Quoi? Steve nous a quittés?
Non, non, rassurez-vous, Steve est toujours là.
Sauf que la majorité d’entre nous découvre, un peu tard ce qui est triste, que l’inventeur du Mac, ce n’est pas lui.
Il s’appelait Jeff (ou Jef, on trouve les deux orthographes) Raskin, et avait été engagé par Apple en 1978. Il était l’employé No 31 de l’entreprise.
Et si, après sa démission en 1982 il n’a plus ressenti le besoin pressant de dire au monde qu’en réalité, le génial petit ordinateur, c’était son bébé, c’est que pour lui c’était un bébé parmi d’autres. En soixante et un ans de vie, ce type-là a rendu possibles tant de choses qu’il n’en était pas, si je puis dire, à un bébé près.
Ce qui est le plus étonnant, c’est que Jeff Raskin ait été occulté de la plupart des histoires du Mac. Depuis le 26 février, date à laquelle il a succombé à un cancer du pancréas, tout le monde est au courant parce qu’un premier journaliste attentif a mentionné la chose, et que cela s’est répandu. Je sais déjà que certains lecteurs de Cuk vont lâcher un grand : Bof ! Eux, ils savaient. Mais une petite enquête faite ces jours me permet de vous assurer que 80 % des Mac-istes au minimum, ne savaient pas. Pour eux, le grand inventeur, c’était Steve Jobs.
Vous pouvez ouvrir un boîtier des premiers Mac Plus, vous savez, ceux à l’intérieur desquels on trouve la signature de tous ceux qui ont contribué à créer le Mac : même là, vous ne le trouverez pas.
On se trouve idiot d’avoir loupé un gars pareil, mais bon, essayons de rattraper quelques miettes de connaissances.
La vie de Jeff Raskin
Jeff Raskin était mathématicien, pianiste virtuose, soliste (il a joué avec des orchestres prestigieux), compositeur de musique, Professeur, expert typographe, inventeur - mais il avait aussi été coureur cycliste et une de ses passions était le vol à voile, pour laquelle il a construit des prototypes qu’il essayait lui-même. Une des choses qui l’intéressaient le plus, c’était l’interaction entre l’homme et l’interface électronique, et c’est dans ce domaine qu’il a sans doute travaillé le plus, du moins à partir d’un certain moment de sa vie.
Ceux qui l’ont connu n’hésitent pas : ils disent que c’était un génie. Un programmateur, un ingénieur aéronautique, un compositeur et un interprète de musique génial. Et un bon vivant, qui habitait dans la campagne californienne dans une grande maison depuis les baies de laquelle on voyait les chevreuils venir s’abreuver dans un petit lac tout proche.
Je vous renvoie au curriculum vitae qui se trouve sur son site “si long qu’il en est ennuyeux”, écrivait-il. En réalité, il vous coupe le souffle. Tout ça en soixante ans…
Ici, je vais m’en tenir au Mac.
Jeff, le “père” du Mac
J’ai dit plus haut que Jeff était arrivé chez Apple en 1978. C’est vrai et pas vrai. En réalité, en tant que free-lance, il avait déjà travaillé pour Apple depuis 1976. C’est déjà lui qui avait écrit le manuel pour l’Apple II, sous une forme qui est devenue, entre-temps, un standard de l’industrie informatique.
Mais bon, revenons à 1978, et donnons la parole à Jeff Raskin. À un ami qui lui demandait quel était son meilleur souvenir chez Apple, il répondait : “C’est celui de l’époque du garage des débuts; je jouais au plus fin pour créer la machine de mes rêves; le temps où je créais le Mac; où j’écrivais certains manuels, le BASIC surtout.”
Et quand il parle de créer, c’est bien de cela qu’il s’agit. L’ambition de créer un ordinateur “pour le commun des mortels” (“for the rest of us”), c’était son moteur. Pour lui, il s’agissait de produire une machine qui deviendrait, comme il disait, transparente. On n’aurait plus à y penser une fois qu’on se serait familiarisé avec quelques caractéristiques de base, simples et évidentes. C’est lui qui a inventé le bureau, les icônes, le glisser-déposer, etc. etc. En un mot, l’interface simple du Mac, c’est lui. Et le nom du Mac aussi, soit dit en passant. L’entreprise s’appelait Apple (pomme). Il y avait déjà eu un Apple I et II, un Lisa. Il a donné au nouvel engin le nom de sa variété favorite de pommes : les MacIntosh (un peu comme si vous appeliez votre prochaine invention Boskop ou Reinette).
Le Mac : une naissance au forceps
Voici comment Raskin raconte la naissance du Mac.
Il faut tout d’abord savoir qu’Apple n’était nullement concentré sur cette machine-là. On travaillait avec acharnement sur Apple II et sur Lisa, et on (Steve compris) voyait d’un mauvais œil l’idée d’un ordinateur simple et bon marché, auquel on ne croyait pas - on ne visait pas encore vraiment le grand public.
Raskin, lui, était parti de l’idée qu’il fallait essayer de créer un ordinateur qui serait aussi facile à utiliser qu’une feuille de papier, qui rappellerait en fait une feuille de papier. Un ordinateur si simple que tout le monde pourrait se l’approprier et en faire l’outil indispensable à son travail. Il s’est dit que la clé, c’étaient les logiciels. Il s’agissait donc de mettre au point des softs qui pourraient, pour ainsi dire, s’intégrer à la personnalité de n’importe quel usager. En un mot, il fallait faire simple. Simple, performant et universel - un principe qui a guidé Jeff Raskin dans tout ce qu’il a fait.
