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Lundi 20 octobre 2008
Les toilettes, le lavabo, les poubelles et l'évier de la cuisine
A seize ans, j'avais le sentiment que ma mère était animée par trois « passions ».

La première consistait à m'interdire, avec constance, de sortir le week-end avec mes copines « je t'assure, Nathalie, elle a le droit d'aller en disco, pourquoi pas moi, c'est dégueulasse »; la seconde était de me répéter, toujours avec constance, que si je voulais un jour avoir la chance de choisir mon métier, je devais obtenir de bons résultats à l'école. La troisième, je la résumerais par « nettoyer ». Il me semblait que ma mère était une obsédée du chiffon et du balai, de l'aspirateur et de l'eau de javel. Et je m'étais promis que le jour où j'aurais enfin ma propre « piaule », je ne serais pas comme elle.

A dix-huit ans, j'ai goûté aux plaisirs cumulés de sortir, souvent, très tard, dans un tas d'endroits plus ou moins mal famés et d'avoir ma propre chambre en co-location à environ quatre cent kilomètres de ma famille.

Durant les premiers mois de cette « liberté » tant attendue, j'ai écumé toutes les boîtes de nuit et les bars les plus divers avec, bien sûr, une préférence pour les moins bien fréquentés, et j'ai boudé avec obstination le balai, le chiffon, l'aspirateur et l'eau de javel. Je mangeais pour ainsi dire à même le frigo, incapable de me cuisiner des repas « corrects » mais convaincue d'être enfin « cool ».

Un « matin », sur le coup de midi, accusant une sévère gueule de bois et quelques heures de « blanc » dans mes souvenirs de la soirée de la veille, j'ai réalisé qu'un évier débordant de vaisselle sale, l'absence de café faute d'avoir fait des achats et une poubelle exhalant une odeur nauséabonde ne constituaient pas un réel signe d'indépendance.

J'ai donc empoigné aspirateur et chiffon pour procéder à un nettoyage digne de ce nom, tant des toilettes que du sol de la cuisine, pour le plus grand plaisir de ma colocataire qui, elle, accusait quelques semestres de plus que moi au compteur et qui attendait patiemment que ma première euphorie se calme : se sont enchaînés lessives et rangement, poubelles à sortir et frigo à remplir correctement. Parce que mon confort méritait bien cette entorse à mes « principes » d'étudiante qui est de toutes les soirées et qui connaît tous les lieux de débauche.

Quelques années plus tard, j'ai constaté que la première tâche dont les gens autour de moi voulaient se défaire une fois un revenu régulier assuré, c'était le ménage, comme si nettoyer le miroir de la salle de bain ou l'évier de la cuisine était une tâche indigne pour un jeune licencié en économie ou une assistante de direction, surtout si tri- ou quadrilingue. Ce qui avait comme conséquence que ces personnes engageaient une « femme de ménage » parce qu'ils avaient « mieux à faire que de perdre du temps avec ces besognes peu gratifiantes » « ouais, elle bosse bien, elle peut bien, au prix où je la paie mais bon, parfois, c'est pas top »...

J'ai ainsi souvent oscillé entre envie de moi aussi me débarrasser de cette corvée et habitude prise de nettoyer personnellement la « saleté » que j'avais occasionnée en vivant dans un endroit. Sans jamais franchir le pas de confier mes poubelles à autrui.

Aujourd'hui, si je suis en principe largement aidée dans ces tâches ménagères par une jeune fille au pair – du moins lorsqu'elle ne se trouve pas trop « dommage » pour faire ce que ses parents faisaient sans qu'elle ne s'en rende compte -, je passe encore et toujours beaucoup de temps à ranger, nettoyer, laver. Généralement en maugréant – « et dire que je pourrais lire un trépidant arrêt du tribunal fédéral au lieu de me plier en deux au dessus de la cuvette des toilettes » – mais avec un certain plaisir malgré tout.

Parce que, ne riez pas, j'ai fini, au fil des années, par trouver bien des vertus à ce ménage.

Tout d'abord, je me suis rendue compte que je préparais mieux mes examens dans un endroit décent et que le café, dans une tasse propre, était meilleur que dans un récipient encrassé par des breuvages successifs, ensuite parce que le fait de faire briller un lavabo me permettait de calmer mon esprit parfois en proie à des réflexions auxquelles je ne trouvais pas de solutions : maîtriser son environnement peut procurer une espèce de calme que les questionnements sans fin n'apportent évidemment pas. Dans les crises les plus sévères, il m'est arrivé de ranger mes tupperware par ordre de grandeur, notamment pour ne pas me confronter à un deuil ou à une douleur que l'inaction aurait rendu par trop évident.

J'ai évidemment été tentée, durant une décennie, de faire de cette répartition des tâches ménagères le coeur de mon combat de « féministe » (de pacotille, les grandes avancées en matière d'égalité ayant été obtenues par toutes ces femmes qui sont aujourd'hui grands-mères ou arrières-grands-mères): « si je descends les poubelles, toi, tu dois laver les casseroles après le repas, y a pas de raison que je me farcisse tout le boulot toute seule ». Mais j'ai fini par nettoyer aussi les casseroles le jour où je me suis rendue compte que, égalité des sexes « hin oder her », je n'avais pas l'intention d'apprendre à contrôler l'huile de la voiture ou de percer des trous avec une « mèche pour béton » pour suspendre un tableau : comme je confiais ces corvées sans hésitation à l'homme avec lequel je vivais, il était équitable que je range la cuisine.

Devenue mère à mon tour, j'ai constaté que pour moi, vivre dans un appartement propre et généralement rangé était une façon, certes discrète et très peu « glamour », de prendre soin de ma famille. Et, comme ma mère il y a plus de vingt ans, je passe probablement, aux yeux de Junior et de Mini, pour une passionnée de la serpillère (la fameuse « panosse » en Suisse) et de l'aspirateur; la seule nouveauté est le fait que je trie nos déchets, considération qui n'avait pas cours à une certaine époque.

Aujourd'hui, si je comprends qu'on puisse ne pas trouver de plaisir à nettoyer son appartement, je regrette que si souvent, on considère si peu les personnes qui s'en chargent tout au long de l'année, à domicile ou dans les entreprises : ces travailleurs de l'ombre ne contribuent-ils pas aussi très largement à notre bien-être, qu'il soit privé ou professionnel ?

Alors, dites-moi, chez vous, qui se charge du ménage ?
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