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Y en a, j’te jure, c’est des vrais tordus.

Il est instamment recommandé aux lectrices et lecteurs de ce billet (c’est-à-dire toi, hein, ne regarde pas ailleurs en faisant semblant d’être pas là!) de bien le lire tel qu’il est écrit et de résister à l’éventuelle tentation de se jeter sur les photos de la deuxième partie.

Et, en lisant, de se laisser imaginer le groupe d’individus dont il est question, se ménageant la surprise de découvrir finalement que qui-t-est-ce qu’il s’agit-il donc.

Merci.

Mais bon, en même temps, tu fais comme tu veux, hein...

~ ~ ~

J’ai fait connaissance dernièrement d’une sacrée bande. Une bande assez atypique. Y en a, j’te jure, c’est des vrais tordus. Mais pas tous, hein. Ceux qui sont bien dans la norme et qui sont la majorité ne semblent pas être troublés le moins du monde par les originaux.

Normalement, ce type de groupe, c’est plutôt du genre discipliné. Par nature, ils sont d’une uniformité désolante. Alignés, impassibles comme des gardes de la Reine devant le palais de Buckingham. Par tous les temps, ils sont là, fidèles au poste, sans bouger ni sortir du rang, et ils se font presque oublier. Et même, s’il arrive que l’un des gardes de la Reine se permette quelque facétie, eux jamais. C’est du moins ce que je croyais.

Alors oui, bien sûr: il en est qui se veulent audacieux, qui se réclament d’une démarche créative, voire conceptuelle. Ou qui, à l’inverse, qui s’inscrivent dans une tradition et arborent un petit côté passéiste.

Mais, quelle que soit leur personnalité, qu’ils expriment une démarche visionnaire ou mélancolique, avant-gardiste ou classique, ils ne se mélangent pas entre eux. Ah ça non!

Tous ceux qui forment une communauté locale obéissent au même code; si certains groupes se différencient clairement entre eux, à l’intérieur d’un groupe donné il n’est toléré aucune variation, aucune dissidence. Comme de bons soldats, bien alignés, immobiles au garde-à-vous, le visage inexpressif. Et même mieux que des soldats: ils ont tous la même taille. Tout au plus peut-il arriver que deux groupes de natures différentes acceptent de se jouxter, d’être voisins immédiats. Mais se mélanger, ça jamais.

Alors que là, c’t’équipe, la première fois que je les ai rencontrés, j’en ai pas cru mes yeux. Ce genre de moment où tout semble normal, banal, et tout à coup, un détail attire l’attention, là où l’on ne l’attendait pas. Au milieu de cet ordre, de cette symétrie, au loin se dessinent un décalage, une irrégularité. J’ai tout d’abord cru à un cas unique, un hurluberlu qui bientôt se ferait rappeler à l’ordre et contraint de rentrer dans le rang. Mais non, manifestement il n’en était rien. Non seulement son originalité semblait être pleinement acceptée par la communauté, mais je me suis aperçu bien vite qu’il n’était pas le seul. En effet, ils sont plusieurs à se distinguer de la masse, plusieurs à revendiquer une unicité, une originalité.

Je reconnais toutefois qu’ils conservent entre eux un air de famille prononcé. On n’est pas devant une affiche de Ben et Thon.

Repassant plus tard, de nuit, il m’a semblé comprendre quelque chose: si les dissidents sont si bien acceptés, c’est que, malgré leur comportement atypique, bien qu’ils semblent être bien décidés à imposer leur personnalité propre, malgré ce côté «rebelle» qui les rend finalement plutôt comiques — mais jamais ridicules —, il y a un point sur lequel ils ne transigent pas, quelle que soit leur attitude: lorsqu’est venu le moment d’accomplir la tâche qui leur a été confiée, ils l’accomplissent sans hésitation. Et ils le font aussi bien que leurs congénères de la majorité formaliste.

Ceci dit, ils n’ont pas que cette tâche nocturne. Ils en ont une autre, permanente, au moins aussi importante, bien que plus discrète, et qu’ils accomplissent avec le même zèle imperturbable. Nous verrons tout cela plus bas, en faisant leur connaissance.

Il est d’ailleurs temps de te les présenter.

Tout d’abord, voici le contexte de ma rencontre avec eux:

J’étais en voiture; je me rendais chez des amis qui habitent là-bas, tout au bout du canton qui m’a vu naître, croître, vivre, et plus si affinité.

