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Sous le coude du Tigre…

“…I’ll meet you ‘round the bend, my friend,

Where hearts can heal and souls can mend,”

“…Je te rencontrerai juste au contour, mon ami,

Là où les cœurs sont guéris et les âmes ravies.”

Ces mots d’un poète que je n’ai pas réussi à identifier ont inspiré à une jeune femme anonyme sa signature: “Riverbend” (le coude de la rivière). La rivière, c’est le Tigre à Bagdad. Peut-être l’auteur vivait-elle dans un des coudes que la rivière fait en passant par la capitale irakienne. Et l’anonymité, c’est pour ne pas être exécutée illico.

Son journal est publié dans un blog, Baghdad Burning, que cette jeune informaticienne (elle a 28 ans) tient depuis le 17 août 2003, cinq mois après que les Etats-Unis sont venus “sauver” l’Irak. Depuis lors, Riverbend est chômeuse, car il est devenu risqué pour une jeune femme de s’aventurer dans les rues, surtout pour aller travailler.

Lire le blog de Riverbend, c’est un peu comme si on lisait le Journal d’Anne Frank en train de s’écrire, en train d’être vécu. Cela commence pour ainsi dire tout doucement: l’essence est rare et chère, dans les quartiers populaires de Sadr City, des bandes s’organisent pour racketter partout où cela est possible, et pour harceler l’occupant. Cela ne touche pas encore directement la narratrice.

Et puis, quelques jours à peine après le début du blog, Sergio Veira de Mello, l’envoyé spécial de l’ONU, est assassiné. Et à partir de là, nous sommes dans la chronique de l’horreur. On a envie de tout traduire, cette voix lucide, normale, venue de l’intérieur de cet état d’exception qu’est devenu l’Irak est à la fois pertinente et éclairante.

Mais cela ne devient ni pleurnichard, ni dramatique pour autant. C’est raconté sans hyperboles, d’une parole douce, descriptive, tranquille pourrait-on dire si elle ne racontait pas l’horreur croissante d’une vie qui devient lentement impossible. Je laisse ceux d’entre vous qui lisent l’anglais parcourir ce journal de l’épouvante. Les “trous” dans la cadence du blog viennent des coupures de l’internet – de l’électricité, du téléphone, circonstances habituelles dans Bagdad “libérée”.

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Un garçon se raccroche au pied de son père, dont il vient de retrouver le cadavre à la morgue. “Je ne connais littéralement aucune famille dont l’un des membres n’ait pas été tué au cours de ces trois dernières années”, dit Riverbend

Cette voix calme décrivant un insoutenable quotidien me fait penser aux livres d’Elisabeth Horem, qui de 2003 à 2006 a vécu en Irak aux côtés de son diplomate de mari, l’envoyé spécial de la Confédération (la Suisse n’a pas d’ambassade proprement dite en Irak). Elle a publié deux livres sur son expérience: Schrapnels et Un jardin à Bagdad. Le style de ces deux volumes, aussi dépouillé que celui de Riverbend, les rend encore plus effrayants. Comme si, face à l’horreur, on n’arrivait même plus à être horrifié.

La différence entre Elisabeth Horem et Riverbend est cependant évidente: Elisabeth Horem savait qu’elle rentrerait chez elle un jour. Riverbend était déjà chez elle. Pour elle, partir, c’était s’exiler.

Tout au long de ces quatre années, les lecteurs de “Baghdad Burning” ont posé et reposé la question: pourquoi ne part-elle pas? Riverbend est une spécialiste en informatique, un domaine où le travail abonde dans le monde entier, elle parle un anglais impeccable, ses textes en témoignent; elle aurait trouvé un job en deux temps trois mouvements, si elle avait consenti à s’en aller. Mais elle ne voulait pas. On ne la chasserait pas de chez elle.

Elle a témoigné jusqu’au dernier jour. Et son témoignage est un de ceux qui ont donné un visage à la souffrance d’un peuple dont une importante portion en est venue (c’est tout dire) à regretter le temps de Saddam Hussein, qu’elle voyait pourtant clairement comme le dictateur qu’il était.

