En 1995, alors que je signais le cahier d'émargement après avoir voté, une des personnes du bureau de vote m'a posé la question traditionnelle : accepteriez vous de nous aider à dépouiller les bulletins ? Je ne sais pas ce qui m'a traversé l'esprit. Était-ce l'envie de participer ? Une certaine culpabilité de ne l'avoir jamais fait auparavant ? Sans doute un peu des deux. Alors j'ai regardé ma belle, je lui ai posé la question et on a dit oui d'une seule voix.
Le soir venu, on s'est retrouvé séparés, chacun assis à une table avec d'autres volontaires sous le regard attentif d'un chef de table et on a compté les bulletins. Je ne me souviens plus exactement de la procédure, mais je n'ai pas oublié que cela a duré longtemps, longtemps… D'autant plus longtemps qu'à un moment, on a eu une erreur. Rien de méchant : une erreur d'un bulletin de vote (il manquait).
Ça n'avait strictement aucune importance,
ça ne changeait rien au résultat. Oui, mais c'était une
erreur. Et comme les comptables vous l'expliquent si
plaisamment avant de tout reprendre à zéro, une petite erreur
en cache souvent une grosse. Alors on a repris nos paquets de
bulletins, retiré les épingles et recompté. Il a fallu s'y
reprendre à trois fois, en échangeant à chaque fois ses
paquets avec ceux du voisin, avant de retrouver notre
bulletin perdu (qui s'était collé à un autre).
L'expérience était citoyenne mais plutôt casse-pieds. On est rentré à plus d'heure, crevés et usés, pour découvrir qu'il n'y avait même plus de bière au frigo. Et ça, comme dirait TTE, c'est vraiment dur !
Depuis, du temps a passé. J'ai déménagé. Et j'ai découvert, il y a environ trois semaines, que dans ma nouvelle commune, nous voterons avec des machines à voter.
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À priori, c'est plutôt une bonne nouvelle. Une machine, ça ne se trompe pas, ça compte vite et c'est incorruptible. Néanmoins, il y a un petit quelque chose qui me fait comme un doute. Quoi donc ? Pas évident à formuler. Alors avant d'être négatif, essayons plutôt de voir le bon côté des choses.
La machine à voter, chez moi, ce serai la iVotronic de chez ES&S. Comme elle était en démonstration sur le marché de mercredi dernier, je suis allé la voir. Évidemment (mais ça n'arrive qu'à moi ?), je n'ai rien vu et j'ai été forcé de pousser jusqu'à la Mairie. Coup de bol, elle y était aussi en expostion. Voici donc la bête :
La machine dans le hall de la Mairie
L'utilisation est on ne peut plus simple : quand c'est son tour, l'électeur se cache dans l'isoloir-machine-à-voter et appuie sur le nom du candidat de son choix. Si, si, il appuie sur le nom : l'écran est tactile ! La machine lui demande de confirmer. Ce qu'on fait en appuyant sur le gros bouton vert "voter" en haut de la chose. La machine enregistre alors le vote définitivement. On peut sortir, aller signer le cahier d'émargement, proposer de dépouiller les bulletins, et repartir.
Vision générale de la machine
![]() Ls éligibles |
![]() Mon vote |
Bien sûr, la machine ne prend aucun vote jusqu'à l'électeur suivant. Quand elle a enregistré votre vote, elle se verrouille et n'est débloquée (par le responsable) que lorsque l'électeur suivant se présente. Bande de petits malins, vous espériez quand même pas arriver à voter deux fois ?
À la fin de la journée, le président du bureau de vote n'a plus qu'à appuyer sur un bouton et les résultats sortent. Ajoutez à cela une batterie au cas où le courant sauterait, des aides pour les personnes visuellement déficientes (des boutons en Braille et en relief, une prise casque) et vous avez le nec plus ultra de la technologie américaine de vote électronique.
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Tout ça, c'est vraiment magique. Au Moyen-Âge, on aurait certainement brûlé ces machines aux cris de sorcellerie et en hurlant qu'il y a un démon à l'intérieur. C'est pas si faux, d'ailleurs, puisque le démon (daemon en anglais) est le nom d'un processus informatique d'arrière plan.
