A seize ans, j'avais le sentiment que ma mère était animée
par trois « passions ».
La première consistait à m'interdire, avec constance, de
sortir le week-end avec mes copines « je t'assure,
Nathalie, elle a le droit d'aller en disco, pourquoi pas moi,
c'est dégueulasse »; la seconde était de me répéter,
toujours avec constance, que si je voulais un jour avoir la
chance de choisir mon métier, je devais obtenir de bons
résultats à l'école. La troisième, je la résumerais par
« nettoyer ». Il me semblait que ma mère était une
obsédée du chiffon et du balai, de l'aspirateur et de l'eau
de javel. Et je m'étais promis que le jour où j'aurais enfin
ma propre « piaule », je ne serais pas comme
elle.
A dix-huit ans, j'ai goûté aux plaisirs cumulés de sortir,
souvent, très tard, dans un tas d'endroits plus ou moins mal
famés et d'avoir ma propre chambre en co-location à environ
quatre cent kilomètres de ma famille.
Durant les premiers mois de cette « liberté » tant
attendue, j'ai écumé toutes les boîtes de nuit et les bars
les plus divers avec, bien sûr, une préférence pour les moins
bien fréquentés, et j'ai boudé avec obstination le balai, le
chiffon, l'aspirateur et l'eau de javel. Je mangeais pour
ainsi dire à même le frigo, incapable de me cuisiner des
repas « corrects » mais convaincue d'être enfin
« cool ».
Un « matin », sur le coup de midi, accusant une
sévère gueule de bois et quelques heures de
« blanc » dans mes souvenirs de la soirée de la
veille, j'ai réalisé qu'un évier débordant de vaisselle sale,
l'absence de café faute d'avoir fait des achats et une
poubelle exhalant une odeur nauséabonde ne constituaient pas
un réel signe d'indépendance.
J'ai donc empoigné aspirateur et chiffon pour procéder à un
nettoyage digne de ce nom, tant des toilettes que du sol de
la cuisine, pour le plus grand plaisir de ma colocataire qui,
elle, accusait quelques semestres de plus que moi au compteur
et qui attendait patiemment que ma première euphorie se calme
: se sont enchaînés lessives et rangement, poubelles à sortir
et frigo à remplir correctement. Parce que mon confort
méritait bien cette entorse à mes « principes »
d'étudiante qui est de toutes les soirées et qui connaît tous
les lieux de débauche.
Quelques années plus tard, j'ai constaté que la première
tâche dont les gens autour de moi voulaient se défaire une
fois un revenu régulier assuré, c'était le ménage, comme si
nettoyer le miroir de la salle de bain ou l'évier de la
cuisine était une tâche indigne pour un jeune licencié en
économie ou une assistante de direction, surtout si tri- ou
quadrilingue. Ce qui avait comme conséquence que ces
personnes engageaient une « femme de ménage » parce
qu'ils avaient « mieux à faire que de perdre du temps
avec ces besognes peu gratifiantes » « ouais, elle
bosse bien, elle peut bien, au prix où je la paie mais bon,
parfois, c'est pas top »...
J'ai ainsi souvent oscillé entre envie de moi aussi me
débarrasser de cette corvée et habitude prise de nettoyer
personnellement la « saleté » que j'avais
occasionnée en vivant dans un endroit. Sans jamais franchir
le pas de confier mes poubelles à autrui.
Aujourd'hui, si je suis en principe largement aidée dans ces
tâches ménagères par une jeune fille au pair – du moins
lorsqu'elle ne se trouve pas trop « dommage » pour
faire ce que ses parents faisaient sans qu'elle ne s'en rende
compte -, je passe encore et toujours beaucoup de temps à
ranger, nettoyer, laver. Généralement en maugréant –
« et dire que je pourrais lire un trépidant arrêt du
tribunal fédéral au lieu de me plier en deux au dessus de la
cuvette des toilettes » – mais avec un certain plaisir
malgré tout.
Parce que, ne riez pas, j'ai fini, au fil des années, par
trouver bien des vertus à ce ménage.
Tout d'abord, je me suis rendue compte que je préparais mieux
mes examens dans un endroit décent et que le café, dans une
tasse propre, était meilleur que dans un récipient encrassé
par des breuvages successifs, ensuite parce que le fait de
faire briller un lavabo me permettait de calmer mon esprit
parfois en proie à des réflexions auxquelles je ne trouvais
pas de solutions : maîtriser son environnement peut procurer
une espèce de calme que les questionnements sans fin
n'apportent évidemment pas. Dans les crises les plus sévères,
il m'est arrivé de ranger mes
tupperware par ordre de
grandeur, notamment pour ne pas me confronter à un deuil ou à
une douleur que l'inaction aurait rendu par trop
évident.
J'ai évidemment été tentée, durant une décennie, de faire de
cette répartition des tâches ménagères le coeur de mon combat
de « féministe » (de pacotille, les grandes
avancées en matière d'égalité ayant été obtenues par toutes
ces femmes qui sont aujourd'hui grands-mères ou
arrières-grands-mères): « si je descends les poubelles,
toi, tu dois laver les casseroles après le repas, y a pas de
raison que je me farcisse tout le boulot toute seule ».
Mais j'ai fini par nettoyer aussi les casseroles le jour où
je me suis rendue compte que, égalité des sexes « hin
oder her », je n'avais pas l'intention d'apprendre à
contrôler l'huile de la voiture ou de percer des trous avec
une « mèche pour béton » pour suspendre un tableau
: comme je confiais ces corvées sans hésitation à l'homme
avec lequel je vivais, il était équitable que je range la
cuisine.
Devenue mère à mon tour, j'ai constaté que pour moi, vivre
dans un appartement propre et généralement rangé était une
façon, certes discrète et très peu « glamour », de
prendre soin de ma famille. Et, comme ma mère il y a plus de
vingt ans, je passe probablement, aux yeux de Junior et de
Mini, pour une passionnée de la serpillère (la fameuse
« panosse » en Suisse) et de l'aspirateur; la seule
nouveauté est le fait que je trie nos déchets, considération
qui n'avait pas cours à une certaine époque.
Aujourd'hui, si je comprends qu'on puisse ne pas trouver de
plaisir à nettoyer son appartement, je regrette que si
souvent, on considère si peu les personnes qui s'en chargent
tout au long de l'année, à domicile ou dans les entreprises :
ces travailleurs de l'ombre ne contribuent-ils pas aussi très
largement à notre bien-être, qu'il soit privé ou
professionnel ?
Alors, dites-moi, chez vous, qui se charge du ménage ?