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Voltaire ou Garibaldi ? Voilà la question !

Voilà le doute qui m’assaille : dois-je vous parler de la découverte de ce lien qui unit ma famille à l’épopée garibaldienne, et ce, à quelques kilomètres de chez nous ou bien de ce lieu qui abrita des amours torrides mais aussi une démarche scientifique, lui aussi dans notre voisinage et qui prend -tout autant- un caractère d’actualité ? Dilemme…

En fait j’ai choisi : je reporte à plus tard une humeur sur la bataille de Crépand, en 1871, en Bourgogne, découverte par pur hasard, sur la route de Montbard.

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Au détour d’une rue de village…

 

Donc, attachons-nous à regarder la relation tumultueuse qui unit Voltaire à Madame la Marquise du Châtelet.

Nous sommes établis à quelques lieues du château de Cirey, sis sur la Blaise, affluent de la Marne, qui prend sa source dans le voisinage. Et puisque de la Haute-Marne à l’Aube, il semble y avoir comme une muraille de Chine, nous n’avions jamais entendu parler du château de Cirey jusqu’à le découvrir par pur hasard, en écoutant FranceInter, il y a juste un mois. En ré-écoutant cette émission, vous découvrirez que le Général De Gaulle y avait ses habitudes.

Ce château abrita Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil qui fut une femme extraordinaire en tous points, mieux connue de par son titre de Marquise du Châtelet, mais encore plus connue comme compagne de François-Marie Arouet, dit Voltaire, ce qui l’a sauvée de l’oubli.

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Ce que l’on découvre en arrivant à Cirey, après le poste de garde.
À gauche, la chapelle.

 

La rabaisser, la réduire au rang de passe-temps du monsieur serait une injustice, une goujaterie, une méconnaissance crue de l’histoire. Il convient plutôt de la regarder comme la première grande intellectuelle française avec une contribution essentielle aux sciences, et même si elle danse, elle joue du clavecin, elle parle et écrit le latin, le grec et l’allemand. Elle s’intéresse à ce qu’aujourd’hui on nomme « la mode », à l’opéra,…

Lorsqu’elle eût donné une descendance mâle en nombre suffisant à son époux, de douze ans son aîné, elle eût une grande liberté. L’époux, Florent-Claude était pris par sa carrière militaire à la tête de son régiment et la voyait très rarement. Elle eût donc des aventures…qu’il toléra, comme toujours à la condition que les apparences soient sauves.

Elle y avait pris goût en étant présentée par son père à la Cour à l’âge de seize ans et avait cédé à cette vie « hors sol » en étant la maîtresse - entr’autres - du duc de Richelieu (attention : il ne s’agit pas du Cardinal !!!). Elle fut aussi la maîtresse de son professeur de  mathématiques !
Cette vie volage ne l’a nullement empêchée d’avoir une vie studieuse et c’est un des axes de son « Discours sur le Bonheur » sur lequel nous reviendrons.

Cette vie studieuse la fait entretenir des relations - écrites, de salon, de travaux de recherche - avec des piliers des sciences exactes tels Leibnitz, Euler, Bernouilli, Réaumur,…, et puis plus tard Buffon.
L’étendue de ses connaissances en mathématiques et en physique est vraiment exceptionnelle, en tout cas dans ce siècle où toute femme, fut-elle issue de la noblesse n’était considérée, plus pour ses atours que son parcours, que comme « fille à doter et à marier ».

À cette époque Cirey est à la frontière du Duché de Lorraine et quand Voltaire tombe en disgrâce (à la suite de la publication des « Lettres Philosophiques », le manifeste des Lumières), c’est fort pratique d’être à portée de la frontière. Auparavant, auto-exilé par prudence, assigné à résidence ou banni, il n’était rentré en France qu’en 1728 et gagne un capital très important en jouant sur une loterie d’État …fort mal conçue et dont il avait compris la faille ! Puis il spécule sur les emprunts de Lorraine, plonge sur le négoce des céréales, traficote sur l’or du Pérou… Mais surtout il devient fournisseur des armées. En temps de guerres, ça aide à conforter sa fortune (je vous en dirai un mot à propos de mon humeur garibaldienne)… Bref, aujourd’hui  il aurait bien pu bâtir une pyramide de Ponzi !