Personne n’a su, comme Riverbend, faire sentir l’insoutenable. Prenez par exemple le jour où elle a découvert que l’accompagnateur irakien tué pendant l’enlèvement de la journaliste américaine Jill Carroll par un groupe extrémiste, était son ami Alan (blog du 17 janvier 2006). Elle parle de lui, et on découvre alors que c’était un fan de Pink Floyd, marchand de musique avant la guerre, dans la boutique duquel on trouvait toujours les tubes du jour (souvent piratés, blocus oblige). L’islamisme de plus en plus envahissant, dont Riverbend fait également la chronique, l’a obligé à changer de métier. Il savait l’anglais, il s’est fait “fixer”, comme on dit en langage journalistique (“to fix”, cela signifie arranger, organiser). Et il en est mort.

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La carte professionnelle d’Alan, tué au moment de l’enlèvement de la journaliste qu’il accompagnait. Cette carte a été trouvée sur son corps, qui avait été abandonné dans le caniveau par les ravisseurs.

L’exil

On me demandera peut-être pourquoi j’ai attendu quatre ans pour parler de Riverbend; grâce au mouvement antiguerre américain, qui lui a aussitôt fait une large place, je la lis depuis ses débuts. C’est parce que je sais par expérience que sur Cuk l’anglais n’est pas la langue de prédilection. Le journal de Riverbend (qu’on peut consulter dans son intégralité sur son site) a été publié en deux volumes déjà dans le monde anglophone, mais il n’a jamais été traduit. Mais voilà que j’ai lu hier son texte le plus récent, paru après une interruption de plusieurs mois. Écrit dernièrement, depuis la Syrie. Riverbend et sa famille ont finalement quitté l’Irak.

Ce texte m’a touchée profondément.

Cela fait maintenant des années que tout un pan de l’opinion agit comme si les émigrés, économiques ou politiques, avaient le choix. Ils auraient pu rester chez eux. Comme nous, ici, ne sommes pas dans leur situation à eux, là-bas, ce manque de sensibilité est même d’une certaine manière compréhensible – pas excusable, mais compréhensible. Lorsqu’on est loin des circonstances, l’imagination manque. Riverbend bloque cette excuse-là. De cette voix égale et tranquille avec laquelle elle décrit l’épouvante depuis quatre ans, elle concrétise ce que cela signifie d’être acculé à s’en aller. “Il est difficile de savoir ce qui est le plus effrayant: les autobombes et les milices, ou de devoir quitter tout ce qu’on connaît et qu’on aime pour aller vers un lieu inconnu et un avenir où rien n’est certain.” Ceux d’entre les lecteurs de Cuk qui savent l’anglais, peuvent aller lire l’original ici. Pour les autres, quelques passages.

“Une des pires difficultés que j’ai eues, ç’a été de faire ma valise. C’était Mission impossible: Ta mission, R., si tu acceptes de partir, c’est d’examiner les affaires que tu as accumulées en près de 30 ans d’existence et de décider quelles sont celles dont tu ne peux pas te passer. La difficulté de ta mission, R., est que tu dois faire tenir ces affaires dans un espace de 1 m par 0,7 m, par 0,4 m. Cela inclut bien entendu les vêtements que tu porteras pendant les mois à venir ainsi que tes objets personnels: photos, journaux intimes, animaux en peluche, CDs et autres choses du même genre.”

Le départ avait été prévu pour la mi-juin. À cet effet, le père de R. avait décidé que les parents et leurs deux enfants emmèneraient chacun une valise, rien de plus pour ne pas se faire remarquer.

Mettre sa vie dans une valise… Comme beaucoup d’émigrés, j’ai moi-même dû m’adonner à cet exercice, une fois. J’avais neuf ans, mais je ne l’ai jamais oublié. J’ai encore, aujourd’hui, les quelques objets personnels que j’avais réussi à glisser entre les articles de première nécessité: un livre, dernier cadeau de mon père avant sa mort, et mon ours en peluche, cadeau de ma marraine à ma naissance. À cela, j’avais ajouté deux figurines en bois taillées tout exprès pour moi par mon père lorsque j’avais deux ou trois ans; dans la poche, caché sous mon mouchoir, il y avait mon premier stylo à encre, et au bout d’une ficelle, autour du cou, je portais une bague en or blanc offerte par ma grand-tante. Tout au fond de la valise, j’avais encore pu placer l’album de photos qui représentait le souvenir d’une vie dont je savais que je la quittais à tout jamais.

