Mardi 23 octobre 2007
Un petit coin de paradis?

Deux incidents (appelons-les comme ça) ont fini, hier soir, par m’ôter le sommeil.

J’ai reçu de l’un de vous, que je ne nommerai pas parce que je n’ai pas eu le temps de lui demander l’autorisation de le citer nommément, le message que voici:

“Fervent lecteur du site Cuk depuis quelques années, et au courant du (triste) résultat des élections ayant eut lieu dans votre pays, je tenais à vous faire savoir que de nombreux Français (enfin moi déjà..) sont au courant que tous les Helvètes n’en sont pas pour autant xénophobes. Voilà, je mes suis dit qu’un soutien, aussi petit soit-il, ne pourrait que vous être bénéfique ;-)”

Avouons-le, on est reconnaissants de ne pas être confondus…

Et puis, en fin d’après-midi, j’ai reçu un coup de fil.

Il faut que j’explique que, pendant 12 ans (de 1995 à mars dernier) j’ai tenu, d’abord dans l’hebdomadaire suisse L’Illustré, puis dans le quotidien 24 Heures, une chronique hebdomadaire appelée “Vu du pont”. Il s’agissait de donner aux Suisses romands (francophones) quelques aperçus de la vie des Suisses qui vivent au-delà du pont de la Sarine, fleuve qui marque grosso modo la limite entre le français et l’allemand. Un article par semaine, et en dehors de l’actualité dont traite le correspondant habituel, ça demande de l’organisation. J’avais fini par prendre une initiative qui s’est trouvée être la meilleure de toutes.

Dans les bistrots de campagne, il y a presque partout une table ronde; le simple fait de s’y asseoir indique qu’on a envie de parler, qu’on peut s’interpeller. Aux autres tables, ce serait impossible, ou en tout cas extrêmement mal élevé, et par conséquent peu “rentable” sur le plan de la conversation. J’ai commencé à aller dans des villages reculés à travers toute la Suisse alémanique, à m’asseoir à la table ronde, et à me faire raconter des histoires locales. J’ai écrit des chroniques merveilleuses, avec ces histoires – non, non, je ne suis pas en train de vanter mes chroniques, mais les histoires, de ces choses que personne ne se serait donné la peine de publier, même dans la presse la plus locale (que je lisais aussi assidûment, à la recherche de sujets). De l’ethnologie, souvent, plutôt que des “news”.

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Dans certains de ces bistrots, on avait fini par me connaître, et on préparait des histoires pour le cas où je viendrais (je ne m’annonçais jamais). Certains, qui lisent le français, se sont même mis à lire mes chroniques. Car bien entendu, je travaille cartes sur table, et je n’ai jamais caché pourquoi j’étais là.

Bref, je rentrais d’Yverdon où j’avais fêté les 20 ans de Noé, lorsque j’ai reçu un coup de fil. C’était un paysan alémanique que j’ai connu autour d’une table ronde. J’ai dû lui promettre de ne pas donner son nom, je ne dirai donc qu’une chose de lui: il vit dans un canton autre que Zurich.

«Quand est-ce que vous venez nous voir?»

«Heu…», lui dire que 24 Heures avait décidé de supprimer la rubrique (selon le principe que les rédacteurs en chef savent mieux que leurs lecteurs ce qu’ils ont envie de lire – à voir le nombre de messages que j’ai reçus, la chronique leur manque, mais ça, c’est un autre discours)?

«On aurait voulu vous voir, on a pensé que vous pourriez écrire un petit quelque chose sur ce que nous éprouvons à la vue de la campagne et des résultats des élections.»

J’imaginais ce qu’ils avaient envie d’exprimer: le village est encore dominé par les paysans, bien que la moitié d’entre eux se soient reconvertis, le couteau de la nécessité entre les omoplates, et ces paysans-là ont longtemps été des piliers du Parti agrarien.

Or, la mal nommée Union démocratique du centre (U.D.C, en allemand le nom est plus honnête: Schweizerischer Volkspartei, Parti populaire suisse, ou S.V.P.) est le résultat de la fusion entre le Parti agrarien, et le Parti des artisans (je ne garantis pas absolument le nom d’origine, mais le contenu y est), et plus le nouveau parti est devenu xénophobe, plus il a été le porte-voix des industriels conservateurs, plus les paysans ont été mal à l’aise. Dans ce village-là en particulier, ils l’ont souvent exprimé en ma présence. Ils se sont souvent désolidarisés de “l’UDC de Blocher”.

Autour de la table ronde

J’ai donc vite posé mon sac de voyage, j’ai ramassé mon carnet et mon crayon de journaliste, et je suis allée les voir, en me disant que si c’était intéressant, il y avait Cuk.

Autour de la table, il y avait deux paysans. À cette heure-là, ils auraient dû être à leur boulot, mais ils avaient à tel point besoin de s’exprimer qu’ils s’étaient organisés. Il y avait un commerçant, qui avait fermé son magasin avec 20 minutes d’avance pour être là, deux retraités (un homme, une femme) et une employée communale.

Ils ont attendu que j’ouvre mon carnet et ils n’y sont pas allés par quatre chemins.

«Nous aimerions que vous disiez que nous ne sommes pas xénophobes. Ce que l’UDC a proclamé pendant toute la campagne, c’est surtout pour les gens de la ville qui ne connaissent pas notre réalité.»

