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L’émeu ne vaut rien, mais rien ne vaut l’émeu…

François me l'avait à mi-mots demandé, je n'ai pas pu le décevoir, il tape fort, surtout quand on contrarie ses lubies, qu'il a nombreuses et véhémentes ces temps-ci, comme il commence à se voir sur ce site heureusement bien maintenu par des rédacteurs volontaires et loyaux. Il m'avait fait part de son souhait, bien sûr  tu fais comme tu veux, pourvu que le sujet porte là-dessus, tu vois ce que je veux dire?...

J'ai donc, pour vous comme pour lui, comme il m'en priait, étudié longuement la question de l'émeu, sujet improbable et austère, mais quand il faut, il faut, et ce qu'il en ressort est tout à fait surprenant : contrairement à ce qu'on pourrait penser, l'émeu est partout!

"Les oies s’envolent, les émeus restent."

Telle pourrait être la pensée du poète qui révèle dans son indicible force le lien qui unit l’homme à l’émeu. Car ne nous voilons pas la face, l’émeu, de toute antiquité, a toujours été un pilier de notre civilisation. On en retrouve des traces partout, des temps les plus anciens à l’époque la plus moderne.

Ainsi, ce dromaiidé, grand oiseau inapte au vol, aux longues pattes et au long cou se retrouve déjà sur les objets de la Grèce antique. Témoin cette amphore promotionnelle qui utilise déjà la silhouette gracieuse du ratite, retrouvée cette année lors des travaux de l'autoroute de Lausanne à Bière.

 

Amphore

On notera le slogan publicitaire à la base de l'objet, comme quoi déjà, à l'époque...

Au portail des maisons romaines, on trouvait aussi fréquemment cet avertissement, à l’intention des postiers de l’époque :  « Cave emu » signalant la présence du volatile, souvent débordant d’enthousiasme, dans les jardins.
Voilà bien deux signes exposant l’immense et récurrente popularité dont bénéficie cet oiseau par ailleurs dépourvu de tout charme ou compétences particuliers, sinon de pouvoir faire pitance d’à peu-près n’importe quoi et d’avoir de gros yeux bêtes mais méchants, ceux-là même qui effrayaient tant les postiers romains, d'où la pancarte.

Mais loin de se cantonner à l’antiquité, on peut suivre la trace de ce volatile au travers des âges, dans la littérature, par exemple.

Nous passerons du Bellay, avec son " plus mon émeu galant que le Tigre latin " (Heureux qui comme Ulysse), Ronsard, avec son "Mignonne allons voir si l’émeu…" et Rabelais, qui, lui, les mangeait " rôtis, à la broche, en pot, truffés, au bouillon, au vin, bleu, farcis, panés, frits aux coulemelles, en chausson, en pâte, en chair à saucisse, en quiches, en pâtés, en tourtes, en sauté, gobés à la douzaine, en brochettes, en bellevue, fumés, séchés, en vol au vent, à la croque au sel et à la six-quatre-deux. "

Mais cet émeu, on le retrouve aussi très couramment dans une littérature plus proche. Sans vouloir être exhaustif, les textes sont trop nombreux, on peut citer ce poème qu’Alfred de Musset dédia à Roucoule, son émeu favori et muse officieuse :

Je suis perdu, vois-tu,
je suis noyé,
inondé d'amour;
je ne sais plus si je vis,
si je mange,
si je respire,
si je parle;
je sais que je t'aime.

On prend là conscience du profond attachement que l’émeu est susceptible de provoquer chez les poètes.

 

alfred-de-musset

Roucoule et Alfred : derrière tout homme d'exception, il y a un émeu au travail

 

Mais Musset fut loin d’être le seul à succomber aux liens d’attachement que l’animal génère.

Ainsi, Maupassant écrivit un jour, dans un moment de dépression :

Moi ; ce que j'aimerais, c'est un émeu charnel :
Il saurait être beau comme les anciens dieux,
Et qu'il restât aux cœurs une flamme éternelle
Au lointain souvenir de son croupion radieux.

Victor Hugo, lui-même, n’échappa pas au charme  de la bête et le magnifia dans cette œuvre :

L’émeu fait songer, vivre et croire
Il a pour réchauffer le cœur
Un rayon de plus que la gloire,
Et ce rayon, c'est le bonheur.

Zola, qui fréquenta longtemps en secret le milieu des Émeus parisiens en dit un jour : “La question est celle-ci : d'où vient l’émeu ? Où va l’émeu ? Je la résous triomphalement en disant : l’émeu va et vient dans la nuit.”
Ce que compléta Dostoievski, dans les Frères Karamazov : "Mais alors, que deviendra l’homme, sans émeu et sans immortalité ? Tout est permis, par conséquent tout est ratite ?"

Colette, grande amoureuse, confiait sur un mode plus intime, dans Claudine en ménage (1902) :  “Les émeus qui viennent chez moi m'ennuient ; un flirt, deux flirts, trois flirts… Je les ai assez vus !”

Ne croyons pas que cet amour immodéré pour le casuariiforme se soit éteint. Il y a peu, dans les années 60, on entendit, ce qui fit scandale, un grand chef d’état français crier à une assemblée conquise : “Vive les émeus, Vive les émeus libres !”. Un de ses ministres, de la culture je crois, participa à cet universalité de l’émeu allant jusqu’à écrire :  “L'amitié, ce n'est pas d'être avec ses émeus quand ils ont raison, c'est d'être avec eux même quand ils ont tort."