C’est à cause de ce souvenir que j’ai toujours SU: personne, jamais, n’émigre pour le plaisir. Riverbend le rappelle une fois de plus dans son dernier post.

Le périple

Le départ prévu pour la mi-juin a dû être renvoyé une première fois: une explosion à proximité a eu pour conséquence un couvre-feu. “Le voyage a été repoussé d’une semaine. Le soir avant le nouveau départ, le chauffeur propriétaire du 4×4 qui nous aurait amenés à la frontière a dû se dédire: son frère venait d’être tué dans une fusillade. Une fois encore, ç’a été renvoyé. Il y a eu un moment, à la fin juin, où je passais mon temps assise sur ma valise bouclée à pleurer. Début juillet, j’étais convaincue que nous ne partirions jamais. La frontière de l’Irak était aussi lointaine pour moi que celle de l’Alaska. Il nous avait fallu deux mois pour décider de partir en voiture et non en avion. Deux autres mois pour choisir la Syrie au lieu de la Jordanie. Combien de temps faudra-t-il pour que nous partions réellement?”

Il a fallu encore presque deux mois. Et puis fin août, d’un instant à l’autre, la machine s’est remise en branle.

“J’ai pleuré en partant – j’avais pourtant promis de tenir bon. Ma tante a pleuré, mon oncle a pleuré. Mes parents ont essayé d’être stoïques, mais ils avaient des larmes dans la voix en faisant leurs adieux. Le pire, c’est de dire “au revoir” tout en se demandant si on se reverra jamais. Mon oncle a resserré le voile qui me couvrait les cheveux et a recommandé: ‘garde-le bien jusqu’à après la frontière’. Ma tante a couru après la voiture en partance et a aspergé le sol d’un bol d’eau, c’est la tradition – pour souhaiter un prompt retour aux voyageurs… peut-être un jour.”

Le passeur est un homme expérimenté, le voyage dure des heures, mais il se conclut sans encombre. Le seul problème pour Riverbend, ce sont les bouchons sur la route: “Je détestais être au milieu de tant de véhicules susceptibles d’exploser.”

Mais rien n’explose, la famille sort d’Irak.

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“Lorsque les derniers drapeaux irakiens ont disparu à l’arrière, j’ai recommencé à pleurer. … J’ai jeté un coup d’œil à ma mère, ses larmes coulaient aussi. Il n’y avait tout simplement plus rien à dire une fois qu’on avait quitté l’Irak. J’avais envie de sangloter, mais je ne voulais pas paraître un bébé. Je ne voulais pas que le chauffeur pense que je n’étais pas reconnaissante d’avoir eu la chance de fuir ce qui, au cours de ces quatre années et demie, était devenu un enfer.”

Ce qui frappe Riverbend une fois que la famille est arrivée de l’autre côté de la frontière, à l’abri des explosions, des fusillades et des enlèvements, c’est que dans le flot d’émigrants les divisions qui nourrissent une véritable guerre civile en Irak depuis 2003, disparaissent comme par enchantement: “Nous étions tous égaux. Sunnites et chiites, arabes et kurdes – face aux gardes-frontières syriens, nous étions tous égaux.” Après plus de quatre ans de guerres fratricides, elle a de la peine à y croire.

“Les premières minutes après le passage de la frontière sont étourdissantes. Soulagement étourdissant, tristesse étourdissante. Comment quelques kilomètres, parcourus en 20 minutes, peuvent-ils séparer la vie de la mort? Comment une simple frontière invisible à l’œil nu peut-elle séparer les autobombes, les milices, les escadrons de la mort, de la paix, de la sécurité? C’est difficile à croire – même maintenant. Je suis assise ici, et je me demande pourquoi je n’entends pas d’explosions. Je me demande pourquoi les vitres ne tintent pas lorsque les avions passent au-dessus de nous. J’essaie de ne plus m’attendre à ce que des gens armés vêtus de noir cassent la porte et saccagent nos vies. J’essaie de m’habituer à des rues sans barricades, sans camions militaires, sans portraits de Muqtada al-Sadr et sans le reste. Comment tout cela peut-il n’être qu’à quelques kilomètres de voiture?”

