“…I’ll meet you ‘round the bend, my friend,
Where hearts can heal and souls can mend,”
“…Je te rencontrerai juste au contour, mon ami,
Là où les cœurs sont guéris et les âmes ravies.”
Ces mots d’un poète que je n’ai pas réussi à identifier ont inspiré à une jeune femme anonyme sa signature: “Riverbend” (le coude de la rivière). La rivière, c’est le Tigre à Bagdad. Peut-être l’auteur vivait-elle dans un des coudes que la rivière fait en passant par la capitale irakienne. Et l’anonymité, c’est pour ne pas être exécutée illico.
Son journal est publié dans un blog, Baghdad Burning, que cette jeune informaticienne (elle a 28 ans) tient depuis le 17 août 2003, cinq mois après que les Etats-Unis sont venus “sauver” l’Irak. Depuis lors, Riverbend est chômeuse, car il est devenu risqué pour une jeune femme de s’aventurer dans les rues, surtout pour aller travailler.
Lire le blog de Riverbend, c’est un peu comme si on lisait le Journal d’Anne Frank en train de s’écrire, en train d’être vécu. Cela commence pour ainsi dire tout doucement: l’essence est rare et chère, dans les quartiers populaires de Sadr City, des bandes s’organisent pour racketter partout où cela est possible, et pour harceler l’occupant. Cela ne touche pas encore directement la narratrice.
Et puis, quelques jours à peine après le début du blog, Sergio Veira de Mello, l’envoyé spécial de l’ONU, est assassiné. Et à partir de là, nous sommes dans la chronique de l’horreur. On a envie de tout traduire, cette voix lucide, normale, venue de l’intérieur de cet état d’exception qu’est devenu l’Irak est à la fois pertinente et éclairante.
Mais cela ne devient ni pleurnichard, ni dramatique pour autant. C’est raconté sans hyperboles, d’une parole douce, descriptive, tranquille pourrait-on dire si elle ne racontait pas l’horreur croissante d’une vie qui devient lentement impossible. Je laisse ceux d’entre vous qui lisent l’anglais parcourir ce journal de l’épouvante. Les “trous” dans la cadence du blog viennent des coupures de l’internet – de l’électricité, du téléphone, circonstances habituelles dans Bagdad “libérée”.
Un garçon se raccroche au pied de son père, dont il vient de retrouver le cadavre à la morgue. “Je ne connais littéralement aucune famille dont l’un des membres n’ait pas été tué au cours de ces trois dernières années”, dit Riverbend
Cette voix calme décrivant un insoutenable quotidien me fait penser aux livres d’Elisabeth Horem, qui de 2003 à 2006 a vécu en Irak aux côtés de son diplomate de mari, l’envoyé spécial de la Confédération (la Suisse n’a pas d’ambassade proprement dite en Irak). Elle a publié deux livres sur son expérience: Schrapnels et Un jardin à Bagdad. Le style de ces deux volumes, aussi dépouillé que celui de Riverbend, les rend encore plus effrayants. Comme si, face à l’horreur, on n’arrivait même plus à être horrifié.
La différence entre Elisabeth Horem et Riverbend est cependant évidente: Elisabeth Horem savait qu’elle rentrerait chez elle un jour. Riverbend était déjà chez elle. Pour elle, partir, c’était s’exiler.
Tout au long de ces quatre années, les lecteurs de “Baghdad Burning” ont posé et reposé la question: pourquoi ne part-elle pas? Riverbend est une spécialiste en informatique, un domaine où le travail abonde dans le monde entier, elle parle un anglais impeccable, ses textes en témoignent; elle aurait trouvé un job en deux temps trois mouvements, si elle avait consenti à s’en aller. Mais elle ne voulait pas. On ne la chasserait pas de chez elle.
Elle a témoigné jusqu’au dernier jour. Et son témoignage est un de ceux qui ont donné un visage à la souffrance d’un peuple dont une importante portion en est venue (c’est tout dire) à regretter le temps de Saddam Hussein, qu’elle voyait pourtant clairement comme le dictateur qu’il était.
Personne n’a su, comme Riverbend, faire sentir l’insoutenable. Prenez par exemple le jour où elle a découvert que l’accompagnateur irakien tué pendant l’enlèvement de la journaliste américaine Jill Carroll par un groupe extrémiste, était son ami Alan (blog du 17 janvier 2006). Elle parle de lui, et on découvre alors que c’était un fan de Pink Floyd, marchand de musique avant la guerre, dans la boutique duquel on trouvait toujours les tubes du jour (souvent piratés, blocus oblige). L’islamisme de plus en plus envahissant, dont Riverbend fait également la chronique, l’a obligé à changer de métier. Il savait l’anglais, il s’est fait “fixer”, comme on dit en langage journalistique (“to fix”, cela signifie arranger, organiser). Et il en est mort.
