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Bon voyage, Anne

Nous avons vécu une journée assez dense ce mardi.

Les obsèques d'Anne ont été incroyablement belles, passionnantes, marquées par des orateurs plus puissants les uns (unes) que les autres.

Purée, c'était quelqu'un cette Anne, à force de vivre près d'elle, on savait, mais on ne se rendait pas vraiment compte de tout ce qu'elle a été.

Je ne remercierai jamais assez tous ceux qui se sont occupés de faire que ce moment soit à tel point intense.

Si vous voulez en savoir plus sur Anne, un magnifique numéro spécial de l'Hebdo, édition électronique gratuite est téléchargeable ici.

Et puis, je voudrais vous déposer ici ce que son frère, mon père, Roger, contributeur occasionnel de Cuk.ch, a dit à Anne lors de ce moment rempli d'émotion.

Je le fais bien évidemment avec son accord.

Voici donc.

Anne, ces derniers jours on parle beaucoup de toi, de la romancière, de tes multiples talents, et je suis certain que tout en étant contente, tu sourirais en nous entendant. J’ai trouvé personnellement important d’évoquer encore ici cette autre toi que je connais aussi, une Anne plus fragile, parfois impatiente, parfois irritée, parce que les choses n’avançaient pas assez vite à ton gré. 

J’avais sept ans, toi onze quand notre père est mort ; tu lui étais tellement attachée que je sais qu’il n’a jamais quitté ton cœur d’enfant, de femme, d’artiste.

Après son départ, tournant essentiel de notre vie, notre séparation au travers de différents orphelinats, en Italie d’abord, puis à Lausanne, a dispersé nos vies d’enfants. Nous ne nous sommes retrouvés, reconnus, que dix ans plus tard, par le plus parfait des hasards à l’Avenue d’Ouchy que je remontais, alors que tu te dirigeais vers le lac. Tu m’as interpellé : — Ruggero ? — je t’ai regardée et j’ai compris que c’était toi, ma sœur ; tu m’avais reconnu tant je ressemblais à notre père et moi j’ai été surpris de te voir ; je portais avec moi le souvenir d’une enfant et je me trouvais devant une femme.

L’amour fraternel n’a pas vraiment éclaté entre nous dès cet instant : nous étions tous deux si démunis affectivement, comment aurait-il pu en être autrement ? Mais nous avons commencé à nous côtoyer, à nous apprécier peu à peu, à nous attacher l’un l’autre sur les bases de ce que nous étions devenus, sur nos pratiques artistiques, plus que sur notre passé.

J’ai compris que tu avais suivi les préceptes que notre père t’avait inculqués et que tu n’as jamais oubliés : — la richesse, dans ce monde, consiste dans l’acquisition des connaissances —.

Pour y répondre, tu t’es lancée à corps perdu dans des études, dans l’apprentissage des langues, dans les visites des bibliothèques du monde dans lesquelles tu as parcouru les chemins du savoir avec soif et passion, ce qui t’a amenée à devenir celle que l’on salue ici.

Je crois intimement qu’à travers les personnages extraordinaires qui ont jalonné tes livres, tu évoquais en filigrane l’ombre de cet homme qui au cours de ton existence a représenté assurément pour toi un immense amour : notre père.

Puis, à travers nos rencontres, au cours desquelles tu parlais de tes activités, de tes voyages, tes livres, tes prises de position, des prix et des distinctions qui ont jalonné ton parcours, j’ai suivi et admiré ton cheminement. Il reste pourtant un domaine sur lequel nous avons peu ou pas du tout échangé, et je le regrette, c’est celui des sentiments, comme si nous préférions tacitement laisser dormir nos enfances, cette partie de notre vie difficile à évoquer.

C’est à partir de la réapparition de la maladie qui a fini par t’emporter que j’ai compris combien nous étions vraiment proches, tout en marquant des distances, tous deux reliés par un fil invisible qui nous rattachait bien au-delà de ce que nous pouvions exprimer.

Il y a dix jours, alors que tu te savais irrémédiablement condamnée, tu m’as donné une des clés pour comprendre ce que tu as rarement pu laisser filtrer de ta personne, cette autre part de toi que je tenais à exprimer ici, parce que complémentaire à celle que nous avons évoquée tout au long de cet adieu.

C’était la semaine passée. Je suis arrivé dans ta chambre d’hôpital et en sortant de ton rêve tu m’as dit en me voyant ; — nous jouions à la corde et tu voulais encore gagner —, pris de court, j’ai répondu : —, mais Anne, j’étais le plus petit —, tu as ri, ton dernier rire, et tu as dit : — oui, tu étais le plus petit — puis tu as encore ajouté avec un sourire malicieux : —, mais tu sais, j’aurais bien aimé que ce soit moi la plus petite — .

