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Mardi 15 janvier 2008
Un roman - une trajectoire, une vie: Zaïda

Depuis que Zaïda, mon dernier roman, a paru, des dizaines de personnes m’ont félicité d’avoir traité tel ou tel aspect des choses. Or, la plupart du temps, je n’avais pas eu les intentions que l’on me prête.

Lorsque cela m’est arrivé un certain nombre de fois, j’ai exprimé ma perplexité devant François. Qui a fini par me dire que si mes raisons n’étaient pas celles qu’on me supposait, je n’avais qu’à expliquer le pourquoi et le comment. Sur Cuk de préférence. J’ai fini par me laisser convaincre.

[NDLR: ah ben tout de même… On a fini par y arriver. Qui peut mieux que toi parler de ce livre que je me réjouis de lire, premier qu’il est sur ma liste d’attente (sans jeu de mot, comprenne qui peut)? Personne. Merci donc de ce qui suit, ce d’autant plus que ça me donne encore plus envie de le lire]

C’est simple. J’avais voulu voir si j’étais capable d’écrire ce qu’on appelle en anglais une “romance”, terme qu’on pourrait traduire (mal), par roman rose, bien que “roman rose” ne corresponde pas vraiment à “romance”.

Un de mes amis, un éditeur anglais, m’avait confié la tâche de faire une analyse de la “romance” en général, qui est un mélange entre le roman d’amour et le roman d’aventures. Ce genre est mal connu en français parce que les traductions qui sont faites de certains titres sont généralement tronquées, mal (et vite) faites, et concentrées sur ce qui n’est, dans l’original anglais, qu’un des éléments de l’histoire: la sexualité explicite des héros.

C’est d’ailleurs la raison qui avait donné l’idée à mon éditeur anglais de me demander d’analyser le genre: il voulait un œil extérieur.

Je n’avais jamais lu de “romance”. J’ai découvert un genre, avec ses hauts et ses bas. Il y a des auteurs véritablement talentueux, et il y a beaucoup d’écrivaillons. Pour la plupart, ces auteurs sont des femmes, en tout cas la signature est toujours féminine, même si, une fois qu’on s’est familiarisé avec le genre, on commence à se demander si telle ou telle plume qui ne correspond jamais à aucune photo n’est pas masculine: certains éléments du style et du récit le donnent à penser.

J’ai fini par comprendre que ces écrivains recevaient sans doute un cahier des charges, et même des listes de mots à utiliser dans certaines descriptions. La plupart d’entre elles/eux produisent par ailleurs deux livres par année. Résultat: si le talent n’est pas au rendez-vous, et s’il n’arrive pas à transcender le cahier des charges, on lit des romans qui se ressemblent d’un auteur à l’autre. Même chez l’auteur que je considère le plus talentueux de ceux que j’ai lus, Amanda Quick; à force de romans écrits à la chaîne, se passant dans la même période historique, dans le même milieu londonien, les personnages, qui sont mieux décrits que par d’autres, et les aventures, qui sont plus intéressantes que celles de la plupart des autres, n’en sont pas moins vite interchangeables.

Comme je n’avais jamais lu de roman de cette nature jusque-là, pour faire une analyse littéraire digne de ce nom, j’en ai lu beaucoup (une cinquantaine) – et je dois avouer que même lorsque je voyais poindre la recette appliquée avec zèle, et que je voyais venir la suite de l’histoire à cent pas, je ne me suis jamais ennuyée. Ces romancières et ces quelques romanciers sont tous des pros, qui ont appris à écrire une histoire (aux États-Unis, cela est même enseigné dans les Universités), et qui savent, de rebondissement en rebondissement, retenir l’attention (même si le lecteur parcourt le livre, comme moi, d’un œil sceptique, crayon en main).

Bien entendu, le moment est venu où je me suis demandé: et moi? Saurais-je écrire une “romance”?

J’ai fait une liste des règles les plus évidentes que j’avais repérées, celles qui créent le genre: cela se passe souvent au XIXe siècle, entre gens de petite noblesse (nous sommes en Angleterre, généralement) ou parfois entre bourgeois riches – en tout cas entre gens de bonne famille. Il y a des pauvres, mais ils sont le plus souvent marginaux. Quelle que soit la superficialité du récit, la recherche historique est rigoureuse, et précise jusque dans les détails: les livres lus, les références, l’habillement, les us et coutumes, tout cela est parfaitement exact – les romans sont généralement datés au mois près.

