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Les enfants de la Mary-Céleste

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Photo Louis Vandeskelde

 

Je vendais des tickets pour les autos tamponneuses. Le ciel était chargé, il avait neigé peu auparavant et les toits étaient encore empoussiérés de blanc, on était en avril, c’était normal. Je remplaçais Lucie Girot, pendant qu’une fois de plus, elle était allée voir si sa nièce était revenue chez elle. Cette nièce était lausannoise, elle avait épousé un Glaronnais, dont elle était entre temps veuve.

Nous étions à Näfels. Les Girot, des forains vaudois, y étaient parce qu’un de leurs collègues les avait priés de venir avec leurs autos tamponneuses, les siennes étaient en panne. La fête foraine n’avait pas prévu de grande roue, mais les Girot n’ont accepté qu’à condition de venir avec deux métiers: autos et roue. Ça a marché.

J’étais là par hasard. Enfin, par hasard… Quand j’ai du chagrin, je vais souvent pleurer sur l’épaule de Lucie Girot et de son neveu Pierre-François Clair, qui est mon avocat. Là, j’avais un des plus gros chagrins de ma vie: le compagnon avec qui je vivais depuis plusieurs années, Wim, venait de disparaître dans une catastrophe aérienne, on n’était pas encore certains du point précis de l’océan où son avion avait plongé, et aucun corps n’avait encore été récupéré. Même pas de quoi faire son deuil. La catastrophe s’est produite huit jours après que Sophie, ma secrétaire, et moi avions décidé de prendre quelques semaines de vacances, nous avions travaillé jusqu’à l’épuisement dans les douze mois qui avaient précédé. Sophie était partie vers une île sans courant électrique de l’archipel finlandais, et son silence depuis me faisait supposer qu’elle n’avait écouté aucune radio ni lu aucun journal au moment du naufrage.

Pierre-François, lui, avait appris la nouvelle comme moi, par la radio, et s’était précipité. Lorsqu’il était devenu évident qu’il n’y aurait pas de survivants, il m’avait emmenée de force chez sa tante Girot et avait décrété que je passerais mes vacances avec elle. J’étais apathique de chagrin, je me suis laissé faire. Ces vacances coïncidant avec le déplacement à Näfels des forains, on avait ajouté à la caravane «la chambre d’amis» (une roulotte), et on m’avait mise au travail. Marie Machiavelli, enquêteuse et experte comptable à Lausanne était devenue vendeuse de tickets, nettoyeuse, et, il va de soi, comptable à Näfels: faire la caisse, c’était après tout ma spécialité.

Näfels organisait une kermesse pour marquer le six cent vingt-cinquième anniversaire d’une bataille qui avait été décisive à l’époque – le 9 avril 1388, les paysans glaronnais, aidés par les Schwyzois, avaient battu les nobles et puissants Habsbourg. 

Un soir, les forains avaient envahi une des places de Näfels. Le lendemain, pendant que les malabars montaient la roue et les autos tamponneuses, pendant qu’autour d’eux d’autres forains montaient d’autres métiers, Lucie avait décidé d’aller rendre visite à Valérie, dite Val, sa nièce.

Elle était revenue perplexe.

«Je suis entrée parce que ce n’était pas fermé à clef, il y avait des restes de repas sur la table, mais personne n’était là. Le sac à main de Val était sur le buffet, je n’ai pas trop osé fouiller.»

Aujourd’hui, on était là depuis quatre jours, elle avait fait une dernière tentative, et je supposais que cette fois avait été la bonne, car elle est restée absente plus longtemps que d’habitude. Eh bien non.

«Elle habite dans une maison qui appartient à la famille de son défunt mari; aux autres étages il y a également des membres de la famille. Je suis allée sonner aux portes. Personne n’a rien vu, personne n’a d’idée. Ça ne les regarde pas. Mais tu sais quoi, Marie? Ils me cachent quelque chose.»

«Pourquoi veux-tu qu’ils te cachent quoi que ce soit?»

«Je ne sais pas. Le fait est qu’ils ne s’attendaient pas à me voir, que leur attitude est tout juste en deçà de l’hostilité, et que ni la belle-mère de Valérie, qui vit au rez-de-chaussée, ni son beau-frère qui vit au deuxième ne semblaient alarmés par cette absence. Or depuis quatre jours rien n’a bougé dans l’appartement.» Elle a agité un porte-clefs. «Cette fois, j’ai ramassé les clefs et le sac de Val en partant, et j’ai fermé.»

