La Landsgemeinde qui s’est tenue dimanche à Glaris repose une question millénaire: comment s’exerce la démocratie?
Partons de l’actualité. Les Glaronnais votaient, à leur Landsgemeinde annuelle qui avait lieu dimanche, pour savoir si, au cas où une votation sur le plan cantonal serait incertaine, on n’en profiterait pas pour introduire le vote à bulletin secret. La proposition a été repoussée - Glaris continuera à voter à main levée.
Je conçois parfaitement que pour certains d’entre vous ce que je viens d’écrire là, c’est pour ainsi dire du latin, aussi vais-je tenter de vous raconter l’histoire de la Landsgemeinde, qui fut une forme ancienne de gouvernement cantonal dans certaines régions suisses (notamment les deux parties d’Appenzell, Nidwald, Obwald, Glaris).
C’est en 1406 ou 7 que cette forme de gouvernement cantonal est attestée pour la première fois, mais elle est sans doute beaucoup plus ancienne. Dans les cantons de Suisse centrale, les «Landsleute», ou gens du pays, se réunissent dans la «Landsgemeinde» ou communauté du pays, et ils délibèrent. A ciel ouvert. A micro ouvert, pour ainsi dire, tout le monde peut assister aux débats - ceux qui votent à l’intérieur d’une enceinte, ceux qui ne font que regarder sont dehors, à toutes les fenêtres des maisons environnantes, et ils sont toujours très nombreux. Pendant des siècles, il n’a pas suffi d’habiter le canton de la Landsgemeinde, il fallait aussi en être originaire.
Les Landsgemeindes ont souvent été houleuses; un chroniqueur du 18e siècle recommande de s’y rendre «avec un couvre-chef solide» et un bon bâton. Cela laisse deviner des débats… disons animés. A l’époque, tout le monde avait le droit d’intervenir, et on ne s’en privait pas.
Le tableau n’a pas trop changé avec le temps.
Voici une Landsgemeinde au 18e siècle à Trogen.
Et en voici une au 21e siècle à Glaris - le lieu n’est pas le même, mais le reste est semblable.
Personnellement, je suis une grande aficionada de Landsgemeinde. Je les ai découvertes lorsque j’ai dû m’y rendre en reportage, mais depuis j’y vais par mes propres moyens. Je n’ai plus le choix, il ne reste que Glaris. Je ne peux pas entrer dans l’enceinte des votants, strictement contrôlée à l’entrée (même en tant que reporter, si on voulait une image de l’intérieur de l’enceinte, il fallait y envoyer un cameraman qui aurait son insigne de participant - à Appenzell c’était le sabre familial), mais il n’en est pas moins possible de discuter avec les citoyens. Lorsqu’ils reconnaissent en leur interlocuteur un étranger, ils sont souvent avides de discussion, même.
Vote à main levée: démocratique ou tyrannique?
La première fois que j’ai participé à une discussion sur le sujet, j’étais écolière, pendant le cours d’éducation civique.
Depuis, les discussions se sont multipliées.
Les arguments “pour” sont estimables: c’est une tradition ancienne, qui marque une continuité historique; c’est une manière d’identifier le citoyen aux décisions prises en commun, dans un groupe physiquement présent; la citoyenneté, l’enracinement, deviennent ainsi concrets; cette réalité est encore renforcée par le fait que le gouvernement et les citoyens se rencontrent face à face; et la Landsgemeinde force le citoyen à faire preuve de courage civique en exprimant son opinion ouvertement.
