Lundi 16 juillet 2007
"Et toi, qu'est-ce que tu vas faire quand tu seras grand ?"

Il y a des questions qui semblent être inscrites dans les gènes de chaque adulte (reconnaissable non pas à son âge mais au fait qu'il est "raisonnable" et "pense à l'avenir") et que tout enfant se voit poser dès son plus jeune âge. En boucle. Par la voisine, par le grand-père, par la mère du copain du cours de judo, par le parrain, par des inconnus sur la place de jeux, par l'infirmière scolaire, par le coiffeur, par le chauffeur de bus...

La première, c'est "tu t'appelles comment ?" Réponse généralement totalement incompréhensible parce que "Tan", pour qui ne possède pas le dictionnaire "bébé - français" (à savoir tout le monde sauf Papa-Maman-ébahis-devant-les-compétences-de-la-huitième-merveille-du-monde"), cela ne veut rien dire, du moins pas "Gaëtan". En plus, Bébé ne pige vraiment pas pourquoi tout le monde lui pose cette question, ça lui suffit de savoir comment il s'appelle, il n'a pas besoin de le crier sur tous les toits.

La seconde, "alors, t'as quel âge ?" Et l'interlocuteur de s'émerveiller "oh mais qu'est-ce que t'es grand pour un enfant de cinq ans", comme si tout le monde avait en tête les courbes de croissance... connues en réalité du seul pédiatre et de la mère parfaite qui n'a rien de mieux à faire que de scruter le carnet de santé de sa progéniture ("tiens, elle ferait bien de retrouver un boulot rémunéré, celle-là, elle aurait moins de temps pour nous asséner des percentiles"). Cette question "téléphonée" peut aussi se traduire par un "mais qu'est-ce que t'as grandi depuis la dernière fois", accompagné d'un pincement de la joue, tant redouté des enfants de plus de quatre ans (qui craignent également les baisers baveux de la grande-tante Line mais ça, c'est une autre histoire).

La troisième question, je vous le donne en mille : "et toi, qu'est-ce que tu vas faire quand tu seras grand ?"

Et là, peu importe ce que Enfant répond, il ne peut pas "faire juste". La preuve. S'il dit fièrement "je veux conduire un camion poubelles", son interlocuteur va répondre "ah mais non, ça, mon petit, c'est pas une bonne idée, c'est un métier sans avenir". S'il dit "je veux devenir vétérinaire", il s'entend rétorquer que là, "faudrait voir pour bosser un peu plus à l'école, hein, c'est très long et difficile, les études de vétérinaire". S'il se laisse aller au rêve avec "chanteur", forcément qu'on va lui rappeler qu'il y a "peu d'élus" et que la carrière de star finit généralement "dans la drogue et l'oubli".

Ainsi, grâce à ces "encouragements répétés", Enfant finit par comprendre qu'il doit dire d'une traite "je m'appelle Mathis, j'ai 10 ans, et je pense embrasser la carrière prometteuse d'électricien" (là, il a le choix, selon qui il a en face de lui et peut aussi dire "enseignant", "fleuriste" ou encore "infirmier" - il s'abstiendra de dire "en gériatrie", ça rappelerait à son interlocuteur qu'il n'a plus ving ans, lui....).

Alors, adieu "pilote d'avion-hélicoptère", "danseuse avec une jolie robe", "astronaute", "médecin qui sauve tous les enfants malades de la terre" ou "parfumeur parce que Mamie, elle pue"....

Adolescent se rend compte, au contact de cette réalité que les adultes lui avaient décrite comme "difficile, marquée par les restructurations d'entreprise" qu'il peut être utile d'avoir un diplôme en poche, une formation "solide" et un projet d'avenir "basé sur le travail acharné". Et il respire dès qu'il se voit remettre, enfin, un CFC, une licence, une maîtrise, un certificat. Parce qu'il croit alors que les questions vont prendre fin.

Quelle n'est alors pas sa déception quand, le lendemain de sa réussite, la tête encore un peu "lourde" et la langue pâteuse, il se voit soumis à un nouvel interrogatoire par son voisin qui lui demande "alors, t'as déjà trouvé du boulot ? Tu sais, le taux de chômage est en train de monter encore, ça va être difficile".

Tiens, je me demande ce que Ernesto Bertarelli répondait, enfant, à la question "et toi, tu veux faire quoi quand tu seras grand ?" Il n'a cerainement pas dit d'entrée "détenteur d'un MBA de Harvard" (alors que ça, ça aurait beaucoup plu, comme réponse); en revanche, je parie que "gagner la Coupe de l'America" n'a obtenu que des sourires entendus "de toute façon, c'est impossible".... Heureusement qu'il n'a jamais oublié son rêve d'enfant, lui. Tiens, d'ailleurs, vous goûterez probablement à Alinghi vu par un adulte avec beaucoup d'humour et Alinghi vu par un enfant de quatre ans et demi, avec ses legos...

Et vous, vous disiez quoi quand le boulanger vous demandait "alors, toi, qu'est-ce que tu vas faire quand tu seras grand" ?

Et vous êtes devenu quoi des années plus tard ? Moi, malheureusement, "raisonnable" : je voulais devenir "nageuse de course", je suis devenue "mère débordée qui tente de bosser".

Mais je m'interdis de dire à mes enfants que "chevalier", ça ne va pas être possible !