J’aurais dû me dire que cela ne me regardait pas, et me contenter de hausser une épaule, mais l’instinct a pris le dessus.

«Montre-moi ce sac.»

Elle me l’a tendu. 

«Pour ces choses-là, il faut une spécialiste, j’étais sûre que tu…»

«A Näfels, mes moyens sont limités, Lucie. Je n’ai même pas Sophie pour me seconder. Ils sont allés à la police?»

«Ils prétendent que oui; on leur aurait dit qu’il fallait attendre. Pour qu’on considère qu’un adulte majeur et bien portant a disparu, il faut quelques jours, à ce qu’il paraît. Mais à franchement parler, je n’y crois pas. Tu devrais voir ces gens – faméliques, hostiles. La belle-sœur m’a même dit qu’elle ne voyait pas pourquoi on s’occuperait de quelqu’un qui ne faisait pas partie de la famille.»

«Charmant!»

Il était six heures du soir, un vendredi, nous n’avions pas le temps de discuter plus avant, la foule se pressait aux carrousels.

Ce n’est que très tard, en allant me coucher (le sac de Val sous le bras), que j’ai pensé à consulter mon téléphone portable: l’inspecteur Léon, de la Gendarmerie vaudoise, avait essayé plusieurs fois de m’atteindre, et avait fini par me laisser un message: appelez-moi quelle que soit l’heure. Léon est divorcé, et reçoit ses enfants un week-end sur deux. Il faut croire que ce n’était pas un de ces week-ends-là, sinon il n’aurait pas dit, «quelle que soit l’heure». 

J’ai appelé. Une sonnerie a suffi:

«Léon.»

Sa voix était parfaitement réveillée.

«Machiavelli. Bonsoir, vous…»

«Ah, mon Dieu, Marie, vous m’avez fait du souci.»

«Moi?»

«Oui, vous. Je vais à votre agence, elle est fermée, j’y retourne le lendemain, encore fermée, il a fallu que je rencontre Pascal, votre voisin, pour apprendre que vous êtes en vacances. Ça ne m’a pas rassuré, car depuis dix ans que je vous fréquente, je ne vous ai jamais vue partir en vacances.»

«Si j’énumérais les expertises comptables que j’ai faites depuis un an, les crimes que j’ai résolus, les coups de main que je vous ai donnés, vous comprendriez que Sophie et moi étions au seuil de l’épuisement. Vous aviez besoin de mon aide?»

«Rien d’essentiel. L’affaire est réglée, entre temps. Je vous rappelais pour m’assurer que vous allez bien.»

«Vous êtes attendrissant, Inspecteur. Je vous rassure: je ne me suiciderai pas par désespoir. J’ai juste la sensation que mon cœur pèse une tonne. Ou peut-être est-ce mon estomac.»

Il a ri.

«Ah, me voilà tranquillisé! Je…»

«D’ailleurs, puisque je vous ai au bout du fil, c’est moi qui voudrais vous demander un service.» J’ai résumé en deux mots ce que je savais de Val. «La famille prétend être allée à la police, mais ils n’ont pas convaincu Lucie. Je me demandais si vous auriez pu faire une vérification de routine.»

«Ce n’est pas précisément…»

«Oui, je sais que c’est probablement contraire aux règlements. Dites-vous que la peut-être disparue est vaudoise, ça vous donne un prétexte.»

Il a soupiré.

«Vous êtes irrésistible. Je ferai ça demain à la première heure.»

«Merci, Léon. Elle s’appelle Valérie Korner, nom de jeune fille Pilet, elle est née à Lausanne le… Mon Dieu, mais elle est jeune!»

«Ça vous surprend?»

«Idiot de ma part. Veuve, je voyais une trentenaire, mais Val Korner a vingt-quatre ans.»

«Je m’en occupe, Mac, et je vous rappelle.»

«Merci, Léon. Dormez bien.»

Il n’a pas dû dormir longtemps. Le lendemain, il était tout juste dix heures qu’il m’appelait déjà:

«Rien dans les hôpitaux, rien dans les hôtels, rien dans les aéroports, aucun billet de train nominal. Rien dans les morgues non plus. Je ne peux rien faire de plus pour vous, Mac, Glaris n’est vraiment pas mon turf.»

«Ce n’est pas le mien non plus, et mon allemand n’est pas subtil. Je ne sais pas ce que je vais pouvoir faire, mais Lucie est sûre qu’étant, comme elle dit, une spécialiste, je vais pouvoir résoudre l’énigme.»

«Appelez-moi si vous avez besoin d’une assistance officieuse.»

«Merci.»

A première vue, le sac de Val n’offrait pas d’explication à sa disparition: pas de papiers d’identité, mais téléphone portable, chargeur, poudrier, porte-monnaie. Elle n’avait pas dû emporter grand-chose. Toute réflexion faite, il m’a semblé que le moyen le meilleur, quatre jours après, c’était d’aller à la police, si les suppositions de Lucie étaient justes. Mais je n’avais aucun pouvoir, et je ne savais pas si Lucie, en tant que tante de la peut-être disparue, était une parente assez proche.

 Le week-end, il avait fallu travailler avec énergie. Les Girot avaient eu raison de m’emmener avec eux presque de force: cela me changeait les idées, me permettait de constater que je n’avais pas oublié mon allemand, cela m’amusait, même, par moments, quand j’arrivais à oublier mon chagrin. J’avais même réussi à voler un quart d’heure par-ci, par-là pour aller faire un tour sur la grande roue. D’en haut, la vue était magnifique, les montagnes enneigées grandioses. On percevait mieux le dessin de la ville, avec ses maisons basses ponctuées de bâtiments imposants. Et puis on voyait la campagne autour, le champ de bataille, saupoudrés de neige et recouverts d’une légère brume qui rendait le paysage féérique.

L’un dans l’autre, avant que je puisse m’occuper vraiment de cette Val inconnue, on était lundi.

Lundi matin à neuf heures, nous sonnions chez le frère; les Korner vivaient dans une maison isolée, un peu à l’écart de l’agglomération. Le frère est venu ouvrir, et rien qu’en le voyant j’ai été sûre. Un fanatique. Il nous a rembarrées avec brutalité, nous a déclaré dix fois que nous n’avions aucun droit, que «nous ne comprenions pas». 

«Mais cela ne vous inquiète pas, que votre belle-sœur soit introuvable depuis bientôt une semaine? Que dit la police?»

Je posais la question pour la nième fois, et il faut croire que je l’avais suffisamment exaspéré, car il a soudain explosé:

«Cette catin, cette pute, je m’en lave les mains! Cela ne m’intéresse pas de savoir ce qu’elle est devenue. Non, je ne suis pas allé à la police, elle n’a pas disparu, elle est partie avec un homme, comme la chatte en chaleur qu’elle est.»

Il nous a interdit d’aller «déranger» sa mère, mais lorsque nous sommes arrivées au rez-de-chaussée j’étais suffisamment irritée pour ne pas hésiter: j’ai poussé la porte de la mère, elle n’était pas fermée à clef, nous sommes entrées.

Et c’est là, après un long échange d’insultes, des dénis, la proclamation x fois répétée que Val était une femme perdue, que Mme Korner mère a fini par lâcher que son fils cadet aussi avait disparu, et que «cette catin» s’était tout simplement enfuie avec lui.

«Un garçon de tout juste vingt ans. Elle l’a pourri. Avant elle, il n’était pas comme ça.»

«Comme quoi, Madame Korner?»

«Il ne priait plus avec nous. Tous les prétextes étaient bons pour sortir, ils riaient ensemble, derrière notre dos. Ils riaient de nous

«Et où pensez-vous qu’ils soient?»

Elle a eu un rire mauvais.

«Oh, ils ne peuvent pas être bien loin. Ils sont partis sans argent, sans bagages, sans rien. Ils se terrent dans une cabane de pâturage, je suppose.»

«Vous n’êtes pas inquiète? Au moins pour votre fils…»

«Ce n’est plus mon fils! C’est un mécréant.»

En sortant de la maison, nous sommes allées tout droit à la police.

Nous avons été reçues par un commissaire Schmid, homme charmant, un enfant du pays qui avait vécu dix ans à Montpellier et parlait un français teinté à la fois de provençal et d’allemand, ça a simplifié les choses. Les Korner n’avaient signalé aucune disparition.