Donc, Voltaire, richissime mais dont l’œuvre a été brûlée par le Parlement en place publique et sous le coup d’une lettre de cachet, s’enfuit à Cirey où il est accueilli par la belle marquise.

Là, ils vont vivre quinze ans d’une liaison intense, exclusive jusqu’à un certain point…, mais d’un grand équilibre : imaginez un homme qui considère son aimée comme son égale, voire la sait supérieure à lui - et ne le cèle point - pour sa qualité de raisonnement. De plus elle ne répondait pas aux dames de la Cour qui la brocardaient - mais surtout la jalousaient -. C’était une des qualités que Voltaire appréciait en elle : ne jamais médire dans un monde  qui se voulait brillant mais d’une cruauté acerbe sur la voisine !

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Portrait d’Émilie : Madame du Deffand insinua jalousement, un jour dans son salon,
qu’elle avait des bras comme des gigots…

Notre ami Wikipedia cite cette Madame du Deffand plus longuement et elle brosse un portrait au vitriol :

« Représentez-vous une femme grande et sèche, le teint échauffé, le visage maigre, le nez pointu, de petits yeux vert de mer, sans hanches, la poitrine étroite, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes. Le rire glapissant, la bouche plate, les dents clairsemées et extrêmement gâtées. Comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est obligée, pour se donner le superflu, de se priver de bien du nécessaire, tels que chemises, mouchoirs. Et sans talents, sans mémoire, sans goût, sans imagination, elle s'est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant pas que la singularité ne donnât la supériorité. On la regarde comme une princesse de théâtre et l'on a presque oublié qu'elle est femme de condition. […] On dit qu'elle étudie la géométrie pour parvenir à entendre ses livres. La science est un problème difficile à résoudre : elle en parle comme Sganarelle parlait latin devant ceux qui ne le savaient pas… […] Quelque célèbre que soit madame du Châtelet, elle ne serait pas satisfaite si elle n'était pas célébrée, et c'est encore à quoi elle est parvenue en devenant l'amie déclarée de M. de Voltaire ; c'est lui qui donne de l'éclat à sa vie et c'est à lui qu'elle devra l'immortalité. »

La garce !

Ils vont s’adonner à des expériences scientifiques : Émilie possède un laboratoire où ils étudient le feu, par exemple. On ne connaissait pas, alors, les principes de la combustion non plus que l’oxygène… Ils s’adonnent à ce que l’on nommait à l’époque la « Philosophie Naturelle » - aujourd’hui les sciences exactes. En cachette l’un de l’autre (!), ils répondent à un appel à contributions de l’Académie des Sciences et, s’ils ne gagnent ni l’un ni l’autre le premier prix, ils verront pourtant leur œuvre publiée !
Imaginez le retentissement de voir une femme publiée par l’Académie dans un domaine qui était alors exclusivement masculin !

Et Voltaire va arranger le château à sa guise en y investissant des sommes folles.

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Voltaire a rajouté toute la partie à gauche de la Dame qui pianote sur son iFawn.

 

Lors de la visite, les photos sont interdites à l’intérieur, on découvre le petit théâtre aménagé sous les combles où étaient souvent jouées les pièces écrites pour le lieu, avec les proches tenant les rôles, et où les spectateurs pouvaient même être les villageois priés de faire la claque.