Les arguments “contre” ne sont pas moins estimables: le plus évident est l’absence du “secret de l’isoloir”, qui ouvre la voie à toutes les pressions collectives sur l’individu, on vote comme les autres pour ne pas être mal vu; qui plus est, lorsque l’assemblée est très partagée, il est difficile de voir où est la majorité, le fameux 50% + 1 voix. On se souvient (surtout si on est Suisse) du refus répété des Appenzellois de donner le droit de vote aux femmes, alors que l’assemblée, à la fin, était très divisée. Lorsque Carlo Schmid, alors Landamann, a décrété que la majorité était pour accorder le droit de vote aux citoyennes d’Appenzell Rhodes intérieurs, autour de moi beaucoup estimaient que les mains levées n’atteignaient pas le 50%. Impossible de vérifier. Disons en passant que si le canton d’Appenzell a tant hésité à donner ce droit de vote à ses femmes, cela était justement lié à la Landsgemeinde: on craignait que cette assemblée d’hommes ne soit rendue caduque du moment que les femmes en faisaient partie. Un des arguments: la place de la Landsgemeinde ne sera jamais assez grande pour tous - on appréciera le niveau.
Elisabeth Pletscher s'est battue toute sa vie pour le droit de vote des femmes à la Landsgemeinde. La première fois qu'elle a pu lever la main, elle avait 82 ans.
Deux générations plus tard, elles sont présentes.
Il n’a pas manqué de sociologues et de politologues pour remarquer que ce n’est pas un hasard que, quelques années après avoir accepté les femmes, les Landsgemeindes d’Appenzell (tant dans le demi-canton de Rhodes extérieurs que dans le demi-canton de Rhodes intérieurs) ont décidé de se saborder. Contre la Landsgemeinde, il y avait aussi la participation parfois basse du fait que pour voter il fallait être là, et que les obligations professionnelles ou familiales empêchaient une partie du corps électoral d’être présent.
Remarquons en passant que les politiciens ne sont pas autres à une Landsgemeinde que dans une salle de Conseil. Ils restent des politiciens, avec ce qu’ils ont de positif et de négatif.
Glaris: un argument “pour” à soi tout seul
En Suisse romande surtout, on a toujours lié les Landsgemeindes à Appenzell, et tant qu’Appenzell en a eu, on n’a pas prêté plus d’attention que cela à Glaris. Quant aux Landsgemeindes de Nidwald et d’Obwald, elles ont disparu dans une relative indifférence extérieure. Nous, surtout en Suisse francophone, connaissons mal ces régions de Suisse centrale, et les assimilons à un conservatisme aigu. Pour ce qui est de Glaris, nous avons tort, car ici comme partout, le discours généralisant ne fait pas justice à la réalité.
Personnellement, je ne connaissais rien de Glaris le jour où je m’y suis rendue pour la première fois. Je suis allée boire un pot au Glarnerhof, le bistro situé sur une place appelée par la voix populaire Place des palissades, ces palissades étant destinées à séparer les troupeaux lors des marchés aux bestiaux; son nom officiel est Place de la Landsgemeinde, et au bistrot on m’avait bien expliqué, l’ironie dans la voix, qu’on avait prévu dès le 19e siècle de la place pour les femmes - qui participent à la Landsgemeinde depuis près de 40 ans. On m’avait invitée à venir participer à la Landsgemeinde suivante, j’avais accepté l’invitation persuadée qu’on m’oublierait dès que j’aurais passé la porte, mais pas du tout. J’ai reçu mon invitation, accompagnée d’une place réservée à une fenêtre, et je m’y suis rendue. C’était en 2006, et ça promettait d’être houleux. Avant de m’y rendre, j’avais fait une petite recherche, et j’avais constaté que lors des votations fédérales (qui concernent la Suisse entière), Glaris votait souvent sur les positions défendues par les partis de gauche.
En 2006, on posait une question capitale d’organisation. Le canton entier compte quelque 38’000 habitants. Il était divisé en 28 communes. Une initiative demandait de réduire les communes à 10. Un citoyen a fait usage de son droit individuel d’initiative pour demander que le nombre de communes soit vraiment réduit de façon radicale: trois suffiraient, Glaris Nord, Centre et Sud.
Les discussions avaient été vives. Après quoi, l’initiative individuelle était passée, haut la main, c’est le cas de le dire.
