Il y a quelques années, une de mes connaissances,
institutrice, a fait une petite expérience avec ses élèves :
elle leur a demandé de noter sur une feuille trois de leurs
défauts et trois de leurs qualités.
Avec une certaine surprise, elle a réalisé que la colonne
"défauts" se remplissait très vite, parfois au point de
comporter quatre, voire cinq inscriptions. En revanche, celle
des traits de caractère positifs.... là, certains élèves
n'étaient tout simplement pas en mesure d'indiquer quoi que
ce soit !
Triste constat selon moi : j'y vois la preuve que dans
certains environnements, les reproches pleuvent et que
l'avarice est extrême lorsqu'il s'agit de souligner les
petites et grandes réussites de l'enfant. Qui, du coup, ne
parvient même pas à poser un regard positif sur
lui-même.
Remarquez, même lorsque les
parents-système-scolaire-para-scolaire-extra-scolaire-au-sens-large
complimentent Bambin et Adolescent pour ses progrès et ses
dons, Adulte échappe rarement au syndrome du "oh, c'est rien,
j'ai eu de la chance", lequel connaît la variante "merci mais
elle est déjà vieille".
Pour qui ne comprendrait pas, j'illustre.
Je me revois encore, âgée de trente ans, à me dandiner d'un
pied sur l'autre, à me demander ce que je pourrais bien faire
de mes bras - qui me semblaient trop longs - à part les
enrouler autour de mon visage que je sentais rougir : "votre
plaidoirie d'examen était excellente, Madame, tant sur la
forme que sur le fond". Devinez ce que j'ai répondu... Je
vous le livre en primeur "vous savez, dans ce dossier, il
était plus facile de représenter la partie civile que le
prévenu, sans parler du fait que mon maître de stage occupait
souvent cette position dans les différents procès que j'ai
suivis à ses côtés".
A vrai dire, si j'avais été totalement honnête, j'aurais
répondu un truc du genre "je vous remercie, il est vrai que
je ne suis pas peu fière d'avoir résisté à la pression de
cette session d'examens sans fin et d'avoir trouvé cette
introduction qui a réussi à attirer votre attention,
somnolente après avoir entendu déjà six fois le même
sujet".
Seulement voilà, je ne l'ai pas dit. Pourquoi ? Parce que
j'aurais eu l'impression d'être "gonflée", d'être
prétentieuse : partie plaignante ou prévenu, c'est le hasard
qui en a décidé dans cette plaidoirie d'examen nécessaire à
l'obtention du brevet, pas moi.
Prenons donc un autre exemple, encore plus basique. Que
vais-je répondre à qui me dirait "elle te va à ravir, cette
robe" ? "Oh, merci, elle est vieille, cette robe". C'est plus
fort que moi, je n'arrive pas à dire "merci, je me sens moi
aussi effectivement très à l'aise dans cet habit". Ce qui
serait quand même plus sensé que d'évoquer l'ancienneté de
ladite robe : le fait qu'une pièce de vêtement soit seyante
ne dépend pas de son âge.
Si en tant que telles, mes robes ne sont effectivement pas un
sujet de conversation passionnant, l'est davantage - du moins
à mon avis - la question de savoir quel est ce mécanisme
étrange qui me pousse, comme un très grand nombre de mes
semblables, à minimiser une réussite, à ne pas accepter tout
simplement un compliment.
Pourtant, je vous l'assure, je peux vous citer certaines de
mes qualités sans aucun problème : je suis fidèle, en amitié
comme en amour, je sais vulgariser et transmettre mes
connaissances, je suis tolérante face à d'autres conceptions
de la vie que les miennes.
Du coup, je serais bien tentée d'admettre qu'il n'y a aucun
lien entre la connaissance de ses qualités et la capacité à
accepter un compliment et une éloge. Admettons, admettons, ce
qui conduit malheureusement à une nouvelle impasse : je sais,
pour l'avoir souvent constaté, les gens qui ne savent pas
quelles sont leurs qualités, ne savent pas non plus comment
réagir à un compliment, ne disant généralement... rien du
tout. Remarquez, ça vaut certainement mieux que mon stupide
"j'ai eu de la chance".
Mon interrogation reste donc entière : pourquoi le compliment
entraîne-t-il si souvent des comportements stupides ? Parce
qu'il est lui-même stupide et inutile ? Peut-être : le prof
aurait pu, il est vrai, se contenter de mettre, comme il l'a
fait, la note maximale et passer à côté de moi sans rien
dire. Toutefois, je l'admets volontiers : malgré ma réaction,
dans ces moments de stress, ses paroles sont venues soulager
un peu mon angoisse et je lui ai été reconnaissante de les
avoir prononcées.
Bref, je crains ne point être capable de trouver une réponse,
encore moins une explication. En revanche, comme tous les
lundis en quinzaine, j'ai une question : quel est le
compliment reçu qui vous a fait le plus plaisir ?