La carte professionnelle d’Alan, tué au moment de l’enlèvement de la journaliste qu’il accompagnait. Cette carte a été trouvée sur son corps, qui avait été abandonné dans le caniveau par les ravisseurs.
L’exil
On me demandera peut-être pourquoi j’ai attendu quatre ans pour parler de Riverbend; grâce au mouvement antiguerre américain, qui lui a aussitôt fait une large place, je la lis depuis ses débuts. C’est parce que je sais par expérience que sur Cuk l’anglais n’est pas la langue de prédilection. Le journal de Riverbend (qu’on peut consulter dans son intégralité sur son site) a été publié en deux volumes déjà dans le monde anglophone, mais il n’a jamais été traduit. Mais voilà que j’ai lu hier son texte le plus récent, paru après une interruption de plusieurs mois. Écrit dernièrement, depuis la Syrie. Riverbend et sa famille ont finalement quitté l’Irak.
Ce texte m’a touchée profondément.
Cela fait maintenant des années que tout un pan de l’opinion agit comme si les émigrés, économiques ou politiques, avaient le choix. Ils auraient pu rester chez eux. Comme nous, ici, ne sommes pas dans leur situation à eux, là-bas, ce manque de sensibilité est même d’une certaine manière compréhensible – pas excusable, mais compréhensible. Lorsqu’on est loin des circonstances, l’imagination manque. Riverbend bloque cette excuse-là. De cette voix égale et tranquille avec laquelle elle décrit l’épouvante depuis quatre ans, elle concrétise ce que cela signifie d’être acculé à s’en aller. “Il est difficile de savoir ce qui est le plus effrayant: les autobombes et les milices, ou de devoir quitter tout ce qu’on connaît et qu’on aime pour aller vers un lieu inconnu et un avenir où rien n’est certain.” Ceux d’entre les lecteurs de Cuk qui savent l’anglais, peuvent aller lire l’original ici. Pour les autres, quelques passages.
“Une des pires difficultés que j’ai eues, ç’a été de faire ma valise. C’était Mission impossible: Ta mission, R., si tu acceptes de partir, c’est d’examiner les affaires que tu as accumulées en près de 30 ans d’existence et de décider quelles sont celles dont tu ne peux pas te passer. La difficulté de ta mission, R., est que tu dois faire tenir ces affaires dans un espace de 1 m par 0,7 m, par 0,4 m. Cela inclut bien entendu les vêtements que tu porteras pendant les mois à venir ainsi que tes objets personnels: photos, journaux intimes, animaux en peluche, CDs et autres choses du même genre.”
Le départ avait été prévu pour la mi-juin. À cet effet, le père de R. avait décidé que les parents et leurs deux enfants emmèneraient chacun une valise, rien de plus pour ne pas se faire remarquer.
Mettre sa vie dans une valise… Comme beaucoup d’émigrés, j’ai moi-même dû m’adonner à cet exercice, une fois. J’avais neuf ans, mais je ne l’ai jamais oublié. J’ai encore, aujourd’hui, les quelques objets personnels que j’avais réussi à glisser entre les articles de première nécessité: un livre, dernier cadeau de mon père avant sa mort, et mon ours en peluche, cadeau de ma marraine à ma naissance. À cela, j’avais ajouté deux figurines en bois taillées tout exprès pour moi par mon père lorsque j’avais deux ou trois ans; dans la poche, caché sous mon mouchoir, il y avait mon premier stylo à encre, et au bout d’une ficelle, autour du cou, je portais une bague en or blanc offerte par ma grand-tante. Tout au fond de la valise, j’avais encore pu placer l’album de photos qui représentait le souvenir d’une vie dont je savais que je la quittais à tout jamais.
C’est à cause de ce souvenir que j’ai toujours SU: personne, jamais, n’émigre pour le plaisir. Riverbend le rappelle une fois de plus dans son dernier post.