Pour l’instant, le journal de Riverbend s’arrête là. La Syrie, elle le dit, ne peut être qu’une étape vers autre chose. Sa famille a sans doute les moyens de s’installer ailleurs dans le monde, et elle dispose au moins, au départ, de la cagnotte de ses droits d’auteur (les deux volumes de Baghdad Burning se sont très bien vendus); peut-être trouvera-t-elle un job d’informaticienne. En cela, elle aurait plus de chance que tous les émigrés économiques de souche paysanne. En arrivant sous nos cieux, ils n’ont même pas une valise, et souvent pas une profession qui leur permette de trouver du travail autre que sub-sub-subalterne.

Il n’en reste pas moins que Riverbend exprime parfaitement les tourments d’une personne qui est forcée – quelle que soit la raison – de quitter le pays qui est le sien. En la lisant, on réalise concrètement le déchirement que chaque départ représente.

38 commentaires
3)
Saluki
, le 27.09.2007 à 01:27
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Je reviens du blog. J’y ai passé une éternité.

Je ne suis pas sûr que les portraits qui , de ce côté de la frontière, remplacent ceux de al-Sadr soient plus enjoués, mais la police y est plus efficace.

Merci, Anne. Merci Riverbend.

4)
Yves YERSIN
, le 27.09.2007 à 01:35
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Anne,

Tu es une femme (une citoyenne)remarquable.

Merci pour tes livres. J’ai lu “Le maître de Garamond” avec passion et une grande admiration pour ton travail de documentation.

Merci pour ton article “Sous le coude du Tigre…”. Grâce à toi je vais me rendre immédiatement sur le site “Baghdad Burning”.

5)
levri
, le 27.09.2007 à 01:36
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que dire ?

… le pire c’est que “ce n’est” qu’un “exemple” parmis des millions dans la meme situation …

Suffer not Your neighbor’s affliction Suffer not Your neighbor’s paralysis But extend your hand Extend your hand Lest you vanish in the city And be but a trace Just a vanished ghost And your legacy All the things you knew Science, mathematics, thought Severely weakened Like irrigation systems In the tired veins forming From the Tigris and Euphrates In the realm of peace All the world revolved All the world revolved Around a perfect circle City of Baghdad City of scholars Empirical humble Center of the world City in ashes City of Baghdad City of Baghdad Abrasive aloof

You sent your lights Your bombs You sent them down on our city Shock and awe Like some crazy t.v. showThey’re robbing the cradle of civilization They’re robbing the cradle of civilization They’re robbing the cradle of civilizationSuffer not The paralysis of your neighbor Suffer not But extend your hand

Ca m’a fait penser à cette chanson de Patti Smith

6)
Olympe
, le 27.09.2007 à 03:00
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Comment sortir une goutte d’eau de cet océan de peine, en oubliant l’océan lui-même… ?

Merci, Anne.

10)
Alain Le Gallou
, le 27.09.2007 à 08:16
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Anne, Anne, mais pourquoi nous en parler si tard, j’aurai lu depuis quatre ans tous les jours se blog. Pour mieux comprendre cette planète basculant dans l’obscurantisme religieux, et aussi pour me rappeler Bagdad où j’ai travaillé quelques temps, il y a longtemps, moi aussi comme informaticien. Un petit mot dans le forum, un post-scriptum dans un autre article, un mini article en complément de l’article du jour, aurai suffi.

12)
coacoa
, le 27.09.2007 à 09:14
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Anne,

Je suis bouleversé par tes mots et par ceux que tu nous rapportes.

Tout cela me parle particulièrement en ce moment alors que j’effectue une période de Service civil à la Fondation pour l’accueil des requérants d’asile du Canton de Vaud.

Derrière les chiffres brandis à tort et à travers par les uns et les autres, je le vois à chaque jour, il y a des visages. Derrière ces visages, des histoires, des vies. Souvent, beaucoup de douleurs. De déchirements.

Ta si précieuse contribution le rappelle avec émotion : personne, jamais, n’émigre pour le plaisir.

Merci infiniment.

14)
Joël (exGlimind)
, le 27.09.2007 à 09:32
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Pas si facile à lire le matin… Merci pour ce texte poignant.

15)
Modane
, le 27.09.2007 à 09:44
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A ta lecture, un souvenir me revient. Nous montions un documentaire sur la révolution pour une grande chaine française. Le film fut refusé plusieurs fois parce qu’il ne correspondait pas à l’image que le diffuseur avait de la révolution, un homme en béret étoilé, sérigraphié en noir sur fond rouge, je suppose. Il avait oublié, ce responsable, que comme les guerres, la révolution, c’est de la sueur, du sang, des larmes et de la boue. Et la vie des gens…

16)
ToTheEnd
, le 27.09.2007 à 10:08
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Merci de porter à notre connaissance ce blog.

J’aimerais également revenir sur un point qui semble se profiler au fur et à mesure des commentaires.

La plupart (pas tous) des émigrants sont tristes de quitter les leurs et ce qu’ils connaissent. Toutefois et heureusement, pas tous le font parce qu’ils risquent leur vie comme Riverbend. Pas tous les émigrants ne doivent quitter une situation extrême comme celle décrite par Riverbend.

Beaucoup le font pour des raisons purement économiques avec l’espoir que la vie ici ou là sera meilleure que chez eux.

Bref, je ne veux pas polémiquer, mais étant un enfant qui est issu de parents émigrés, il me semblait important de relever ce point puisque la plupart des émigrants de cette époque (années 60 et 70) n’émigraient pas pour sauver leur vie mais juste pour trouver une meilleure situation économique.

Maintenant, au niveau mondial ou européen, je ne connais pas le ratio des gens qui émigrent pour échapper à la mort ou tout simplement pour trouver une situation financière plus intéressante…

T

17)
Soheil
, le 27.09.2007 à 10:08
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Merci Anne pour ce témoignage poignant. Que dire de plus? Après vos paroles, il ne reste que le silence (mais le silence n’est rien si on ne le dit pas).

A côté de ça, mon travail (de graphiste), mes clients (banquiers), leurs travaux (importants) et leurs demandes (urgentes)… dérisoire.

18)
Anne Cuneo
, le 27.09.2007 à 10:47
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@ LE GALLOU Je parle de ce blog si tard, parce que pas mal de cukophiles ont tendance à être allergiques à l’anglais, beaucoup disent qu’ils ne le parlent pas, d’ailleurs. OK, j’aurais dû penser aux autres, j’aurais dû signaler Riverbend sur le forum. Mea culpa. Cela dit, le blog est là tout entier, on peut même en acheter les deux ou trois premières années sur internet (par ex ici ) sous forme de livre. Je suis moi-même fortement anglophone, j’ai appris la langue à 14 ans à l’école, en Angleterre, je lis beaucoup de choses géniales sur internet où il n’existe que l’anglais – dites-moi qu’il faut que j’en parle, j’en parlerai.

@ TOTHEEND Je ne dis qu’une chose: lorsqu’on émigre pour autre chose que le plaisir ou le tourisme et qu’on n’est pas un privilégié, quelle que soit la raison, c’est un déchirement. Je suis aussi une émigrée économique. Le choix a été fait par ma mère, pas par moi, je suis venue dans ses valises. J’étais petite, mais la déchirure a été si forte, qu’elle m’a accompagnée toute ma vie. Je ne polémiquerai pas sur ce sujet.

