Pourquoi y a encore besoin d'un
bureau de l'égalité
? Pfff, t'as de ces questions, toi. Remarque, t'es née en
1995, ceci explique peut-être cela.
Tu sais, quand j'avais à peu près ton âge, j'me suis souvent
énervée à cause des
<
toilettes. Non pas parce que mon père aurait eu
l'outrecuidance de faire pipi debout, sans baisser ensuite la
lunette - tu connais ma mère, elle aurait pas supporté - mais
parce que, pour des raisons qui m'échappaient, t'avais plein
de magasins et d'endroits publics dans lesquels
a) la table à langer se trouvait dans les chiottes pour
femmes - comme si tout enfant était forcément et
obligatoirement accompagné d'une nana -
b) les toilettes femmes étaient en même temps les toilettes
pour personnes à mobilité restreinte, comme si les hommes en
chaise roulante n'avaient jamais besoin de pisser.
Heureusement, un jour, j'ai découvert l'article 4 de la
Constitution fédérale. Comme je tiens beaucoup à ce texte que
t'as peut-être encore jamais lu, je vais te le réciter, même
s'il a changé de numéro (et un peu de
teneur) y a dix
ans :
1. Tous les êtres humains sont égaux devant la loi.
2. Nul ne doit subir de discrimination du fait notamment de
son origine, de sa race, de son sexe, de son âge, de sa
langue, de sa situation sociale, de son mode de vie, de ses
convictions religieuses, philosophiques ou politiques ni du
fait d’une déficience corporelle, mentale ou psychique.
3. L’homme et la femme sont égaux en droit. La loi pourvoit à
l’égalité de droit et de fait, en particulier dans les
domaines de la famille, de la formation et du travail.
L’homme et la femme ont droit à un salaire égal pour un
travail de valeur égale.
4. La loi prévoit des mesures en vue d’éliminer les
inégalités qui frappent les personnes handicapées.
Depuis, le problème est résolu : les tables à langer, y en a
plus nul part (sauf chez Ikea) et pour les toilettes, les
architectes se sont dits que de toute façon, quand un homme
n'a plus l'usage de ses jambes, il avait pas besoin de
pissoir et que donc, y pouvaient construire une cabine
"unisexe", avec un simple
logo
dessus, homme ou femme, peu importe, l'essentiel étant de
mettre en avant leur handicap, juste histoire qu'ils oublient
pas !
D'accord, tu t'en fous, t'as pas de mouflets à changer et
t'as la chance de courir sur tes deux jambes. Mais quand
même, t'aurais tort de minimiser la question et écoute la
suite, elle pourrait te parler davantage.
Avec l'art. 4, respectivement 8 de la Cst. fédérale, je me
suis dit que le bonheur était à portée de main, l'égalité
était devant ma porte, ouff, tous les hommes allaient
connaître le bonheur de se débattre avec un gamin hurlant et
tapant des jambes dans une couche débordant de merde giclant
sur le "body" à manches longues.
Et c'est une réalité : tous mes copains savent changer des
couches, et même avec le sourire ! Mais j'vais te faire une
confession : l'égalité, je suis toujours pas certaine qu'on
l'ait atteinte. Enfin, si, sur le papier, tout va très bien,
Madame la Marquise, tout va très bien, tout va très
bien.
Il est vrai, on déplore un incident, une bêtise, trois fois
rien, faut pas chipoter pour le truc du nom de famille, qui
fait que si tu veux te marier - hétéro forcément, sinon, tu
dois te pacser, ça serait quand même con que l'homosexualité
donne les mêmes droits que l'hétérosexualité - tu prends ou
le nom du mari ou tu gardes le tien, t'as pas de moyen simple
d'avoir un mari qui prend ton nom de "jeune fille" - bonjour
l'ironie, "jeune fille", quand, comme Tante Léa, tu te maries
à 55 ans....
Ensuite, t'as de la chance, en tant que femme mariée, en
Suisse, tu te coltines deux
lieux
d'origine, comme si un seul avait jamais présenté le
moindre intérêt.... mais remarque, tu verras, c'est bien, tu
peux perdre du temps à remplir les formulaires qui n'ont
jamais assez de cases pour inscrire Vugelles-la-Motte et
Spreitenbach, tu peux choisir celui qui t'arrange en fonction
de ton interlocuteur. Oui, un truc passionnant, ce lieu
d'origine, vraiment. En plus, ça te fait un sujet de
discussion avec un non-Helvète, qui ne connaît que le lieu de
naissance.