Comme Apple se méfiait de ses idées, Jeff a commencé par travailler en cachette, et les quelques ingénieurs qui le secondaient devaient mendier et voler dans les autres divisions d’Apple. Au lieu de freiner l’équipe autour de lui, les difficultés l’ont stimulée, et elle s’est mise à trouver aux problèmes, en peu de temps, des solutions que Lisa cherchait depuis longtemps.
Steve Jobs, auquel on peut reprocher bien des choses, mais qui question marketing a un instinct qui tient, lui aussi, du génie, a fini par se rendre compte que Lisa allait peut-être dans le mur, mais que le petit, là, avait éventuellement une chance. Il a fait une de ces volte-face dont il a le secret : lui qui avait interdit qu’on l’ennuie avec l’idée “sans avenir” d’un ordinateur bon marché utilisable par tous, a quitté la division Lisa et s’est intéressé au petit nouveau.
Hélas, deux génies, aussi différents que Jeff Raskin et Steve Jobs surtout, ça cohabite mal.
En 1982, Steve Jobs annonçait qu’il reprenait le projet, et que Jeff pourrait écrire le manuel.
Mais Jeff Raskin, homme patient et effacé pourtant, n’était pas indûment modeste : il savait bien que l’interface du Mac, c’était lui. Il n’avait pas besoin de perdre de l’énergie dans un confit de pouvoir avec Steve Jobs. Il a démissionné. Steve Jobs ne lui a probablement jamais pardonné de lui avoir tenu tête, et il l’a pour ainsi dire effacé de l’histoire de l’aventure. Et ainsi, lorsque le Mac a été lancé en 1984, il a été associé à Jobs et seuls quelques initiés ont gardé la mémoire du véritable créateur de l’ordinateur “pour le commun des mortels”. Le seul véritable hommage qu’Apple lui ait rendu depuis, ç’a été de lui offrir le millionième Mac produit.
Jeff Raskin et le Mac d’aujourd’hui
Jeff Raskin a continué sur sa lancée, et on trouvera sur son site ses nouvelles idées (géniales, assurent tous ceux qui les ont étudiées) d’interface simple entre l’homme et la technologie. Pour les non anglophones, je traduis ici quelques passages des deux ou trois interviews qu’il a accordées au cours de la dernière année de sa vie.
Un interviewer lui a notamment demandé ce qu’il pensait de l’interface du Mac aujourd’hui.
“C’est une catastrophe. Pour résoudre les problèmes, on développe des trucs supplémentaires, et finalement, pour la complexité, il y a peu de différence entre une plate-forme Mac ou Windows. Ma vision originelle est bien sûr dépassée, aujourd’hui. Mais le principe de s’occuper avant tout de l’usager, de dessiner l’ordinateur en partant de l’interface pour arriver à l’objet, est tout aussi important qu’à l’époque. L’iMac sur une tige, c’était pratique pour économiser de la place, mais l’interface a besoin d’être revue. Apple a oublié ce principe : le bel emballage, c’est de la poudre aux yeux. À longue échéance, le design n’a aucune importance. L’essentiel, après tout, c’est que le travail se fasse, et pour cela, l’idéal serait une interface qui, une fois saisie, ne demande plus aucune concentration particulière.”
Et Jeff donne en exemple HyperCard, qui est pour lui une interface d’une clarté parfaite, dont on peut utiliser ou ne pas utiliser la complexité; il regrette que le développement n’en ait pas été continué pour OS X.
“Si Apple veut retrouver son leadership en matière de simplicité (et c’est bien là ce qui compte pour les usagers, moi compris)”, dit-il dans une autre interview, “il faudrait qu’on sorte du paradigme actuel et que l’entreprise redevienne aussi audacieuse qu’elle a été autrefois. Un jour, j’ai offert à Jobs de me donner une chance en me laissant construire un nouveau système, mais ça ne l’intéressait pas, tout comme cela ne l’avait pas intéressé, au départ, lorsque j’avais proposé le Mac. Il n’a jamais compris les interfaces tant que vous ne les lui aviez pas mises toutes rôties dans la bouche. Alors maintenant, je développe des interfaces pour mon compte, pour simplifier l’accès des ordinateurs au commun des mortels.”
Son jugement de Steve Jobs n’est pas tendre.
“Jobs a toujours voulu être un magnat du divertissement et être à tu et à toi avec les célébrités et les puissants, même du temps d’Apple II. Les ordinateurs ne l’intéressent pas outre mesure.”
En conclusion, Jeff à propos de Jeff
“Pour ce qui est de l’informatique en général et du Mac en particulier, je ne suis qu’une note en bas de page, mais je suis assez fier d’être cette note-là. Le travail que j’ai fait depuis - l’élaboration des principes, le développement de la théorie des interfaces simples qui permettront à plein de monde de poursuivre ce que je voulais faire, cela aussi méritera une note en bas de page, et je n’en veux pas plus.”
Signalons pour terminer que le travail de Jeff Raskin sur des interfaces qui mettent au premier plan les intérêts de l’homme, avant ceux de la machine, est poursuivi par son fils.
Et enfin, voici encore quelques liens pour connaître les idées et le travail de Jeff Raskin: