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Cully Jazz 2016

Prologue

Ça y est, c’est aujourd’hui que ça se termine.

Depuis des mois que je me réjouis, que je prends mon pied à me réjouir, que je savoure de me réjouir, que je jouis de me réjouir… ces prochaines heures seront les dernières.

Fini de me réjouir.

Ce matin, j’étais venu au travail avec ma valise. Et là, en partant, j’ai éteins mon ordinateur, j’ai pris l’ascenseur, le bus, le train, un autre train...

Pour l’année de mon 60e anniversaire, je me suis offert la totale. D’une part, l’abonnement qui me donne accès à tous les concerts payants; et d’autre part, la location d’une « chambre d’hôte » qui est en fait un appartement de vacances indépendant, avec cuisine et tout.

Arrivé à Cully, je passe au bureau du festival pour retirer mon sésame, je vais faire connaissance de ma logeuse et prendre possession de mon pied-à-terre, et je me mets en route pour le premier concert. Dehors, la météo n’est pas au mieux. Une pluie, certes fine, mais joyeusement bousculée par une bise enthousiaste. N'empêche: dans ma tête, dans mes tripes, tout partout dans ma personne, c’est plein soleil. Comme j’aime à dire depuis que j’ai appris à savourer l’eau de la moitié pleine du verre plutôt que de me noyer dans la moitié vide: « On n’est pas à l’abri que ça se passe bien! »

~ ~ ~

Premier concert

En consultant le programme, je m’étais dit que, en attendant le premier grand concert du chapiteau, une petite “mise en oreilles” avec ce premier concert du OFF à 19 h serait bienvenue. Et puis je quitterais ce concert de manière à accéder au chapiteau suffisamment tôt pour m’installer en bonne place pour la grande soirée inaugurale du IN. Ce serait alors Hindi Zhara, précédée par Ibeyi et Thais Diara. Tu les connais, toi? Moi pas. Mais les vidéos présentées sur le site du festival m’ont mis "l'eau aux oreilles". (Oui, je sais.)

Pour ce premier concert, c’est Eyot (prononcer Eillotte) formé de Dejan Ilijic au piano, Sladjan Milenovic à la guitare, Milos Vojvodic à la batterie et Marko Stojiljkovic à la basse électrique.

Eyot

photo: site du Cully Jazz

Un quatuor serbe. Le pianiste et le guitariste m’apparaissent bientôt comme stratosphériques, appuyés par une rythmique d’une redoutable efficacité. De la musique comme j’aime, avec des mesures irrégulières, des ambiances qui prennent le temps de s’installer, un groove qui tourne en s’élevant comme une implacable spirale climatique, une sorte de tornade tranquille — encore que des fois… — qui soulève tout sur son passage.

Au début, je suis au fond, debout, trop près du bar et des conversations ininterrompues de celles et ceux qui ne sont pas venue-s pour écouter mais pour entendre. Au passage, je les hais juste un petit peu, et surtout je les incomprends. Mais bon. Comme dirait l’autre, cela est et je n’ai d’autre choix que celui de faire avec.

Une chaise se libère, à mi-chemin entre moi et la scène. Je m’y précipite. C’est déjà mieux. Je me dis que je resterai jusqu’à la fin; et pour les autres concerts on verra après s’il en reste. C’est trop bon. Reste une légère frustration: le guitariste me donne l’impression de faire des choses que je ne perçois pas dans toute leur subtilité.

Et soudain, bam, le Graal. Au premier rang, j’aperçois une chaise libre. Juste en face de l’ampli de la guitare. Je m’y précipite. Et je comprends que, quoi qu’il arrive, le concert du chapiteau commencera sans moi. Je resterai jusqu’à ce que la dernière note ait fini de résonner, jusqu’à ce qu’il soit clair qu’il n’y aura plus de rappel. Et je kiffe, je vibre, je savoure, je regarde, j’attentionne, je m’étonne, bref je prends mon… tu sais quoi? Oui. Et même les deux.

À mon retour à Genève, je découvrirai que Eyot se trouve sur Bandcamp. J’aime cette plateforme où j’ai fait de belles découvertes, ou je peux écouter tout mon saoul, et même acheter en acceptant le prix proposé (généralement modeste) ou en l’augmentant en signe de soutien, ce que je fais généralement. Vazy donc, écoute et dis-moi ce que t’en penses. C'est par là. Un titre en particulier? Difficile. Peut-être celui-ci: Pools of Purple Light, quatrième titre de l’album Similarity (il faut scroller pour sélectionner le titre). Pas trop invasif d’entrée, tranquille, mais représentatif de cette complémentarité entre une certaine complexité rythmique et une grande accessibilité, ainsi qu’entre un piano “très acoustique” et une guitare “très électrique”. J’aime.

Ils ont naturellement un site.

Deuxième concert

Quand le concert se termine, je me lève, je prends la direction du chapiteau, et là, boum, je me dépite. Ce pour deux raisons: la première est que ce concert est un concert « debout »; je l’avais lu sur le programme, mais oublié. Or, la perspective de rester debout toute la soirée m’est absolument inenvisageable. La deuxième raison est que le chapiteau est plein à craquer, et qu’il me serait très difficile de me faufiler jusqu’à un endroit d’où mon mètre soixante-cinq aurait des chances d’apercevoir autre chose que la coiffure ou les dorsales des personnes se trouvant devant moi. De plus, s’agissant d’une musique très dansante, ça va danser. Et moi, une foule dense qui danse, c’est pas mon truc.

Je me rabats donc sur un autre concert, que j’avais dans un premier temps écarté, craignant qu’après Eyot, le décalage d’ambiances soit trop important. Il s’agit en effet d’un quatuor à cordes. Oui, moi aussi j’ai été surpris en découvrant une telle formation à l’affiche d’un festival de jazz.

Faut dire que j’ai été élevé avec les sonorités des quatuors de Beethoven, Mozart, Schostakovitch… par un père violoniste, amateur mais passionné, qui considérait que le quatuor à cordes était LA formation instrumentale parfaite. Quant à moi, à l’époque, je trouvais que cette formation était peut-être un peu limitée dans ses sonorités.

Et bien avec ce Kaleidoscope String Quartet (KSQ pour les intimes), j’expérimente que, avec ces quatre instruments, très classiques, ces musiciens-là sont capables de nous embarquer dans une multitude d’ambiances, d’époques, de couleurs… J’ai même, durant quelques secondes, l’impression de me trouver dans un concert de Metal (quelques décibels en moins)! Nous sommes pourtant dans le Temple de Cully, sans amplification. Et tout ça joué par des vrais musiciens; pas seulement des gens qui jouent d’un instrument à cordes, mais un vrai ensemble qui fait corps, capable de tout, et même d’improviser. Avec, à l’occasion, des clins d’œil humoristiques que le public semble apprécier autant que moi.

De plus, malgré l’ambiance très différente dont je sors en quittant Eyot, ce quatuor n’a pas besoin de plus de quatre mesures pour me captiver. Et déjà rien que ça, ça m’en bouche un coin. Et pas un petit.

KSQ

Leur dernier album

Le Kaleidoscope String Quartet a un site, et on trouve ses albums sur Qobuz, iTunes, Deezer.

La semaine, en bref

Je ne vais pas te raconter toute la semaine. Y aurait trop. Entre la visite de ma femme, celle d’un couple d’amis et néanmoins cousin-e-s, l’apéro pris avec une collègue de travail qui habite Cully, les ballades dans les vignes et au bord du lac, des contacts très agréables avec mes hôtes Patricia et Denis, le beau soleil, la belle pluie et ses odeurs, et, naturellement, des concerts au cours desquels je vis des expériences très contrastées, je passe une semaine excellente. Si tu veux des détails, t’as qu’à m’inviter à boire un verre et je te dirai tout.

Allez, juste une vue de l’endroit où j’ai commencé à écrire ce billet:

Tonnelle

Open space!

Troisième concert

Déjà le dernier soir.

En fait non, c’est vendredi, et il y a encore des concerts samedi. Mais le logement que j’ai loué était déjà pris pour cette dernière nuit. Je m’étais donc dit que je me trouverais une chambre d’hôtel pour la dernière nuit, à moins que j’en aie assez. Et bien, il se trouve que j’en ai eu assez et qu’aucun des concerts du samedi soir ne me semble incontournable.

Vendredi soir donc, je me rends au Club, à l’endroit où j’avais déjà savouré Eyot le premier soir. Et cette fois, il s’agit de Phronesis un trio Scandinavo-Britanique, formé du contrebassiste et compositeur danois Jasper Høiby, du pianiste britannique Ivo Neame et du batteur norvégien Anton Eger.

J’ai le plaisir d’y retrouver deux potes musiciens, dont Francis Stoessel, le premier batteur de Less Than Four, dont je t’ai parlé à deux reprises (ici et ). Il me dit que cela fait des années qu’il suit ce band, et que c’est du lourd. Du coup, je me dis que j’ai fait un bon choix en venant à ce concert. Parce que Francis fait partie de ces gens grâce à qui je me suis ouvert à cet univers jazzistique contemporain. Du coup, quand il me dit qu’il aime un groupe, j’ai envie d’ouvrir mes deux oreilles, et même, tiens, de courir m’en faire greffer une troisième, mais j’ai pas les moyens.

Phronesis entre en scène, et après quelques mesures, je me demande de quelle planète vient le batteur. Ouaw! Alors que certains me semblent un peu bavards et démonstratifs, celui-là, malgré son immense virtuosité et le nombre vertigineux de sons qu’il est capable de produire à la seconde, m’apparaît surtout comme… profondément musical.

Comme souvent dans le cas d’un tel trio jouant dans une salle de cette taille, la batterie a tendance à monopoliser un peu l’espace sonore; du coup, ses deux comparses ne me font pas une impression particulière. Non qu’ils ne me déplaisent, hein, mais bon; disons qu’ils sont un peu relégués au second plan, sauf dans les titres pour lesquels le batteur sort ses balais.

Sur ce premier titre, le batteur joue avec des mailloches. Ça donne des sons doux, feutrés, qui contrastent de manière intéressante avec ceux qu’il produit lorsqu’il tape avec le manche desdites mailloches sur les parties métalliques de son instrument. Un début de morceau très libre, duquel surgit un motif obsédant, comme suspendu, joué à la main droite par le pianiste, tandis que sa main gauche s’unit à la contrebasse pour dérouler une série de phrases mélodiques d’apparence très libre également, mais exécutées à l’unisson de manière parfaitement synchronisée. Cette ambiance me prend, le batteur me fascine. Et soudain, à la faveur d’une transition vers une deuxième partie plus musclée, le batteur, ayant posé ses mailloches, utilise à présent des… non, quand même pas! Je ne suis pas sûr de bien voir. C'est vraiment des…? Faut dire qu’il tape tellement vite que je n’ai pas vraiment le temps d’identifier ces objets, plus courts et plus fins que des baguettes, apparemment métalliques. Mais effectivement, c’est bien cela. Tu veux savoir? Ben… je te laisse le plaisir de le découvrir toi-même dans cette vidéo. Et si tu es impatient de voir ce dont je parle et que les premières minutes te lassent, saute à 03:26. Vas-y, je t’attends.

Dingue, non? Je serais fort surpris, même si tu n’aimes pas cette musique, que tu ne sois pas bluffé par le jeu de ce batteur.

Ce morceau est le troisième de leur dernier album:

Phronesis

Lorsque je rentrerai, en découvrant les enregistrements de ce trio, je subirai un nouveau choc: l’équilibre sonore des différents instruments me révèle un trio magistral, et je me délecte du piano, ainsi que de la contrebasse, dont décidément j’apprécie de plus en plus les sonorités.

Sur Bandcamp, leur discographie est divisée en deux parties. Je soupçonne ces deux albums-là, datés sur le site de janvier 2014, d’être en fait antérieurs à ces quatre autres, de chez Record Editions, dont les dates s’étalent de 2010 à nos jours. À noter que sur le premier de ces quatre, le batteur est Mark Giuliana, qui a joué notamment avec Avishai Cohen, et qui présentait son propre quartette durant ce Cully Jazz 2016. On les trouve également sur Qobuz (avec le dernier album en Hi-Res), Deezer et iTunes. (Sur ces plateformes se trouve l'album d'un groupe de rock homonyme qui n'a rien à voir!)

~ ~ ~

Épilogue

Et voilà-t-y pas que ça recommence.

Cully Jazz 2016 s’étant achevé, je commence aussitôt à me réjouir de Cully Jazz 2017.

Chui comme ça.

Et c’est le pied.

7 commentaires
1)
borelek
, le 07.06.2016 à 09:00
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Merci beaucoup. C’est souvent une bonne idée que de se consacrer à fond à un festival.
Je vais écouter tout ça et te relire soigneusement pendant ce temps. Et peut-être découvrir des merveilles « au disque » même si la musique enregistrée par rapport à la musique vivante, c’est comme un souvenir par rapport à la vraie vie.

2)
Dom' Python
, le 07.06.2016 à 09:24
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borelek: je ne me retrouve pas dans cette « oposition » enregistrée/vivante. Mais je comprends ce que tu veux dire et il est vrai que ces coups de coeur que j’ai eu à Cully, je ne les aurais peut-être pas eu sur un enregistrement.
Ceci dit, il y a deux ans, lorsque j’écrivait cet article, c’était bel et bien sur la base de coups de coeurs discographiques. Dans ce sens, l’enregistrement n’a alors pas eu valeur de souvenir, mais d’invitation!

3)
Brownie
, le 07.06.2016 à 09:25
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Bonjour,
Merci pour cet article très intéressant.
Avez-vous eu d’autres coups de coeur, voir de coups de gueule durant la semaine?

4)
g4hd
, le 07.06.2016 à 09:44
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Merci pour la découverte EYOT !
Je te cite et approuve :
« De la musique comme j’aime, avec des mesures irrégulières, des ambiances qui prennent le temps de s’installer, un groove qui tourne en s’élevant comme une implacable spirale climatique, une sorte de tornade tranquille qui soulève tout sur son passage. »

5)
Dom' Python
, le 07.06.2016 à 09:56
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Brownie: Oui: J’avais découvert les enregistrements (!) de Yaron Herman durant l’année. Il était à Cully avec Ziv Ravitz, pour leur album Everyday. Un régal.
Et le Laurent Coulondre Trio. Etonnant.
Mais bon, je ne vais pas réécrire un article!

6)
Brownie
, le 07.06.2016 à 10:06
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Dom’ Python: Non, ce n’est pas le but de réecrire un article, mais c’étais pour partager un peu.
J’ai également vu Yaron Herman et Ziv Ravitz que j’ai particulièrmeent apprécié.
Mon coup de coeur aura toutefois été Bachar Mar-Khalifé au temple.
Merci pour votre réponse.