19)
Madame Poppins
, le 27.09.2007 à 11:35
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J’aime internet quand il devient une façon d’accéder à d’autres réalités, quand il ouvre sur un monde dont j’ignore beaucoup de choses. Merci d’avoir passé le relais, Anne, à nous de le faire circuler encore pour que soient témoins nos voisins, nos collègues, nos familles : je crois à la faculté d’une prise de conscience, lente mais réelle, grâce à ces messages qui circulent, de boîtes mail en boîtes mail, de discussions de cafét en discussions de comptoir…

Bonne journée à toutes et tous,

20)
levri
, le 27.09.2007 à 11:43
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@ Anne Cueno : tous le monde ne developpe pas une allergie a l’Anglais ! … et comme tu le fais remarquer, l’Anglais (qu’on soit d’accord ou pas; qu’on aime ou pas) EST “LA” langue d’ Internet. Quelle que soit la nationalite d’un site, s’il veut reelement communiquer il a au moins une partie en Anglais … heureusement, ou alors il faudrait pratiquer quelques dizaines de langues ! De facto, l’anglais permet de communiquer sans barriere de langage ou de nationalite, c’est peut-etre de l’imperialisme culturel, mais ca a l’avantage de fonctionner ;)

De fait, j’avais trouve “Baghdad Burning” il y a longtemps, mais je m’etais contente d’un survol, ce qui suffit pour saisir “l’ambiance”

@ToTheEnd (et d’autres) : sans vouloir polemiquer le “probleme” de l’immigration ne saurait etre resolu avec de bons sentiments. Il serait physiquement impossible aux 4 millards de “defavorises” d’emigrer chez le petit milliard de “favorises”. Ils serait meme impossible pour la planete de fournir a l’ensemble de la population le “niveau de vie” actuel des societes occidentales.

De plus, meme sans les politiques “d’immigration choisie”. Nous attirons les diplomes des pays moins fortunes … les empechant de se “developper”.

N’avons nous pas tendance a mesurer trop de choses a l’aune de notre style de vie ? La mondialisation engendre une uniformite des modes de vie et de pensee, ne sommes nous pas (l’humanite) en train de perdre quelque chose ?

Aussi, accueillir les elites au titre de l’immigration politique ne peut etre que provisoire, la resolution des problemes internes a chaque pays ne pouvant s’effectuer que de l’interieur, par les populations concernees elles meme. C’est triste a dire, mais les meilleurs intentions peuvent mener aux pires catastrophes !

21)
Caplan
, le 27.09.2007 à 12:00
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Merci pour ce témoignage, Anne! Poignant…

Dans le cadre de mon activité “blogueuse”, j’ai relayé, avec l’aide de ma fille et d’Iris, une action d’un groupe américain qui publie le compteur des morts Irakiens depuis le début de l’intervention US. Le million est dépassé. C’est consternant.

Le post de Milsabor!

22)
Inconnu
, le 27.09.2007 à 12:09
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Emouvant, j’espère qu’elle aura trouvé asile dans un pays accueillant, pas en France, cf : Eolas

23)
Timekeeper
, le 27.09.2007 à 12:28
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Ce n’est pas un article sur les switchers qui aiment 10.4 ? Le titre et le sous-titre étaient trompeurs.

Ah, je lirais l’article à la vue de tous ces commentaires…

24)
carabas
, le 27.09.2007 à 12:55
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Oui, la voix de Riverbend est “normale”. Son ami Alan, le “fixer” tué comme sherpa des journalistes occidentaux, était un gars aussi “normal” qu’on peut l’être. Pour avoir eu des proches qui avaient travaillé en Irak, je savais que ces gens, jusqu’en 2003, étaient aussi “normaux” que nous en dépit du régime. Ils avaient les mêmes préoccupations et à peu près la même culture, universelle, que nous. Ils ne demandaient qu’à vivre comme nous. L’obscurantisme religieux leur était étranger. <ronchonnage> Mais voici, “nous” nous mêlons de châtier des dictateurs aux quatre coins de la planète. Après avoir fait affaire avec eux bien entendu. Et “nous” exportons une mentalité de Procustes puritains qui n’ont que démocratie à la bouche, que pognon dans le cervelet et qu’arriération au bilan final. Et puis, une fois qu’”ils” ont bien régressé vers l’âge de la pierre et des ayatollahs, nous nous émerveillons de retrouver en eux des bribes de civilisation et d’humanité. </ronchonnage>