Je roulais pour ce faire sur la route de Chancy, traversant Onex, une des villes des environs immédiats de Genève. J’étais dans mes pensées, attentif à la circulation, percevant des automobiles (enfin mobiles, pas toujours!), les deux et trois-roues, les bi — et quadrupèdes, les panneaux, feux, lignes blanches et jaunes, et enfin, ne pouvant en faire vraiment abstraction, mais n’y prêtant qu’une distraite attention, le mobilier urbain et les bâtiments environnants.

Puis, soudain, un détail m’a interpellé.

Une rupture dans la continuité, presque une menace.

Et en m’approchant, oui, c’était bien ça, je n’avais pas rêvé; mais non, pas de danger, ce sentiment d’une menace n’était pas justifié.

Ceci dit, le premier que j’ai vu ce jour-là n’était sans doute pas le premier du groupe. Je n’ai d’ailleurs pas eu le temps de faire connaissance, ma priorité du jour se trouvant dans le rendez-vous auquel je me rendais. Par ailleurs, j’étais au volant, ce qui me rendait inapte à une vraie rencontre autant qu’à une observation attentive, qui eussent été de nature à mettre en péril la sécurité d’un nombre non négligeable d’individus, parmi lesquels il en était un qui me tient particulièrement à cœur: moi.

J’y suis donc retourné quelques jours plus tard, bien décidé à prendre le temps de faire connaissance, et de pendre quelques photos qui me permettraient de te les présenter, à Toikimeli, parce que tu fais maintenant partie des gens avec qui j’envie de partager des trucs, et même des machins, c’est dire.

Tout d’abord, un aperçu, un coup d’œil qui te permettra peut-être de ressentir ce je ne sais quoi de malaise, ce Yakékchosekicloche-maikaisse. En sortant d’un giratoire, une sensation soudaine d’instabilité, à droite. Ce mât est-il en train de choir? Et dans l’affirmative, va-t-il choisir le toit de ma Mitsubichiotte pour amortir sa chute?

Ensemble

1

 

Non, en fait. Non seulement il tient solidement, mais il contribue à soutenir les lignes aériennes du tram.

Soutien

2

 

Petite galerie de portraits,

... réalisés quelques jours plus tard, à pied, en prenant le temps.

 

Celui-ci semble s’être donné beaucoup de mal pour onduler, mais je ressens comme qui dirait une certaine... raideur dans l’attitude.

Un peu comme si sa devise était: «Fantaisie, d’accord, Rectitude d’abord!»

Rectitude

3

 

«Non, Docteur, non! Une réduction de fracture, ça ne se fait pas comme ça!

Vous êtes ridicule!

Même le voisin de votre patient se gondole!»

Réduction

4

 

Ledit voisin, vu de plus près, a moins l’air de se gondoler que de se briser, d’être en train de s’écrouler, comme tiré par le câble qui y est fixé.

Pourtant, là aussi, c’est bien le mât qui retient le câble.

Voisin

5


J’ai tout d’abord cru (pas longtemps, hein) que celui-ci avait vraiment un problème.

Et puis non.

C’est exprès:

Cassé

6

 

Alors je me suis dit que, par contre, il devait certainement rester éteint, puisqu’il n’éclairait pas la route.

Et puis non.

J’adore:

CasseNuit

7

(photo: Samuel Python,
à qui va ma reconnaissance)

Il y a celui qui se la pète, qui veut en mettre plein la vue.

Le genre «moi je sais tout faire, et dans tous les styles!»

Pète

8

 

Mais en y regardant de plus près, on voit bien que ses prétentions sont sans fondement.

Il est nettement moins branché qu’il n’y paraît:

Fondements

9


Bon, là, on pourrait se dire que les vandales du coin ont déjà réussi à en déterrer un.

Mais non.

C’est voulu.

Vandales

10


Last but not least:

Celui-là aurait-il été déterré et replanté à l’envers?

Ou bien était-il autruche dans une vie antérieure?

Quoi qu’il en soit, les câbles que l’on voit en haut ne sont pas là pour le retenir, non.

Ils font bel et bien partie du dispositif de soutien des lignes aériennes du tram.

Autruche

11

 

~ ~ ~

Alors je me suis renseigné. Parce que je dois bien te l’avouer. Dans un premier temps, je me suis dit qu’une municipalité qui est capable d’autant d’humour, et avec une installation permanente, hein, pas un aménagement temporaire, une telle municipalité donc méritait mon estime et mon admiration. Il fallait que j’en sache plus, que je comprenne comment, pourquoi, par qui, dans quel but, tout ça.