Je me suis lancée.

Je réponds tout de go à la question que je m’étais posée: non, je ne suis pas capable d’écrire une “romance”. J’ai pourtant essayé. Mais le cadre du genre est étriqué, je n’ai pas réussi à m’y contraindre.

J’ai bien commencé de manière classique: le coup de foudre entre les deux protagonistes. Mais dans une “romance”, toutes sortes de difficultés interviennent ensuite – parfois les amoureux n’arrivent pas à se marier, parfois on les marie de force avant qu’ils ne soient sûrs de s’aimer, mais en tout cas ça ne se passe pas “bien” tout de suite. Ça finit bien, ça oui. Que cela soit parce qu’ils se marient, sont heureux et ont beaucoup d’enfants ou parce que, s’étant mariés à la va-vite en cours de route, ils finissent par réaliser que oui, ils s’aiment. Mais quoi qu’il en soit, cela se termine à la naissance du premier enfant, une naissance qui est rarement difficile – et jamais fatale. On parle certes de femmes et de bébés morts à la naissance (comme c’est situé au XIXe siècle, cela est plus fréquent qu’aujourd’hui), mais cela s’est toujours passé en dehors du roman.

Personnellement, au bout de vingt pages, j’avais déjà quitté le cahier des charges: j’avais simplement décidé que pour une fois la première naissance se passerait mal, et que mon roman se terminerait plutôt à la naissance du deuxième bébé.

Au départ, cela semblait un changement infime. Mais cela a fait dérailler le projet. Et soudain mon héroïne, Zaïda, a pris le pouvoir. C’est la chance la plus fantastique, pour un auteur, de se retrouver dans la position de devoir écrire ce que le héros lui dicte. Comme c’est un processus difficile sinon impossible à expliquer, je ne tenterai même pas d’aller au-delà de la constatation.

Une de mes grand-tantes, sœur aînée de mon grand-père Cuneo, se nommait Zaïda. Elle était née d’un premier mariage de mon arrière-grand-père et sa mère était anglaise. Lorsque je l’ai connue, elle avait autour des cent ans. Elle était fragile, certes, mais vive d’esprit: elle m’a appris à danser la valse, m’a confié la recette du tiramisu authentique d’avant la mode culinaire de ce dessert, m’a donné le goût de l’Angleterre, où elle avait dû vivre pendant des années. Je me souviens qu’elle faisait rire mon père, qui l’aimait beaucoup. Comme dans la famille personne ne s’intéressait particulièrement à elle sauf mon père – qui est mort avant elle – et moi, personne ne sait plus rien d’elle aujourd’hui. En plus de mes souvenirs, il ne me reste que quelques bribes, glanées ici ou là: elle était veuve, elle avait soigné les blessés de la guerre 1914-18 pendant laquelle tous ses enfants étaient morts. À partir de ces quelques minuscules fragments, je lui ai inventé une vie.

Les choix que j’ai faits se sont imposés à moi, je n’ai jamais vraiment réfléchi: cela collait, tout simplement. Je ne prends qu’un exemple. Je me suis dit que Zaïda pourrait étudier la médecine, et j’étais presque sûre que pour faire cela, il faudrait que je la fasse aller à Paris ou à Vienne. Et puis j’ai découvert qu’en 1880, la seule université au monde où les femmes fussent admises de plein droit était celle de Zurich – une ville que je connais bien, dont au fil de dizaines de reportages j’ai étudié le passé. Et dès que je me suis mise à chercher du côté du quotidien des étudiantes en médecine, je suis tombée sur la biographie de la première femme médecin suisse, le Dr Maria Heim-Vögtlin, qui décrit ce temps-là. Tout collait, il a suffi de travailler.

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La photo de couverture représente Milan en 1906; c’est une rue toute proche de celle où vit Zaïda. Lorsque je l’ai vue, j’ai tout de suite su qu’elle symboliserait parfaitement mon personnage. Elle est l’œuvre de Giuseppe Pessina, photographe célèbre. Lorsqu’il l’a prise, il avait 13 ans.

Je n’avais presque aucune des intentions que les lecteurs ont prêtées au texte par la suite. Ma seule intention avouée est venue en cours de route. À un moment donné, il a fallu décider: Zaïda serait-elle pauvre ou ne manquerait-elle de rien? J’ai fini par décider qu’elle serait à son aise, et même riche, mais qu’elle mettrait en œuvre un principe qui a été celui d’un certain nombre de gens riches par le passé: l’argent et les avantages dont elle disposait créaient des devoirs. Et puisqu’elle était riche, qu’elle avait acquis des connaissances, Zaïda avait le devoir de se mettre au service de l’humanité, y compris la moins privilégiée.