Merci, Anne, d’avoir signalé cette voix qui entrera dans l’histoire de ce temps. Sur le désastre irakien, je me permets tout de même de signaler un livre terrifiant: Caligula au Pentagone, d’Andrew Cockburn, axé sur la biographie de Donald Rumsfeld, et qui paraît ces jours-ci en trad française. La bande-annonce est sur YouTube

25)
Puzzo
, le 27.09.2007 à 13:05
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Je me permets de signaler l’excellentissime BD de Marjane Satrapi Persepolis qui raconte son enfance en Iran, les années de guerre et son exil en Autriche en tant qu’étudiante.

Un film a récemment été réalisé à partir de cette BD.

27)
BlackFire
, le 27.09.2007 à 14:17
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Merci de nous avoir fait découvrir ce blog. Je n’en ai jamais entendu parler, et c’est bien dommage.

Ce témoignage est poignant, terrible. J’ai de la peine à dire “magnifique”, et pourtant il y a de quoi admirer les écrits de Rverbend.

@Anne : S’il y a d’autres choses, en anglais ou pas, à nous faire partager, je suis preneur. Impatient même !

28)
Lindes
, le 27.09.2007 à 15:00
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@ TOTHEEND Je n’ai jamais compris cette nuance: émigré politique ou économique… Mon père, lorsqu’il a dû quitter l’Espagne de Franco, à priori l’a fait pour des raisons économiques. Il ne trouvait plus de boulot car mineur gréviste mis sur une liste noire. Economique ou politique ?

Merci, Anne, pour cet article et lien vers le blog. On vit une époque d’une tristesse et bêtise incommensurable… Nous n’avons jamais eu autant les moyens pour que les choses aillent mieux mais il semble que l’appel de l’abîme est plus fort.

29)
Atypo
, le 27.09.2007 à 15:53
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Merci, Anne pour ce papier émouvant. Le monde a plus besoin de gens authentiques et sincères, de gens prêts à dire la vérité de ce qu’ils vivent et ressentent que de donneurs de leçons. Longue vie à Riverbend…

31)
ToTheEnd
, le 27.09.2007 à 22:19
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Lindes: l’exemple de ton père mérite plus que quelques lignes pour répondre à ta question… j’ai néanmoins le sentiment que la contrainte économique qui “force” au départ est moins difficile à vivre que le risque de se faire flinguer comme un lapin au coin de la rue parce que tu ne fais pas partie de la bonne ethnie, race ou je ne sais quelle ânerie.

Nous sommes trop gâtés puisque certains se sont mêmes permis de dire qu’ils quitteraient la France si l’autre était élu au suffrage universel… mais l’exode de français ne s’est pas produit et les pays limitrophes sont – pour le moment – sauvés.

J’imagine que ces téméraires défenseurs du bien attendent que ça aille vraiment mal avant de mettre les voiles.

T

32)
alec6
, le 27.09.2007 à 23:11
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Merci Anne de nous faire découvrir ce blog.

A l’attention de ceux qui veulent avoir une vision du moyen orient différente, je conseille les article de Robert Fisk issus du Independent. Certains de ceux ci sont traduits sur le site de Contreinfo.info. Vous trouverez une liste de lien à la fin de l’article.

34)
iker
, le 28.09.2007 à 02:43
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Poignant en effet, merci Anne de nous avoir fait découvrir ce site.

Très touché aussi par ton témoignage personnel qui éclaire ce que tu es. Voilà aussi une des clés de cette force et cette détermination qui t’animent.

35)
iker
, le 28.09.2007 à 02:47
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ToTheEnd

Comme Coacoa — dont je regrette aussi de n’avoir pas eu le temps de faire davantage connaissance à la rencontre du 8 septembre dernier — j’ai longtemps vécu et travaillé au contact de populations immigrées ou réfugiées, et il n’y a pas un jour où un regard, quelques paroles, ne témoignent de la difficulté de l’exil de celles et ceux qui ont du s’arracher à leurs racines pour venir trouver refuge parmi nous.