Toute une aile a donc été rajoutée pour y faire un grand salon avec une porte encadrée des symboles des arts et des sciences : astronomie, poésie, etc…

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Deus nobis haec otia fecit: C'est un dieu qui nous donna ce loisir (Virgile)

 

L’œuvre essentielle de Madame du Châtelet est sa traduction - de 1745 à 1749 - de l’œuvre maîtresse de Newton, du latin en français :Philosophiae naturalis principia mathematica ou il exprime sa théorie de la gravitation universelle à l’aune de sa mécanique newtonienne… Elle acheva ce travail juste avant sa mort. La publication fut posthume, en 1756, mais elle a fait autorité pour la version en langue française jusqu’aux années quarante du siècle dernier.

Il est pourtant une autre œuvre de la belle Émilie qui résonne étrangement à mes oreilles, c’est « Le Discours sur le Bonheur ».
Elizabeth Badinter a préfacé, il y a quelques années, avec panache une réédition de cette œuvre majeure. Pour quelque menue monnaie, vous pouvez vous l’approprier.
Vous pouvez même consulter une édition préfacée par Robert Mauzi à laquelle Madame Badinter fait constamment référence.
Le bonheur se mérite.
Je vous en livre la conclusion, extraite de l’édition ci-dessus, gardée par notre Bibliothèque Nationale :

La phrase commence par « Il faut, dit Monsieur de…

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Voilà tout un programme…

Voltaire délaissa quelque peu (euphémisme) son aimée dès les années 40, dans son ambition/obsession d’être reconnu par le Roi de Prusse. Mais il resta toujours près d’elle par l’écriture grâce à une intense relation épistolaire. En 1746, à la Cour de Lunéville, elle rencontre un poète dont elle s’éprit un peu, mais ce sot ne trouva pas mieux que de l’engrosser à plus de quarante ans… À cette époque la roulette russe n’existait pas, aussi le coup était quasi gagnant : elle mourut en couches, le 10 septembre 1749, six jours après la naissance de sa fille, veillée à la fois par le peu fameux poète (dont je tais délibérément le nom, en représailles) et Voltaire, vite accouru auprès d’elle.

Affecté par la mort d'Émilie, il écrira à Frédéric II, le 15 octobre suivant :

« J'ay perdu un amy de vingt-cinq années, un grand homme qui n'avoit de défaut que d'être une femme, et que tout Paris regrette et honore »

Conclusion :

Voltaire a des côtés que certains qualifieraient de peu reluisants. Alors tentons d’en faire un bon usage…

  • Aujourd’hui, on assiste à un délitement de la langue : on écrit « texto », alors que l’écrit n’a pas régressé, au contraire. Quel effet produit une proposition commerciale truffée de fautes d’orthographe ou de syntaxe ? Quelle suite donne un DRH à une « l’ètre de maux tivation » ?
  • Autour de nous, il y a des « demandeurs d’emploi » (avant on disait « chômeurs », un peu comme « malvoyants » pour « aveugles »…) qui n’ont pas toujours une tenue appropriée pour aller rencontrer l’entreprise qui souhaite les recruter, non plus que pour aller y travailler. Imaginez un candidat au poste d’agent commercial qui n’aurait qu’un sweat à capuche, posé sur un jeans destroy et des baskets douteuses.

Très souvent les deux situations se recouvrent sur le même individu. Il en est près de nous, pour sûr.

Un club service que je connais assez bien a choisi de combiner la démarche du projet Voltaire et celle de la Cravate Solidaire.

5 commentaires
1)
Franck Pastor
, le 23.09.2015 à 17:14
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J’avais vaguement entendu parler de madame du Châtelet, mais pas en détail comme ça. J’ignorais en particulier qu’elle était une scientifique aussi notable. Merci de nous faire découvrir ce personnage vraiment étonnant !

Une autre femme scientifique pionnière de son genre, qui a vécu quelques décennies plus tard : Sophie Germain.