Il est là, mon malaise : ce petit démon qui travaille au fond de l'ordinateur de vote, qui enregistre nos votes et fait toutes ces additions sans se tromper, est-il vraiment un gentil démon ? Ou est-ce qu'un méchant virus l'a perverti ? Pour le savoir, il faudrait le sortir et le regarder à la lumière du jour.
Oops, pardon ! J'arrête ma métaphore et reformule : il faudrait pouvoir relire le code de l'ordinateur de vote. Pour s'assurer qu'il n'y a pas bug ou d'erreur. Ni de tentative de piratage des votes. Parce que tout le monde le sait bien : il n'y a rien de plus simple, pour un informaticien, que d'écrire un programme qui prétende enregistrer nos votes et sortir un résultat tout autre.La preuve : en voici un, assez partisan, écrit pour… je suis sûr que vous trouverez ! (fichier en PowerPoint)
Moins drôle, sans aucun doute, le témoignage de Clint Curtis. Qui déclare avoir été sollicité pour écrire un tel programme (témoignage et interview tous deux en anglais). Je ne sais pas si c'est vrai (le contexte est compliqué), mais hélas, c'est crédible. Et ça, ça me turlupine.
Rassurez-moi ! Il est propre au moins, le code de l'ordinateur de vote ? Vous les programmeurs, vous les bidouilleurs, vous êtes allés le relire ? Heu… Quoi ? Secret commercial ? Secret commercial ? Non, vous avez bien lu. La machine à voter et est protégée par le secret industriel et commercial. En tout cas, c'est ce que le Ministère de l'Intérieur a répondu à Pierre Muller, un informaticien opposé à ces machines et qui avait demandé à en voir plus.
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Revenons dans le hall de ma Mairie, où j'explique à un charmant jeune homme du service Élections que j'ai un malaise avec une machine qui fait ce qu'elle veut de mon vote sans que je puisse la contrôler. Il m'objecte alors que le fameux secret, celui qui me fait tant hurler, sert en fait à protéger la machine. Si on ne sait pas comment elle marche, on ne pourra pas la pirater.
Les bras m'en tombent : la sécurité par l'obscurité ! Même les enfants savent qu'on n'est pas en sécurité en restant dans le noir. Si personne, sauf le fabriquant, n'a accès au code, personne ne verra les bugs et personne ne verra les éventuels piratages. Sauf le fabriquant. Qui, bien sûr, rendra tout incident public. Quitte à détruire sa réputation, son business, son entreprise et se faire seppuku. Bon sang, mais c'est bien sûr !
Écœuré, je suis donc retourné place du marché où trônait, évidemment bien en évidence, le stand de la machine à voter. Assiégé par quelques opposants et défendu par un maire-adjoint un peu énervé. Pauvre homme ! Il espérait expliquer comment marche la machine, il se retrouve face à un autre élu (de l'opposition) qui lui balance des arguments de poids (Hollande, Floride, Irlande, etc).
Mon bon cœur me perdra : je suis venu au secours du défenseur. L'arrachant des pattes de son agresseur, je lui ai demandé de me rassurer. Ce qu'il fit avec un argument, ma foi, fort intéressant : l'argument de la modernité informatique. À savoir : il y a plein d'informatique dans ma vie quotidienne. Dans ma voiture. Quand je retire de l'argent au distributeur (le bankomat). Alors pourquoi avoir confiance dans toute cette informatique et pas dans la machine à voter ?
L'argument est intéressant, mais il est faible. Si l'informatique dans ma voiture déconne, je vais vite m'en rendre compte (ou finir dans un arbre). Si le distributeur ne me donne pas l'argent demandé, j'irai gueuler comme un putois à mon agence. Car je saurai qu'il y a problème. Mais si l'ordinateur de vote change mon vote ou le détruit, je ne le verrai pas et n'en saurai rien !
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C'est alors que le ton a monté : les caméras sont arrivés.
D'un côté, Pierre Muller et Benoît Sibaud, les animateurs des principaux sites internet d'opposition aux machines à voter. De l'autre, Denis Muthuon, le Directeur Commercial Europe de ES&S, accompagné du "service comm." municipal.