De nouveaux facteurs, climatiques par exemple, viennent désormais se superposer aux traditionnelles raisons de vouloir échapper aux conflits, à la misère, à la discrimination ou aux persécutions en raison de la couleur de sa peau, de sa religion, de son appartenance ethnique, sexuelle, culturelle ou politique.

Il est difficile de hiérarchiser les raisons pour lesquels les gens prennent la route de l’exil. Et finalement ça n’a pas une grande importance. Car partir est toujours une déchirure.

J’ai en tête trois jeunes femmes, arrivées ensemble du Mali. La première était issue d’une famille Touareg, qui traditionnellement subissait dans son pays une discrimination en raison de son origine. La deuxième voulait voir ses enfants grandir dans un monde où ils pourraient faire des études et s’arracher à leur condition. La troisième avait du subir un mariage forcé et l’excision à treize ans. Toutes les trois s’étaient retrouvées sur les côtes de la Mauritanie, après avoir parcouru des milliers de kilomètres s’être fait racketter par les pillards, les bandes armées, les armées régulières des pays traversés, sans compter les passeurs, avant d’embarquer à cinquante, sans eau ni nourriture, sur de misérables barques de pêcheurs pour tenter d’atteindre, les côtes des Canaries où elles resteront parquées des semaines dans des centres de rétention avant d’être renvoyées vers leur pays d’origine et de recommencer une fois, deux fois, trois fois, autant qu’il le faudra pour finir par franchir le détroit de Gibraltar et débarquer par une sombre et froide nuit d’hiver, sur les plages venteuses de Tarifa pour une fois désertées par la Guardia civil… mais déterminées à remonter vers la France et s’y fixer.

Après un tel acharnement à s’affranchir de leurs conditions, et les épreuves traversées pendant des mois et des mois avant d’atteindre leur objectif… vouloir déterminer des critères pour savoir laquelle des trois est plus motivée que les deux autres a quelque chose de dérisoire. Faire preuve d’une telle détermination pour parvenir à ses fins n’appelle qu’un seul commentaire : “bienvenue !”

36)
ali
, le 28.09.2007 à 07:39
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En vacances sur les hauteurs d’une vallée valaisanne déjà enneigée, je me connecte parfois pour ne pas perdre le fil de Cuk.

Et là, le message d’Anne m’a saisi aux tripes et m’a serré le coeur. Il a bouleversé mon état d’insouciance et de relâchement et a réveillé ma conscience douloureuse que des millions de Riverbend à travers le monde sont nos soeurs et nos frères humains et que nos timides témoignages de solidarité sont à la mesure de notre impuissance.

Merci Anne.

Pour compléter la contribution d’Iker, j’encourage chacune et chacun à lire le poignant roman “Eldorado” de l’écrivain Laurent Gaudé qui traite de la tragique condition de l’immigré à l’image des trois jeunes femmes venues du Mali.

38)
gbuma
, le 06.10.2007 à 09:05
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Comment se fait-il que cette guerre soulève toujours tant de “pourquoi ?” et si peu de réponses…

Bush a raison lorsqu’il pense que son testament politique se joue en Iraq. Mais il a tort lorsqu’il pense que tout n’est pas déjà joué.

Je ne sais plus qui citait les USA en parlant des grandes théocraties. Ils en ont en tout cas l’aveuglement et la bêtise (chapitre sur Bush de Theocracy Watch).

Il y a un passage dans le journal de Riverbend où elle parle de la montée en puissance des fondamentalistes religieux. Pourquoi leur troupes grossissent-elles comme une mauvaise tumeur ? A cause de la peur.

Le peuple américain qui a voté pour Bush a peur parcequ’il ne comprend rien au reste du monde. Alors il se réfugie dans une vision simpliste. Et maintenant les gens d’Iraq ont peur parce qu’ils peuvent être enlevés/tués/violés n’importe où, n’importe quand alors ils se tournent vers le religieux, dernière bouée de sauvetage avant le rien.

Il existe deux formes de pornographie politique:

  1. les copulations avec le religieux
  2. les pratiques basées sur la peur de l’Autre