Et puis j’ai compris. C’est pas de l’humour (on l’a échappé belle!), c’est de l’art contemporain.

Non, je déconne. Que cette fantaisie débridée soit l’œuvre d’un artiste — même contemporain — n’enlève rien à la valeur de l’humour qui s’en dégage.

Ceci dit, si moi je me marre en voyant ça, peut-être que c’est parce que je n’y comprends rien à l’art moderne! Peut-être que mon rire choquerait les initiés… J’en serais profondément désolé, mais pas autrement surpris…

Ouais, t’as pigé, je ne suis pas fan d’art contemporain. Mais j’ai une excuse. J’habite à la rue des Bains. C’est LE quartier de l’art contemporain à Genève et je passe quotidiennement devant des vitrines de galeries. Or, si je n’éprouve aucune difficulté à ressentir le caractère contemporain de ce que j’y vois, il m’est par contre souvent malaisé d’en percevoir la dimension artistique dans toute sa profondeur. Les seules vibrations que provoquent en moi grand nombre de ces «œuvres» sont de l’ordre du grattage de cuir chevelu ou du haussement d’épaules. Je mettrais bien une photo en exemple, mais je ne prends pas le risque de tomber sur un artiste dont le frère est avocat américain et qu’il m’attaque en dommages et intérêts!

Mais bon, tel n’est pas le propos du jour.

Bref.

L’artiste qui a réalisé ces mâts me plait bien. D’abord parce qu’il m’a bien fait marrer. Et ça je suis toujours preneur. Ensuite parce que, à y bien regarder, j’ai trouvé une certaine poésie dans cette installation. Il me semble que, en les regardant attentivement et en prenant le temps de me laisser résonner, je pourrais facilement me prendre au jeu et leur inventer une histoire, à chacun d’eux. Voire plusieurs.

D’ailleurs, tiens: je te fais la proposition suivante. En regardant ces photos, s’il te vient une idée de phrase en guise de légende, réplique, pensée profonde (ou pas), explication de ce qui est arrivé à tel ou tel de ces mâts, n’hésite pas à nous la partager dans les commentaires. J’ai numéroté les photos pour en faciliter le référencement.

L’artiste en question, c’est Eric Hattan. Son intervention s’inscrit en fait dans une succession de projets artistiques qui prennent place le long de la ligne du tram 14, entre la gare Cornavin (la gare principale de Genève) et le village de Bernex, son terminus. On peut voir l’ensemble du projet sur ce site. À gauche, la liste des arrêts du tram sur le tronçon concerné, dont quelques-uns en rose. En cliquant sur ces derniers, on accède à la présentation des différents projets, dont certains ne sont pas encore réalisés. Celui dont je t’ai parlé aujourd’hui se nomme «Les jeux sont faits»; il est en lien sur l’arrêt «Croisée de Confignon», mais en fait il s’étend entre Onex et ladite croisée. Lien direct ici. Et sur cette page, il y a, pour ceux que ça intéresse, un plan du tronçon avec l’emplacement précis de chacun des onze mâts.

Cet artiste, je l’aime bien aussi pour une autre raison. En me baladant sur son site, je suis tombé sur la vidéo d’une performance qu’il a réalisé avec un batteur fou que j’ai eu l’occasion de voir à l’œuvre en solo sur la scène du Cully Jazz en 2014, Julian Sartorius. En regardant cette vidéo, je ne peux m’empêcher de penser à mon batteur de fils. Chaque fois qu’il vient manger à la maison, on doit lui demander au moins une fois d’arrêter de taper sur la table. Il le fait sans s’en rendre compte. Ça part tout seul. Et bien dans cette vidéo, Julian Sartorius se paie le plaisir de taper sur tout ce qui se présente, ou plutôt sur tout ce qu’Eric Hattan lui présente comme chaises et tabourets. Quelque chose me dit que pour lui, ça doit être un grand kiff. Et ce d’autant plus que personne ne lui demande d’arrêter. Et même, à la fin, les gens applaudissent. Le grand kiff, j’te dis!

Si tu aimes le rythme, jette un œil et une oreille sur cette vidéo. Oui, je sais, elle est longue (50'), mais parcours-là au moins. Moi j’aime bien.

Conclusion

Rien de particulier à conclure, en fait, pas de pensée profonde, pas d’enseignement, pas de morale lafontainienne à cette histoire.