2)
ToTheEnd
, le 23.09.2015 à 18:14
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Après une journée bien calme, un peu de taquinerie ne peut pas faire de mal:

Sachant qu’aujourd’hui, 93% des élèves français passent leur BAC et que de multiples études montrent que les gens écrivent toujours moins bien… où est le problème?

T

3)
Radagast
, le 23.09.2015 à 18:49
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Merci pour cet article !
Si je suis travailleur, j’offre (enfin loue) ma force de travail. Si je suis employé (forme passive), on me donne un emploi. Si de chômeur (du latin se reposer) , je deviens demandeur d’emploi, je passe de feignant supposé à mendiant d’emploi.
Les euphémismes ou les choix de mots révèlent souvent aussi des présupposés idéologiques.
La cravate solidaire est une idée juste géniale : merci pour cette découverte que je vais relayer.

4)
Zallag
, le 24.09.2015 à 08:42
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Femmes et sciences : des stéréotypes tenaces.

Madame du Châtelet et de rares autres femmes ont été vraiment en avance sur leur temps, mais on doit reconnaître qu’il y a encore tellement de travail à faire vers une égalité, ou une parité — appelez ça comme il vous plaira — entre les hommes et les femmes de partout, et dans tellement de domaines, que j’en suis à me demander si on y arrivera une fois.

Tiré d’un article dans « Pour la Science » de septembre 2015.

Quand on parle aux gens de scientifiques, l’image d’une femme, de plus non vêtue d’une blouse blanche, leur vient très rarement à l’esprit !

Une étude entre dans le cadre d’une campagne pédagogique de sensibilisation lancée en 2015. Selon diverses études internationales, les femmes ne représentent qu’environ 30% des chercheurs, avec d’importantes disparités selon les disciplines.

Pour mieux les cerner, la Fondation L’Oréal a mené, en collaboration avec la société OpinionWay, un sondage international dont les résultats viennent d’être présentés.
Et alors qu’elles représentent environ 50 % des effectifs dans la filière scientifique du baccalauréat, elles ne représentent plus que 11% dans les hauts postes académiques, et 3% seulement des lauréats du prix Nobel. Pourquoi cette sous-représentation des femmes dans le monde scientifique ? Le rôle des préjugés et des stéréotypes est évidemment important.

L’étude a comporté deux phases. La première, qualitative, a été menée sur de petits groupes d’hommes ou de femmes afin d’identifier les principales idées reçues et d’élaborer un questionnaire pertinent. La seconde phase, quantitative, a consisté à interroger en ligne un échantillon représentatif de la population composé de 5032 personnes en Europe (France, Royaume-Uni, Allemagne, Espagne et Italie, environ 1000 personnes par pays) et 1003 personnes en Chine.
Les nombreux chiffres récoltés font ressortir trois enseignements.

Premièrement, l’existence de stéréotypes tenaces : par exemple, 67 % des Européens interrogés (le pourcentage est presque identique parmi les femmes et parmi les hommes) pensent que les femmes manquent de capacités pour être des scientifiques de talent.

Deuxièmement, les gens tendent à sous-estimer le problème de la représentation des femmes en sciences. Ainsi, les sondés pensent en moyenne que 28% des plus hautes fonctions académiques dans l’Union européenne sont occupées par des femmes, alors que le pourcentage réel est de 11%, selon le Boston Consulting Group.

Troisièmement, enfin, un point positif : lorsqu’on explique aux sondés la situation des femmes en sciences et son évolution, ils sont 84% à estimer qu’il faut se mobiliser pour qu’il y ait parité dans les postes scientifiques de haut niveau.

Il faut noter que les résultats concernant la Chine ont été traités à part, la différence culturelle étant importante. Les stéréotypes y semblent encore plus forts. Par exemple, alors que 67% des sondés européens pensent que les femmes manquent de capacités pour être des scientifiques de talent, ils sont 93% à le penser parmi les Chinois !

On n’ose pas se demander quels seraient les résultats dans d’autres pays où la situation générale des femmes est encore moins enviable…