, est une sorte de société secrète, dans laquelle on trouve riches et pauvres, qui “travaille à améliorer le monde”. Elle connaît un grand succès en France, mais elle est très mal vue par le pouvoir impérial autrichien.)

En septembre 1787, Wolfgang s’installe à Prague avec sa femme, afin de finir la composition de Don Giovanni (un de ses plus grands opéras) dont la première représentation est triomphale. Cependant, les crises successives de Wolfgang ne faisaient qu’empirer, ainsi que sa situation financière. Son état de santé s’aggrave, et Wolfgang devient obsédé par l’idée de mourir, surtout après le décès de son père, survenu dans la même année.

Requiem

L’année qui a précédé sa mort (1790) a été un véritable désert au niveau musical : quelques compositions dont un opéra comique des plus célèbres, Cosi fan tutte. Mais, en 1791, naissent deux opéras : La Flûte Enchantée (oeuvre franc-maçonnique par excellence) et La Clémence de Titus ainsi que le fameux Requiem (Messe des morts) inachevé. Après le surmenage de l’été, Mozart subit une profonde crise de dépression. Devenu sujet à des évanouissements, il était persuadé qu’il travaillait à son propre Requiem. On considère cette oeuvre comme son testament musical.

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Manuscrit du Requiem

Âgé de trente-six ans à peine, le plus extraordinaire génie de l’histoire de la musique du monde s’est éteint dans la nuit du 4 au 5 décembre 1791, à 1 heure du matin, d’une forme de typhus (fièvre jaune). Le surmenage physique et intellectuel a sans doute favorisé la progression de la maladie.

Le 6 décembre à 15h00, son corps a été transporté à St Étienne pour une misérable cérémonie, sans pompe et sans une note de musique (le fait d’être franc-maçon était très mal vu à l’époque, et l’empereur Joseph II les emprisonnait. Ils n’avaient pas de croix sur leur tombe, car la plupart étaient jetés dans une fosse commune). Süssmayer, Salieri et trois autres amis ont suivi le cercueil jusqu’aux portes de la ville. La légende raconte que la tempête leur a fait alors rebrousser chemin ou que seul un chien a suivi le cortège. Sa femme, trop malade et émue, n’a assisté ni à la cérémonie, ni à l’enterrement. C’est ainsi que les restes de Mozart ont été ensevelis dans la fosse commune au cimetière St Marx.

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La statue de Mozart, à Vienne

Sa musique

– Quel est le plus grand des musiciens ? demanda-t-on un jour à Rossini.
– Beethoven ! répondit-il.
– Et Mozart, alors ? et il dit :
– Oh, lui, c’est l’unique.

Mozart nous a laissé en tout 626 œuvres. (Pour se donner une idée, en 30 ans environ de composition, cela nous fait une moyenne de 20 créations par année.) Un homme, Koechel, un musicographe autrichien du XIXe siècle, les a classées par ordre chronologique et thématique. Ce classement permet de désigner les œuvres de Mozart, non par leur numéro d’opus (“ouvrage” en latin, indication utilisée pour désigner un morceau de musique avec son numéro dans l’œuvre complète d’un compositeur), mais par celui qui leur a été attribué par Koechel. Alfred Einstein avait même remanié ce classement.

Chopin, avant de mourir, dit à ses amis de lui jouer une sonate. Ils ont commencé alors à lui jouer une de ses propres sonates. Il s’est alors écrié : – Oh non ! Pas la mienne ! Jouez moi de la vraie musique : celle de Mozart.

Mozart a aussi réussi un exploit phénoménal dans sa carrière : la synthèse de deux siècles de musique ! Il est parvenu à fusionner 200 ans de styles de musique ! Il a été le seul à nous apporter des choses que les autres compositeurs n’ont pas pu nous donner. Il est arrivé à mettre une puissance dans sa musique qui ne laisse personne indifférent (pas même les enfants encore dans le ventre de leur mère). Il communiquait grâce à la musique. Chaque œuvre de Mozart est poétique et a sa poésie propre. Tous les compositeurs ont un style différent, mais tous se ressemblent un peu, m’a dit un jour mon père. Mozart, lui, a créé son propre style, un style très spécifique. Il a mêlé ses sentiments à sa musique. Il lui a donné toute sa force, sa douceur, son esprit, sa passion. Connaissant la période à laquelle il a écrit telle ou telle oeuvre, on peut ressentir dans sa musique ce qu’il a vécu.

Je le dis souvent, je le redirai encore une fois. Si certains d’entre vous peuvent se procurer le concerto pour clarinette Kv. 622 de Mozart, faites le, écoutez le deuxième mouvement (Adagio) et imaginez Mozart le composant, quelques semaines avant de mourir. Ça me tire des larmes tellement c’est beau, émouvant et terriblement triste.

Quand je pense que l’empereur Joseph II a osé lui reprocher qu’il mettait trop de notes dans ses compositions… Ça me fait mal rien que d’y penser. Preuve en est que Mozart a été passablement incompris par les “grands” de son époque.

D’ailleurs, saviez-vous que l’opéra La flûte enchantée avait été composé pour le “peuple” et non pour un riche mécène, sûrement à cause de sa nature franc-maçonnique très prononcée (le chiffre 3 revient en permanence sur scène comme musicalement ; on y trouve les éléments fondamentaux tels que l’air, le feu, l’eau, la terre ; l’initiation).

Conclusion

Voilà, j’espère ne rien avoir oublié. Encore une fois, je n’ai pas dit que le film était faux. Dans l’ensemble, il est plutôt véridique et permet de se faire une idée du compositeur, mais pour moi, trop d’éléments font injustement passer Mozart pour un rigolo, parfois une bête de cirque alors que le génie me semble trop occulté, malgré les démonstrations de virtuosité faites.

Si certains se sentent l’âme musicienne, l’intégralité de l’oeuvre de Mozart sous forme de partitions est disponible ici, et gratuitement, pour autant qu’on en fasse pas un usage commercial, etc. (conditions usuelles en quelque sorte).

De même, je vous conseille vivement la lecture d’un livre de Julien Burgonde (il n’était pas barbare) intitulé Icare et la flûte enchantée. Un petit chef d’oeuvre que j’ai lu sur recommandation de mon paternel. J’ai été en-chan-té. Comme toujours, à lire tout en écoutant du Mozart (et vice versa).

J’espère également ne pas avoir été aussi pompeux et conformiste que mon père lorsqu’il racontait ça à son fils de 14 ans, peu réceptif à l’époque. :-)

1 Merci au boss de céans de m’avoir rappelé qu’il fallait que j’écrive un article pour aujourd’hui, avec mes révisions d’examens universitaires, j’avais totalement oublié cette tâche. :-)

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