Je suis horrifiée de voir que dans le capitalisme sauvage les gens accumulent pour accumuler, et que pour ce faire, ils en oublient la planète, les gens, ils produisent des millions de chômeurs d’un clic de souris, ils ne s’occupent que de pouvoir et de fric au nom d’un “progrès” qui a bon dos. Je voulais créer un personnage qui ferait ce qu’ont fait des Friedrich Engels (riche industriel, qui dépensait sans compter pour aider Karl Marx, dont il pensait qu’il pourrait aider à améliorer la condition ouvrière, en commençant par ses ouvriers à lui), ou des Eugène Meyer (financier américain qui s’est retrouvé multimillionnaire à quarante ans a décrété qu’il avait dorénavant le devoir d’être utile à ses concitoyens: il a mis fin à son travail en bourse, a racheté le Washington Post, quotidien qui a paru à perte pendant des décennies, mais qu’Eugene Meyer a continué à soutenir, persuadé qu’il était que la capitale américaine avait besoin d’un journal d’opposition indépendant). Et caetera. Il y a eu de capitalistes comme eux, sans doute en minorité, mais sur le plan symbolique, je les trouve intéressants.

Curieusement, rares sont ceux qui ont déchiffré ce qui était ma seule intention consciente en écrivant ce roman. Certains lecteurs (lectrices) y voient un brûlot féministe, d’autres soulignent l’internationalisme de l’héroïne, d’autres y voient une contribution à l’histoire de l’éducation médicale, d’autres encore sont sensibles aux faits historiques souvent inconnus (fidèle à la règle de fer des “romances”, je me suis documentée à fond), tels les “Cinq journées à l’envers” de Milan en 1897, ou la vie des émigrés antifascistes en Suisse pendant la 2e guerre mondiale.

J’ai fait pas mal de découvertes en cours de route: l’écrivain italien Paolo Valera, par exemple (pas traduit, je regrette, et difficile à trouver dans les librairies et les bibliothèques italiennes, mais dont beaucoup d’œuvres sont en ligne), ou le photographe Giuseppe Pessina, dont les photos m’ont donné une bonne idée de la Milan 1900. Il a promené son appareil de photos tant dans les beaux quartiers que dans les ghettos périphériques.

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Sortie d’usine, Milan 1912. Comme Pessina a été oublié après sa mort, il est très difficile de trouver des photos de lui sur internet.

Pour conclure, je dirai qu’en fait, j’ai laissé Zaïda me conduire là où elle voulait aller; je me suis contentée de la suivre tout au long d’une vie intéressante, mais difficile, traversée par deux guerres mondiales, des épidémies, la perte d’êtres chers, des malheurs et des bonheurs personnels. Et, contrairement aux “romances”, une fois que Zaïda a été mariée et qu’elle a eu des enfants, mon roman ne s’est pas arrêté. En fait, il est écrit sous la forme d’une autobiographie rédigée par Zaïda pendant l’été de ses cent ans. Il faut croire que les lecteurs ont trouvé l’itinéraire à leur goût: plusieurs milliers d’entre eux l’ont lu et continuent à le lire.

Quant à vous, amis de Cuk, vous avez eu les motivations sans le livre. L’idée d’expliquer ici mes raisons est de François, je me suis donc exécutée. Vous pouvez jeter un coup d’œil au début du texte à www.campiche.ch.

Les deux photos de Giuseppe Pessina proviennent de la Photothèque des Musées civiques de Lecco (Italie), où les archives Pessina (50 ans de photos) sont déposées.

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PS. Je parle plus haut de Amanda Quick, que je trouvais être la meilleure dans le genre “romance”. Tout à fait par hasard, j’ai lu dimanche un roman social que j’ai beaucoup aimé (All Night Long) écrit par un écrivain américain inconnu de moi: Jayne Ann Krentz. Et je découvre après avoir fini ce livre haletant que Amanda Quick et Jayne Ann Krentz sont en fait la même personne: j’avais raison de penser qu’elle avait un talent fou, qui transpire même dans le corset de la “romance”. Ayant fait cette découverte avant que l’humeur ne soit en ligne, j’ai pensé que je vous la devais.

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