Il y a des questions qui semblent être inscrites dans les
gènes de chaque adulte (reconnaissable non pas à son âge mais
au fait qu'il est "raisonnable" et "pense à l'avenir") et que
tout enfant se voit poser dès son plus jeune âge. En boucle.
Par la voisine, par le grand-père, par la mère du copain du
cours de judo, par le parrain, par des inconnus sur la place
de jeux, par l'infirmière scolaire, par le coiffeur, par le
chauffeur de bus...
La première, c'est "tu t'appelles comment ?" Réponse
généralement totalement incompréhensible parce que "Tan",
pour qui ne possède pas le dictionnaire "bébé - français" (à
savoir tout le monde sauf
Papa-Maman-ébahis-devant-les-compétences-de-la-huitième-merveille-du-monde"),
cela ne veut rien dire, du moins pas "Gaëtan". En plus, Bébé
ne pige vraiment pas pourquoi tout le monde lui pose cette
question, ça lui suffit de savoir comment il s'appelle, il
n'a pas besoin de le crier sur tous les toits.
La seconde, "alors, t'as quel âge ?" Et l'interlocuteur de
s'émerveiller "oh mais qu'est-ce que t'es grand pour un
enfant de cinq ans", comme si tout le monde avait en tête les
courbes de croissance... connues en réalité du seul pédiatre
et de la mère parfaite qui n'a rien de mieux à faire que de
scruter le carnet de santé de sa progéniture ("tiens, elle
ferait bien de retrouver un boulot rémunéré, celle-là, elle
aurait moins de temps pour nous asséner des percentiles").
Cette question "téléphonée" peut aussi se traduire par un
"mais qu'est-ce que t'as grandi depuis la dernière fois",
accompagné d'un pincement de la joue, tant redouté des
enfants de plus de quatre ans (qui craignent également les
baisers baveux de la grande-tante Line mais ça, c'est une
autre histoire).
La troisième question, je vous le donne en mille : "et toi,
qu'est-ce que tu vas faire quand tu seras grand ?"
Et là, peu importe ce que Enfant répond, il ne peut pas
"faire juste". La preuve. S'il dit fièrement "je veux
conduire un camion poubelles", son interlocuteur va répondre
"ah mais non, ça, mon petit, c'est pas une bonne idée, c'est
un métier sans avenir". S'il dit "je veux devenir
vétérinaire", il s'entend rétorquer que là, "faudrait voir
pour bosser un peu plus à l'école, hein, c'est très long et
difficile, les études de vétérinaire". S'il se laisse aller
au rêve avec "chanteur", forcément qu'on va lui rappeler
qu'il y a "peu d'élus" et que la carrière de star finit
généralement "dans la drogue et l'oubli".
Ainsi, grâce à ces "encouragements répétés", Enfant finit par
comprendre qu'il doit dire d'une traite "je m'appelle Mathis,
j'ai 10 ans, et je pense embrasser la carrière prometteuse
d'électricien" (là, il a le choix, selon qui il a en face de
lui et peut aussi dire "enseignant", "fleuriste" ou encore
"infirmier" - il s'abstiendra de dire "en gériatrie", ça
rappelerait à son interlocuteur qu'il n'a plus ving ans,
lui....).
Alors, adieu "pilote d'avion-hélicoptère", "danseuse avec une
jolie robe", "astronaute", "médecin qui sauve tous les
enfants malades de la terre" ou "parfumeur parce que Mamie,
elle pue"....
Adolescent se rend compte, au contact de cette réalité que
les adultes lui avaient décrite comme "difficile, marquée par
les restructurations d'entreprise" qu'il peut être utile
d'avoir un diplôme en poche, une formation "solide" et un
projet d'avenir "basé sur le travail acharné". Et il respire
dès qu'il se voit remettre, enfin, un CFC, une licence, une
maîtrise, un certificat. Parce qu'il croit alors que les
questions vont prendre fin.
Quelle n'est alors pas sa déception quand, le lendemain de sa
réussite, la tête encore un peu "lourde" et la langue
pâteuse, il se voit soumis à un nouvel interrogatoire par son
voisin qui lui demande "alors, t'as déjà trouvé du boulot ?
Tu sais, le taux de chômage est en train de monter encore, ça
va être difficile".
Tiens, je me demande ce que Ernesto Bertarelli
répondait, enfant, à la question "et toi, tu veux faire quoi
quand tu seras grand ?" Il n'a cerainement pas dit d'entrée
"détenteur d'un MBA de Harvard" (alors que ça, ça aurait
beaucoup plu, comme réponse); en revanche, je parie que
"gagner la Coupe de
l'America" n'a obtenu que des sourires entendus "de toute
façon, c'est impossible".... Heureusement qu'il n'a jamais
oublié son rêve d'enfant, lui. Tiens, d'ailleurs, vous
goûterez probablement à Alinghi vu par un adulte avec
beaucoup d'humour et Alinghi vu par un enfant de quatre ans
et demi, avec ses
legos...
Et vous, vous disiez quoi quand le boulanger vous demandait
"alors, toi, qu'est-ce que tu vas faire quand tu seras grand"
?
Et vous êtes devenu quoi des années plus tard ? Moi,
malheureusement, "raisonnable" : je voulais devenir "nageuse
de course", je suis devenue "mère débordée qui tente de
bosser".
Mais je m'interdis de dire à mes enfants que "chevalier", ça
ne va pas être possible !