Ce qui permet de constater qu’avec les changements survenus dans la société entière, avec le déplacement des pressions sociales et une indépendance intérieure accrue de chacun, la pression sociale de la Landsgemeinde devient très relative, et qu’on y débat en fait comme dans un meeting, dans une manif - simplement en suivant un certain nombre de règles.
On s’aperçoit bientôt que ces règles sont en fait ce qui fait qu’une Landsgemeinde est plus ou moins démocratique. A Appenzell, on avait supprimé le droit de discussion dès 1876, et tout un arsenal de règles faisait que les électeurs s’exprimaient par “clans”, avec interdiction (morale) de voter autrement que son clan, et que cette forme de démocratie ouverte avait été affublée d’un corset qui la limitait effectivement.
A Glaris, le dernier canton où la Landsgemeinde demeure, ce corset est largement absent, en dépit du cérémonial (qui en fait une partie du charme). Le droit de discussion, le droit d’initiative individuelle, y cohabitent. Les décisions ne sont pas prises à l’avance par des clans.
On comprend maintenant mieux, je pense, l’actualité du week-end dernier. Il va de soi que, chaque fois qu’une votation très contestée à lieu, les battus demandent la suppression de la Landsgemeinde en prétextant que le vote à main levée «ce n’est pas sérieux». A la suite d’un vote dont il était mécontent, un citoyen a ainsi demandé qu’à la Landsgemeinde de dimanche on décide que lorsqu’un vote serait très contesté, il se fasse dans les urnes et non sur la place publique. Nombreux étaient les observateurs qui disaient que ce serait là la mort de la Landsgemeinde - la grande majorité des citoyens et le gouvernement in corpore ont voté contre. L’initiative a été repoussée.
Et la démocratie?
Le citoyen qui a lancé l’initiative n’est pas le seul à vouloir voir disparaître la Landsgemeinde. Sans même remonter jusqu’à Napoléon qui, pendant les quelques années où il a eu le pouvoir de le faire, a supprimé toutes les Landsgemeindes, ce genre d’assemblée a toujours eu ses adversaires, tant dans les cantons qui la pratiquaient qu’au niveau fédéral. Car cette institution multiséculaire ne paraît plus aujourd’hui aussi archaïque qu’il y a quelques années. Les Appenzellois sont même en train d’étudier la possibilité de la réintroduire.
La dernière Landsgemeinde appenzelloise, le 27 avril 1997. La reverra-t-on bientôt?
En ces temps de sacralisation du vote dans l’urne (ce plus petit dénominateur commun de la démocratie), elle pose ouvertement la question: l’urne est-elle vraiment l’alpha et l'oméga de la démocratie? N’y aurait-il pas d’autres formes possibles de débat citoyen? Après tout, les Etats-Unis ont été gouvernés, pendant quatre ou huit ans (selon les points de vue) par un homme qui n’avait pas été élu par la sacro-sainte majorité de 50% + 1 voix. Les télévisions privées, des campagnes de communication payées par des individus fortunés, faussent à tel point, dans bien des pays, l’opinion publique, que les citoyens finissent par voter contre leur propre intérêt.
Dans le train du dimanche matin qui se rendait à Glaris, rempli de citoyens qui travaillent à Zurich ou à Lucerne, mais qui ont laissé leurs papiers à Glaris pour pouvoir exercer leurs droits populaires à la Landsgemeinde et qui, je peux en témoigner, vont voter en masse, l’opinion était unanime. La Landsgemeinde ne peut pas être la solution dans un pays comme les Etats-Unis, elle ne peut pas être une solution sur le plan fédéral pour la pourtant petite Suisse - elle serait même problématique dans de grands cantons comme Zurich ou Vaud. Mais elle témoigne du fait qu’il est possible de faire autrement, et qu’il y a peut-être d’autres «autrements» de la démocratie à inventer.
PS. Le pluriel allemand de Landsgemeinde est Landsgemeinden. J’ai adopté le mot comme s’il était français (suggestion d’Antidote), et j’ai mis les pluriels en “s”.