Le périple
Le départ prévu pour la mi-juin a dû être renvoyé une première fois: une explosion à proximité a eu pour conséquence un couvre-feu. “Le voyage a été repoussé d’une semaine. Le soir avant le nouveau départ, le chauffeur propriétaire du 4×4 qui nous aurait amenés à la frontière a dû se dédire: son frère venait d’être tué dans une fusillade. Une fois encore, ç’a été renvoyé. Il y a eu un moment, à la fin juin, où je passais mon temps assise sur ma valise bouclée à pleurer. Début juillet, j’étais convaincue que nous ne partirions jamais. La frontière de l’Irak était aussi lointaine pour moi que celle de l’Alaska. Il nous avait fallu deux mois pour décider de partir en voiture et non en avion. Deux autres mois pour choisir la Syrie au lieu de la Jordanie. Combien de temps faudra-t-il pour que nous partions réellement?”
Il a fallu encore presque deux mois. Et puis fin août, d’un instant à l’autre, la machine s’est remise en branle.
“J’ai pleuré en partant – j’avais pourtant promis de tenir bon. Ma tante a pleuré, mon oncle a pleuré. Mes parents ont essayé d’être stoïques, mais ils avaient des larmes dans la voix en faisant leurs adieux. Le pire, c’est de dire “au revoir” tout en se demandant si on se reverra jamais. Mon oncle a resserré le voile qui me couvrait les cheveux et a recommandé: ‘garde-le bien jusqu’à après la frontière’. Ma tante a couru après la voiture en partance et a aspergé le sol d’un bol d’eau, c’est la tradition – pour souhaiter un prompt retour aux voyageurs… peut-être un jour.”
Le passeur est un homme expérimenté, le voyage dure des heures, mais il se conclut sans encombre. Le seul problème pour Riverbend, ce sont les bouchons sur la route: “Je détestais être au milieu de tant de véhicules susceptibles d’exploser.”
Mais rien n’explose, la famille sort d’Irak.
“Lorsque les derniers drapeaux irakiens ont disparu à l’arrière, j’ai recommencé à pleurer. … J’ai jeté un coup d’œil à ma mère, ses larmes coulaient aussi. Il n’y avait tout simplement plus rien à dire une fois qu’on avait quitté l’Irak. J’avais envie de sangloter, mais je ne voulais pas paraître un bébé. Je ne voulais pas que le chauffeur pense que je n’étais pas reconnaissante d’avoir eu la chance de fuir ce qui, au cours de ces quatre années et demie, était devenu un enfer.”
Ce qui frappe Riverbend une fois que la famille est arrivée de l’autre côté de la frontière, à l’abri des explosions, des fusillades et des enlèvements, c’est que dans le flot d’émigrants les divisions qui nourrissent une véritable guerre civile en Irak depuis 2003, disparaissent comme par enchantement: “Nous étions tous égaux. Sunnites et chiites, arabes et kurdes – face aux gardes-frontières syriens, nous étions tous égaux.” Après plus de quatre ans de guerres fratricides, elle a de la peine à y croire.
“Les premières minutes après le passage de la frontière sont étourdissantes. Soulagement étourdissant, tristesse étourdissante. Comment quelques kilomètres, parcourus en 20 minutes, peuvent-ils séparer la vie de la mort? Comment une simple frontière invisible à l’œil nu peut-elle séparer les autobombes, les milices, les escadrons de la mort, de la paix, de la sécurité? C’est difficile à croire – même maintenant. Je suis assise ici, et je me demande pourquoi je n’entends pas d’explosions. Je me demande pourquoi les vitres ne tintent pas lorsque les avions passent au-dessus de nous. J’essaie de ne plus m’attendre à ce que des gens armés vêtus de noir cassent la porte et saccagent nos vies. J’essaie de m’habituer à des rues sans barricades, sans camions militaires, sans portraits de Muqtada al-Sadr et sans le reste. Comment tout cela peut-il n’être qu’à quelques kilomètres de voiture?”
Pour l’instant, le journal de Riverbend s’arrête là. La Syrie, elle le dit, ne peut être qu’une étape vers autre chose. Sa famille a sans doute les moyens de s’installer ailleurs dans le monde, et elle dispose au moins, au départ, de la cagnotte de ses droits d’auteur (les deux volumes de Baghdad Burning se sont très bien vendus); peut-être trouvera-t-elle un job d’informaticienne. En cela, elle aurait plus de chance que tous les émigrés économiques de souche paysanne. En arrivant sous nos cieux, ils n’ont même pas une valise, et souvent pas une profession qui leur permette de trouver du travail autre que sub-sub-subalterne.
Il n’en reste pas moins que Riverbend exprime parfaitement les tourments d’une personne qui est forcée – quelle que soit la raison – de quitter le pays qui est le sien. En la lisant, on réalise concrètement le déchirement que chaque départ représente.