Juste peut-être terminer sur une note un poil plus poétique, en te proposant un point de vue différent sur ce dernier mât.

 

contreJour

 

 

Bel août à toi et aux tiens!

10 commentaires
1)
Ange
, le 04.08.2015 à 07:23
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J’adore ! le petit détail qui rompt l’alignement, le formalisme, …

Cela me rappelle une visite de la ville d’Angers. Il y a (il y avait m’a t on rapporté) une ligne rouge qui permettait de visiter/voir les points touristiques de la ville. Super idée, mais d’autant plus qu’à partir d’un moment, les personnes en charge dessiner cette ligne rouge se sont un peu lâché : plutôt que d’aller droit d’un point à un autre, ils ont dessiné une boucle autour d’un poteau, fait des zig zag,… Cela ne gênait en rien le but de cette ligne mais ajoutait une note sympathique au projet.

Ces poteaux plus ou moins délirants font de même !
(et désolé, pas d’envolée lyrique ou dithyrambique pour les légender !)

3)
François Suter
, le 04.08.2015 à 07:45
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J’aime bien ces lampadaires biscornus qui sont tout près de chez moi. Une petite tentative de redonner un brin d’humanité à cette affreuse Route de Chancy.

4)
Gr@g
, le 04.08.2015 à 08:17
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Belle observation et chouette « enquête »!
J’adore ce genre d’humour plein de surprises, pour autant que nous regardions autour de nous et levons un peu les yeux!
Quand c’est présenté avec autant de talent en plus…

5)
Diego
, le 04.08.2015 à 08:34
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Ça fait rêver, j’adore. Vous Genevois avez quand même une toute autre idée de la ville que nous, pôvres Vaudois, où tout projet d’architecture de ligne sur notre futur tram T1 est « trô cher » !

Pis en aparté, j’ai bien connu un François qui, il fut un temps aussi, ne pouvait arrêter ses mains de frapper toute surface résonante ou non, de saisir tout objet oblong pour en faire une baguette et dont le pied droit battait irrémédiablement le tempo … Once upon a time ;-)

6)
zit
, le 04.08.2015 à 10:05
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Très chouette comme aménagement urbain.

Pour ce qui me concerne, toute tentative de sortir de la norme me met en joie, l’uniformité, le lisse, c’est lassant.

z (qui pratique le plus possible le dé-lissage, je répêêêêêêêêêêêêête : c’est dé-lassant- sauf pour l’état de la route, là, j’aime mieux le lisse ;-)

8)
Dom' Python
, le 04.08.2015 à 17:19
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Content que ça vous plaise!

Ange
Ton histoire de ligne rouge me plaît bien, et me rappelle une expérience perso: le guichet du service dans lequel je travaillait ayant changé de place sans changer d’étage, il m’avait été demandé de “conduire” les utilisateurs et triches de l’ancien emplacement au nouveau, en collant des petites pastilles jaunes. Je m’étais amusé également à ce genre de fantaisie. Ce qui fait que la plupart des gens qui arrivaient dans mon nouveau guichet arrivaient avec une grand sourire! J’avais adoré ça!

fcx
Comment cha?
Répète un peu chi t’ôje!
Non mais!
Franchois, fais quelque choje! On peut pas acchepter cha! Je propoje la punichion chuivante: il devra prononcher chon pcheudo choichante-chix fois, avec le même acchent! Et chans rechpirer!

Gr@g
Merci, très touché!

zit
Il me plaît de penser que ce genre d’effet n’est possible que dans le cas où une uniformité existe. En effet, pas de rupture sans continuité. Je me garderais personnellement donc de critiquer celles et ceux qui restent dans le rang, qui se plaisent dans une certaine régularité conventionnelle, pour autant qu’il demeure possible pour d’autres de s’en distinguer. Du coup, il permettent ce genre d’effet de rupture.

10)
Sirrensis
, le 07.08.2015 à 09:23
[modifier]

Quel plaisir de lire ce texte qui m’a bien fait marrer ce matin à Locarno. Ces mats me ramènent aussi à certains films présentés au Festival. On se demande des fois comment ils font pour aller dénicher ces perles; comment les réalisateurs arrivent à convaincre pour que ça se fasse! J’imagine que pour Le tram genevois il y a eu une forme de reconnaissance et d’envie de rupture. Pour Lausanne, j’espère voir quelque chose de singulier. Merci Dom