Ma grande sœur, celle qui tout au long de sa vie s’est battue pour l’avènement d’un monde meilleur, pour sortir de l’ombre, cette femme au caractère trempé, qu’on évoque parfois comme difficile dans ses rapports aux autres et à laquelle, à juste titre, on rend hommage aujourd’hui, cette battante, gardait en elle, bien cachée jusqu’au bout de sa vie, l’âme d’une petite fille, je tenais à le faire savoir. 

Je suis sûr qu’elle est partie contente d’aller enfin retrouver son papa ; débrouille comme elle l’était quand elle voulait quelque chose, je pense qu’ils se sont déjà rencontrés : belles retrouvailles à vous deux.

 

Roger Cuneo

19 commentaires
3)
pasmet
, le 18.02.2015 à 07:33
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La perte d’un être cher à nos coeurs et toujours un grand moment de tristesse.
Qui sait.. Il s’agit non pas d’une fin, mais d’un nouveau début.
Alors.. Oui.. Bon voyage Anne

6)
ggkrail
, le 18.02.2015 à 09:31
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Merci beaucoup pour ce magnifique hommage. Les larmes coulent sur mes joues.

En pensées avec vous tous, famille, amis, connaissances de cette femme que je ne connaissais pas bien (comme beaucoup d’entre nous lecteurs de cuk j’imagine), mais pour qui j’avais (j’ai) un profond respect. Belle journée a tous

7)
M.G.
, le 18.02.2015 à 10:23
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Merci François pour le lien vers le numéro spécial de l’HEBDO, magnifique hommage en effet.

Merci Roger pour l’émotion devant cette belle histoire de fratrie. Oui, le coeur se serre, les larmes montent aux yeux.

Puisse l’esprit de cette grande soeur souffler sur tous ceux et celles qui l’ont connue puisque « Les morts ne sont pas morts » !

14)
Iris
, le 18.02.2015 à 18:06
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Merci pour ce bel hommage fraternel.

Ce qui est remarquable dans votre parcours, Roger et Anne, c’est cette capacité à surmonter les débuts difficiles de votre enfance et d’avoir réussi, chacun dans votre domaine, à vous tourner vers les autres et à partager.
Ce n’est pas donné à tout le monde.

16)
bordchamp
, le 19.02.2015 à 09:39
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Magnifique « au-revoir » qui m’a ému par son universalité. Le lecteur peut rattacher aux sentiments exprimés ici des lambeaux de sa propre vie, c’est pour ça qu’elle me touche tant.

17)
JeMaMuse
, le 19.02.2015 à 23:24
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Merci tout d’abord à François de parler d’obsèques « incroyablement belles, passionnantes… » Le mot « tristesse » ne fait pas partie du vocabulaire de circonstance, quel bonheur !
Ensuite, admiration et émotion pour l’hommage de Roger.
Enfin, sincère merci pour l’article de l’Hebdo.

Quel honneur de recevoir autant de « cadeaux » ! Là, je suis presque gêné de cette générosité, alors que nous sommes si redevables.

18)
Saluki
, le 20.02.2015 à 05:10
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Incroyable : je n’avais pas vu le lien pour télécharger/lire l’Hebdo.

Une nuit d’insomnie, traiter un paquet de photos avant de passer sur FCP pour un autre paquet de videos et… un coup d’oeil sur cuk.

Et me voila une heure plus tard : plus riche, plus heureux en somme.

Merci.

19)
pat3
, le 22.02.2015 à 17:15
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Longtemps que je n’étais pas venu sur Cuk ni n’avais commenté… et voilà que je découvre la triste nouvelle.
Je ne connaissais vraiment d’Anne que les échanges que nous avons eu ici, ses billets et ses commentaires, et les chapitres et nouvelles qu’elle avait bien voulu laisser sur le site.
Je dois dire que c’était ma commentatrice favorite sur Cuk, enthousiaste, pugnace, vive, riche. J’ai adoré ces discussions distantss et passionnées (sur l’ipad avant qu’il sorte, puis sur ses premiers usages, sur les traitements de texte, les outils pour écrire…).

Je la savais écrivaine reconnue en Suisse, je découvre qu’elle était une des plus grandes, et pas seulement. L’hommage de Roger Cunéo laisse entrevoir une vie, pleinement vécue, et j’aime à penser que cette humble femme qui racontait préférer le macbook air que l’ipad pour bosser dans le train a croisé et illuminé ma petite route par sa culture et son goût pour la discussion.

J’ai beau écrire, je suis sans voix. C’était quelqu’un, à tous les sens du terme. Merci à Cuk de me l’avoir fait connaître et fréquenter, même si peu et de si loin. J’ai eu presque tout de suite une affinité inexplicable pour elle, et une peine incroyable aujourd’hui.

Les Cunéo, vous êtes une famille incroyable. Anne était l’une de ses lumières. Toutes mes condoléances.