 

Vive-les-emeus-libres

Vive les émeus libres! © Associated Emeus

 

Plus proche encore, Marguerite Duras, qui est à la littérature ce que l’Autruche est au Poulet, un géant coriace, ne pût que constater : "Il n’y a pas de vacances à l’émeu, ça n’existe pas. L’émeu, il faut le vivre complètement avec son ennui et tout, il n’y a pas de vacances possibles à ça. Non. Il n'y en a pas.”

Enfin, plus proche et pour conclure, on ne peut que se souvenir de cette scandaleuse et récente sortie d’un publicitaire sur le déclin à propos de l'achèvement : "Si à 50 ans, on n’a pas un émeu, on a raté sa vie."

Je dois bien avouer que, même n’étant pas d’accord avec cette façon péremptoire de l’exprimer, cette réflexion éveille chez moi la compréhension ce l’immense frustration de n’en pas avoir, d’émeu; et loin de m'attendre à une telle présence dans ce que notre culture propose de plus sensible et de plus évolué, je comprends maintenant mieux les attentes fébriles de notre rédacteur en chef qui rejoint par là la fine fleur de la littérature francophone.

Aussi vous proposerai-je d'envoyer vos dons à : www.achetonsunemeuaFrançoisquilemeritetant.ch, paypal accepté au dessus de 300 émeus Euros.

François, ne me remercie pas, ce n'est rien...

 

 

Note de la rédaction

Nous rappelons que les rédacteurs de ce site n'acceptent du monde commercial aucun avantage en nature. Cet article n'a donc pas été sponsorisé par la Confédération des Producteurs d'Émeus, ni par l'Amicale Gastronomique du Pâté Australien en Boîte. Aucun émeu n'a donc été livré ou loué à Monsieur Modane, ni aucune rillettes de cuisse d'émeu à l’échalote.

Dernière chose : aucun émeu n'a été blessé lors de la rédaction de cet article.

15 commentaires
1)
fxc
, le 17.08.2015 à 00:48
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texte très prenant , mais chacun son truc, c’est la vache qui m’émeut.

3)
ysengrain
, le 17.08.2015 à 09:21
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J’ai une référence historique non citée.

François Couperin a écrit:  » J’avouerais de bonne foi que j’aime mieux ce qui me touche que ce qui m’émeu ».
En fait, à cette époque l’orthographe était moins tatillonne, sans doute.

4)
guru
, le 17.08.2015 à 10:47
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Ca c’est de la compilation, de la recherche historique, bref de l’information qui m’émeu ! Mais il se dit aussi émou (voir Robert), ce qui laisse la porte ouverte à bien des supputations.

Hé Modane, avant un « : » tape un espace « dur » sinon ton « : » peut se retrouver en début de ligne et c’est pas joli…

7)
PhilSim
, le 17.08.2015 à 12:51
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Nicolas Boileau écrivait :

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et l’émeu pour le dire vient aisément »

Vous en faites la brillante démonstration !

Merci Maître Modane

8)
François Cuneo
, le 17.08.2015 à 13:10
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Purée, je ne m’attendais pas à autant.

Quelle travail.

Quelle richesse.

Mais nom de Dieu, si je me retrouve un jour avec un émeu à cause de cet article et cette histoire de don, je vous avertis que je m’en occuperai à fond, donc plus de cuk.ch.

Qu’on se le dise!

Quant à l’autoroute de Lausanne à Bière, on avait bien besoin qu’on découvre un site archéologique qui arrête tous les travaux.

Depuis le temps qu’on l’attend, avec une sortie normalement tout exprès vers la rue de la Tillette…

9)
Modane
, le 17.08.2015 à 13:43
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Je savais bien que ma recherche textuelle n’était pas exhaustive, mais d’un coup, quelle florilège, quelle abondance de culture! Merci à tous de compléter l’œuvre! Vous êtes indispensables!

si je me retrouve un jour avec un émeu à cause de cet article et cette histoire de don, je vous avertis que je m’en occuperai à fond, donc plus de cuk.ch.

Bah heu… Vais-je devoir me fendre d’un article sur pourquoi il ne faut pas offrir d’émeu au patron d’ici?

10)
François Cuneo
, le 17.08.2015 à 16:41
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Bah heu… Vais-je devoir me fendre d’un article sur pourquoi il ne faut pas offrir d’émeu au patron d’ici?

Un peu mon émeu… heu… mon neveu.

11)
Jean-Yves
, le 17.08.2015 à 19:52
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Purée ! (Citation. Voir plus haut niveau 9 ;-)
Pour oublier de se relire à ce point, il y a au moins un lecteur que ce sujet a ému, autant que son petit Robert Antidoté :D

De mon côté, c’est plutôt l’auditif qui résonne et m’interroge.
Depuis ce matin j’entends les rires d’Alphonse Allais et Pierre Desproges à chaque ouverture de cette page.
Y’a un truc caché ou c’est uniquement dans ma tête ?
Dans tous les cas, même si c’est limite diabolique, je t’en remercie.

14)
Dom' Python
, le 18.08.2015 à 21:13
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Dire que, pour cause de vacances, j’ai failli oublier de consulter cuk…

Aujourd’hui, en balade, j’ai vu des chèvres et des vaches; du coup, j’ai entendu des « mééééé » et des « meuhh! ».

Voilà.

C’est tout ce que j’avais à dire.

Modane, après un chef d’oeuvre pareil, on peut continuer à te dire tu?