«C’est vrai que nous attendons pour classer quelqu’un parmi les disparus, mais nous faisons tout de même aussitôt les vérifications élémentaires: hôtels, hôpitaux, morgues, aéroports.»

«Euh… Il faut que je vous avoue… J’ai demandé à un ami, inspecteur à la Gendarmerie vaudoise, de faire ces vérifications. Je…»

Il a eu un geste.

«Vous avez bien fait. Et ces recherches, on va les refaire de toute manière, on est trois jours plus tard, tout peut être arrivé.»

«Pour une raison que nous avons peine à comprendre», a dit Lucie, «les Korner n’ont pas l’air de s’inquiéter. L’appartement était ouvert et désert, il y avait un repas sur la table, rien ne semblait manquer.»

«On dirait que vous me racontez l’histoire de la Mary-Céleste», a remarqué le commissaire.

«La Mary-Céleste?»

«Vous savez, ce voilier qui voguait sur l’océan sans équipage: lorsqu’un autre navire l’a abordé, la table était mise, le café encore chaud, tous les effets personnels des marins étaient là, mais il n’y avait personne à bord. Depuis qu’on me l’a racontée, lorsque quelqu’un disparaît comme ça, je me dis: il s’est fait sa Mary-Céleste.»

Nous nous sommes regardés un instant en silence.

«A vrai dire», a fini par admettre le commissaire Schmid, «ces Korner nous ont déjà été signalés. Eux et deux ou trois autres familles. Une sorte de secte, à ce qu’il paraît. Des fanatiques religieux, en tout cas. Je me demande si on n’aurait pas dû prendre au sérieux les rumeurs.»

«Quelles rumeurs?»

«On a reçu une lettre anonyme accusant la famille d’avoir assassiné le mari de votre nièce. Malheureusement, à ce moment-là, il avait déjà été incinéré. On n’a pas pu aller voir.»

Lucie a poussé un petit cri.

«Ils ont tué Val!»

«Non, non, Madame, méfions-nous des conclusions hâtives. Il y a eu un certificat de décès en bonne et due forme, on a vérifié, Hans Korner est mort d’un arrêt du cœur dû à une malformation cardiaque.»

«Quel âge avait-il?»

«Vingt-sept ans, si je me souviens bien.»

«Vous ne trouvez pas que c’est un peu tôt pour mourir d’un défaut cardiaque?», a demandé Lucie, amère.

«Oui, mais cela arrive.»

Le commissaire nous a promis de faire de son mieux.

«Je vous appelle, ou je passe faire un tour sur votre grande roue.»

«Vous êtes le bienvenu, Commissaire.»

Lorsque nous sommes revenues à la roulotte des Girot, Lucie a appelé Pierre-François, son neveu, à Lausanne il est mon avocat.

«Je vais me constituer partie civile pour Val, a aussitôt dit Pierre-François. «En attendant, je vais demander à votre commissaire qu’il fasse une perquisition.»

Là-dessus, j’ai fait quelque chose à quoi, si j’avais été dans mon état normal, j’aurais pensé longtemps avant: j’ai allumé le téléphone de Val. Juste à temps, la charge était pour ainsi dire épuisée, et je n’aurais pas eu son code.

Un message de Swisslos: «Votre ticket de loterie est gagnant».

J’ai cherché et trouvé sur le téléphone l’application de Swisslos, et j’ai trouvé ainsi les numéros qu’elle avait joués. Puis j’ai ouvert mon ordinateur portable, je suis partie à la recherche du site de la loterie, j’ai regardé les numéros gagnants… bing! Les mêmes que ceux qui étaient dans le téléphone de Val. Elle avait cinq des six bons numéros: cela rapportait, sur ce tirage-là, près d’un million et demi de francs. J’ai cherché le ticket officiel (forcément en papier); il brillait par son absence.

L’instinct a été plus fort que ma bonne volonté: l’inspecteur Schmid était charmant, je n’avais aucune envie de le fâcher, mais je préférais être en territoire connu. J’ai appelé Jean-Marc Léon.

«Je voudrais que vous réussissiez à convaincre quelqu’un à Swisslos de nous donner le nom de celui, ou plutôt de celle qui a gagné le deuxième prix la semaine dernière. Ma secrétaire trouverait ça en deux temps trois mouvements, mais elle est en vacances en Finlande, sur une île déserte.»