Un des paysans:

«Je ne vais pas jouer au saint. J’ai employé au noir des demandeurs d’asile. Sinon je n’aurais pas tourné, à un moment donné. Il aurait suffi qu’on leur permette de travailler, et je les aurais déclarés.»

La retraitée:

«On s’est rendu compte que si les demandeurs d’asile devenaient criminels, c’est parce qu’ils étaient là à ne rien faire, sans argent. Il aurait suffi de les occuper…»

«Pas tout à fait», a répondu le commerçant. «Il y en a qui sont arrivés ici au bout de X années de guerre, comme en ex-Yougo, leur sens moral était devenu approximatif, on aurait dû commencer par les soigner.»

Ça a continué un moment comme ça, à relativiser la “criminalité” étrangère dont l’UDC avait fait son cheval de campagne, puis un des paysans a déclaré, avec une solennité qui m’a fait penser qu’il était le porte-parole des autres.

«Nous sommes dans une position impossible. Notre parti paysan a été kidnappé par le parti des artisans. Et le tout a été utilisé par les riches populistes de Zurich, qui utilisent le parti pour leurs fins. Nous sommes en désaccord avec eux.»

«Excusez-moi», me suis-je sentie tenue de dire, «mais il n’y avait pas besoin de l’UDC pour mettre au jour la xénophobie du pays: les initiatives contre les étrangers des années 1970 n’ont jamais passé, mais de justesse, près de 50 % de la population votait pour la mise au ban de tous les étrangers. Ce n’étaient pas les mêmes à l’époque, mais si la première de ces initiatives avait passé, moi je ne serais pas là.»

«Ouais, ouais, ça, c’étaient nos parents. Ils étaient xénophobes par ignorance, ils ne regardaient pas la télé, ils lisaient tout juste, et pas toujours, la feuille de chou du coin. Mais nous, on est dans un monde différent.»

«Mais vous votez pour l’UDC.»

«Non. Nous, depuis la dernière fois, on vote pour les démocrates chrétiens. J’suis d’accord, il y en a encore beaucoup qui n’ont pas compris. Mais ce n’est pas ce qu’on voulait vous dire. On voulait vous dire que tous les paysans suisses allemands ne sont pas d’horribles obscurantistes.»

«Pourquoi ne refondez-vous pas un parti agrarien sur des critères modernes?»

«Politiquement, on n’aurait aucune chance, la paysannerie ne sera bientôt plus qu’un souvenir, ce qui est une folie, d’ailleurs, parce qu’avec tous les problèmes d’énergie, on va bientôt s’apercevoir que nous sommes une des solutions: si on mange ce qu’on produit chez nous, on économise toute l’énergie qu’on consomme pour importer légumes, viandes et fruits de l’autre bout du monde.»

«Bon alors, votre message?»

«Notre message, c’est que nous ne sommes pas solidaires de l’UDC, que ceux qui votent pour eux se trompent de cible, que ce parti s’est tellement focalisé sur une personnalité unique, celle de Christoph Blocher, qu’il pourrait bien se retrouver à zéro ou presque le jour où il disparaît. C’est qu’on se trompe de combat.»

J’ai encore tenté de leur expliquer que leur prise de conscience était une exception plutôt qu’une règle, que c’était en Suisse romande que l’UDC avait fait le plus de gains dimanche dernier, ils ont tenu mordicus à leur message. On pourrait toujours espérer que leur prise de conscience en provoquerait d’autres, n’est-ce pas.

Et nous, qui n’avons jamais été UDC?

Dans le bus et le train du retour, je repensais à mon enfance d’Italienne immigrée. Aux camarades de classe qui ne me parlaient pas parce que j’étais une “magut”, à l’ouvrier italien qui avait été tué par trois Suisses ivres vers 1970 tout simplement parce qu’il était italien. À l’époque nous n’osions même pas dire que nous étions italiens, c’est même pour ça qu’on a si bien appris le français ou l’allemand, pour disparaître dans la masse. Je me suis longtemps cachée derrière le nom suisse de mon mari. Aujourd’hui, c’est tout juste si les Italiens sont vus comme des étrangers, et l’UDC elle-même fourmille de fils et petits-fils d’immigrés devenus xénophobes.

Au fond, me suis-je dit, une fois de plus, les xénophobes, qui ne datent pas d’hier ou de la naissance de l’UDC, ont besoin d’un “étranger” pour battre la campagne et gagner des voix auprès de gens sans horizon. Qu’importe qu’il soit Italien, Espagnol, Portugais, ou qu’il soit Africain, Indien, Chinois? Tant que nous vivrons dans des sociétés égoïstes et claniques, il y aura des gens pour voir le monde divisé entre “eux” et “nous”.

J’ai donc décidé, en dépit de toute l’ambiguïté de leur idéologie, de leur démarche, de leur situation, de transmettre le message de ceux qui s’étaient donné la peine de venir s’asseoir autour de la table ronde. De dire à S. qui nous a envoyé le message de solidarité cité plus haut, à vous tous: il y a une Suisse qui réfléchit, une Suisse solidaire et consciente de la chance que lui offrent tous ceux qui viennent d’ailleurs, autant qu’une Suisse qui braille beaucoup (paradoxe) pour sauvegarder un immobilisme avec lequel l’avenir est borné. Voilà, c’est fait.

À vous.

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