Mais avant que j'oublie : ce qui est vraiment bien, en tant
que femme, c'est que si avant de te marier, t'as pas eu la
cuisse farouche, c'est que t'es très vite une "salope" -
grande ou grosse, c'est selon - pour tous les gens du
village. Ce qui est quand même intéressant, comme
qualificatif, sachant que ton frère, même s'il devait coucher
avec deux fois plus de personnes, il sera simplement taxé de
"
Don
Juan", lui.... Et même si je ne suis pas prof de
français, encore moins de littérature, je crois percevoir une
vague différence entre ces deux termes !
Mais bon, on va pas chipoter, hein, parce que ce qui compte,
c'est la vie professionnelle et là, bingo, t'as enfin les
mêmes chances que les hommes, en tant que femme. Enfin,
presque, hein, à deux ou trois détails près. D'ailleurs, en
tant que femme, tout de suite, tu verras, on est sûr que t'es
très polyvalente, ce qui est quand même un sérieux compliment
: s'il y a une seule femme dans une salle de réunion, c'est
clair, c'est à elle que le directeur de la société invitée va
demander un café.... Logique, il sait qu'y a pas un seul mec
dans l'assemblée capable de faire du café, trop compliqué. En
réalité, le gars, c'est qu'il a pas imaginé une seule seconde
que toi, la nana, tu puisses être la responsable du
département R&D de la boîte et les gars présents tes
assistants...
Ensuite, y a un truc absolument génial, c'est que t'as plein
de règlements d'entreprise qui t'indiquent que "le congé
maternité est pris avec l'autorisation de la hiérarchie" :
"dites, chef, ça vous va si j'accouche la semaine prochaine ?
Non ? Bon, d'accord, j'attends la fin du mois, ça sera plus
simple pour la boîte et mon collègue qui va aller payer ses
galons à l'armée". Ne ris pas, t'as raison : la plupart des
règlements sont rédigés par des... hommes. Qui prônent
tellement l'égalité qu'ils n'ont encore jamais été foutus de
se battre pour obtenir un congé paternité de plus de cinq
jours !
Finalement et là, c'est super simple, tout le monde est
officiellement d'accord : c'est pas juste que les femmes, à
travail égal et à qualifications égales, touchent aujourd'hui
encore, un
salaire inférieur à celui des hommes. Je dis
"officiellement" parce que depuis le temps que tout le monde
gueule, c'est quand même étonnant que le problème n'ait pas
disparu... Faut croire que l'inégalité, c'est comme une
paille, on la voit mieux dans l'oeil - et l'entreprise - de
son voisin que la poutre dans le sien.
Je pourrais continuer encore longtemps : "une mère au parc
avec son enfant, c'est normal; un père au parc avec son
enfant, c'est tellement mignon".... Mais je le vois bien,
chère Léonie, que je t'ennuie. Donc, avant de te laisser
filer, j'ai envie de te dire malgré tout encore deux
choses.
La première, n'oublie jamais le combat mené par toutes les
femmes, soeurs, épouses, nièces, cousines, tantes, mères,
grands-mères pour notre cause : c'est grâce à elles que le
droit de vote se décline au féminin et que l'
EPFL n'est plus un
bastion masculin. Oui, j'ai compris, t'as pas la bosse des
maths mais c'est une histoire de principe. Et non, je vais
pas me lancer dans une explication sur l'importance des
questions de principes !
Finalement, et même si là, tout de suite, la question ne te
brûle pas les lèvres, garde à l'esprit qu'on reconnaît un
homme qui considère les femmes comme ses égales au fait qu'il
n'a pas besoin de te claquer la porte au nez en hurlant, le
regard mauvais, "t'as voulu l'égalité ? alors t'as qu'à
l'ouvrir toi-même, la porte !". La galanterie, chez un homme,
tu verras, c'est la preuve d'une égalité bien assumée.
Mais attends encore une seconde, Léonie : dis, pour sortir ce
soir, t'as vraiment besoin d'y aller vêtue d'un timbre poste
? L'égalité, c'est peut-être aussi de penser que tu as
d'autres atouts que ton physique, t'es pas un morceau de
viande ! D'ailleurs, je me demande ce que ton père dirait
s'il te voyait partir ainsi ?"