Chacun a brandi ses arguments. Du côté opposition, j'avoue que je n'ai pas beaucoup écouté. Je les avais déjà lu sur leurs sites :
Du côté fabriquant, entre deux "vous êtes à la limite de la diffamation" de bonne guerre, j'ai noté une certaine jubilation enthousiaste sur le concept du bulletin papier vérifié par l'électeur. Je cite (l'esprit, pas la lettre) : "Nous, on est prêts. On le fait quand vous voulez. Si ça coince, adressez-vous au ministère de l'intérieur."
Denis Muthuon face à une autre caméra
Une remarque (parfaitement hors sujet) au passage. Je suis surpris que pour défendre la démocratie, tous s'adressent aux caméras, pas aux gens (qui d'ailleurs n'étaient pas là). Pour défendre le droit des gens à s'exprimer et à ne pas être remplacés par des machines, on s'adresse à des machines. Il y a comme l'ombre d'un paradoxe…
Avant de conclure, juste un mot d'éclaircissement sur le "bulletin papier vérifié par l'électeur". L'idée est la suivante : comme il y a des doutes sur la partie électronique des machines à voter, on va, à chaque vote, imprimer un bulletin. Comme ça, on pourra facilement vérifier et recompter. Ce qui implique une question (bête) : si la machine électronique doit être vérifiée avec du papier, pourquoi ne pas en rester au papier ?
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Il y a beaucoup d'arguments contre les machines à voter. Beaucoup d'histoires de votes perdus, d'erreurs d'addition et autres histoires horribles. Ce sont souvent de mauvais arguments : ils sont liés à des défauts de jeunesse. On en trouve autant, et j'oserai dire d'aussi douteux, du côté des partisans de ces machines. Comme celui de Nice Matin, le 24 mars 2005 : "Pour convaincre les plus obtus, toutes les sécurités ont été prises avec batterie de secours, contrôle de virginité de la mémoire avant le vote et machine de remplacement". Le contrôle de la virginité des mémoires, même les Talibans n'avaient pas osé…
Le fond, le cœur du problème, c'est la crédibilité qu'on peut accorder à ces machines. Pour les théoriciens, la crédibilité n'est pas garantie et ne peut l'être. J'ai demandé à Roberto Di Cosmo et Tristant Nitot. Je cite le premier : « " Le vote est malheureusement un cas à part […] en raison d'une exigence qui lui est spécifique : l'ANONYMAT. Si tu renonces a l'anonymat, tout le reste devient facile, presque trivial. Or, malheureusement, en dehors des votes, il n'y a pas vraiment de cas où l'on fait l'expérience d'un système qui doit respecter l'anonymat, et pourtant être fiable/vérifiable.... toute comparaison avec d'autres aspects de la technologie n'est pas pertinente. »
Alors à ce stade, on a le choix. On fait confiance ou on ne fait pas confiance. On accepte de passer d'une urne transparante à un processus opaque, ou on refuse. Mais si l'on refuse, il faut savoir que ces machines sont légales et agréées par le Ministère de l'Intérieur. Maintenant, que vaut cet agrément ? Les machines à voter sont passées sans débat ni concertation. Il est un peu tard, puisqu'on vote dans 15 jours ? Et alors, mieux vaut tard que jamais !
Le seul recours possible consisite à déposer une réclamation lors du vote. Pour ma part, je me baserai sur l'impossibibilé de recompter les bulletins. Sauf à admettre qu'appuyer sur un bouton, c'est compter…
Néanmoins, les partis politiques commencvent à se prononcer contre. Et pas des moindres, puisque le PS vient de le faire. La presse n'est pas plus enthousiaste. Quelques tires se sont déjà prononcés, en termes peu favorables : le Canard enchaîné, Science et Avenir, 01net, Science et vie. Des blogs aussi, sur l'exmple de celui-ci :Padawan. Il y a également une pétition en ligne.
Alors, même s'il y a peu de chance que ces machines passent à la trappe pour cette élection, on peut souhaiter qu'elles ne reviennent pas pour les suivantes.