«Oui, mais moi je suis policier, je n’utilise pas de méthodes illicites.»

«Allez, Léon, soyez chic, tentez. Expliquez l’affaire, l’inquiétude de la famille, on veut juste savoir si elle est en vie. Si elle va bien.»

Il a beaucoup bougonné, mais il a fini par s’exécuter, et, quels qu’aient été les moyens dont il s’est servi, il nous confirmait deux jours plus tard que ce ticket gagnant là avait été encaissé par Valérie Pilet.

Là-dessus, la commémoration de la bataille, dite Procession de Näfels, a eu lieu, sous le soleil – ce qui n’est pas toujours le cas, le 9 avril 1388 la neige avait été le meilleur allié de Suisses, toutes les chroniques le disent. Le dimanche suivant, nous avons plié bagage et sommes retournés en Suisse romande. 

Le commissaire Schmid était venu faire un tour sur la grande roue, je l’avais accompagné, et quelque part au-dessus des toits il avait fait un geste vers un bâtiment ancien sur notre gauche.

«Vous devriez aller visiter le Palais Freuler, si vous ne le connaissez pas encore. Il a été conçu recevoir Louis XIV, qui n’est pas venu: ça vous montrera la manière dont on pratique l’hospitalité dans notre région.»

Je me suis promis de visiter Näfels et la région le jour où j’aurais retrouvé la forme. 

Les Girot avaient un engagement du côté de Genève, et je suis rentrée chez moi, le cœur lourd. Encore une semaine à passer avant que Sophie ne rentre et que je puisse me noyer dans le travail. 

Je n’ai pas eu le temps de broyer du noir. J’avais à peine fini de déballer mes affaires que Pierre-François m’appelait.

«Peux-tu venir à mon cabinet, maintenant, toutes affaires cessantes?»

«Oui, bien sûr, mais pourquoi?»

«Parce que j’ai quelque chose à te montrer dont je n’aimerais pas parler par téléphone.»

Je me suis donné un coup de peigne et j’ai couru prendre le métro.

Dans le bureau de Pierre-François, il y avait le jeune couple le plus beau que j’aie jamais vu. Lui était grand, très noir de cheveux, les yeux brun clair. La jeune femme était blonde et élancée, et ressemblait vaguement à Pierre-François, j’ai tout de suite compris:

«Vous êtes Val.»

Elle a souri timidement.

«Oui. Et voici Nicolas Korner, mon beau-frère.»

«Val est ma cousine», est intervenu Pierre-François, «j’ai demandé à un des détectives que j’emploie occasionnellement de la retrouver.»

«Et comment a-t-il…?»

«Je t’expliquerai comment une autre fois, Marie, écoute plutôt l’histoire de Valérie.»

Val avait rencontré Hans Korner à Lausanne, cela avait été le grand amour, et ils s’étaient mariés. Ce n’est qu’une fois qu’elle était arrivée à Näfels que certains traits de caractère de son mari qu’elle avait tout juste trouvés curieux ont pris tout leur sens.

«J’ai compris qu’il sortait d’une famille qui faisait partie d’une secte. Il y avait “nous”, les élus, et “eux”, tous des ennemis. Hans, qui avait paru si entreprenant à Lausanne, était en fait sous la coupe de son frère aîné, qui exigeait de ses deux cadets une soumission totale.»

«Hans était faible, c’était peut-être sa santé», est intervenu Nicolas dans un français fortement teinté d’allemand. «Il s’est laissé faire. On devait expier, jeûner, autrefois, notre père nous fouettait pour chasser le diable, je me suis parfois demandé si mon frère aîné n’en faisait pas autant avec ses enfants. Mais pour tout le reste… Moi, je ne me suis jamais laissé faire. Déjà tout petit, je me suis promis de me sortir de là. J’ai fugué une ou deux fois, mais j’étais trop jeune, j’ai toujours été repris.»

«Lorsque je me suis retrouvée à Näfels», a repris Val, «je suis tombée des nues, je ne m’étais absolument pas attendu à ça. J’ai trouvé un travail de secrétaire à mi-temps, et chaque fois que je rentrais ma belle-mère venait me faire la morale. Une femme reste chez elle. Fais plutôt un enfant, qu’elle me disait. Elle a dit à Hans de cacher mes pilules contraceptives, vous vous rendez compte? Une fois que Hans est mort, je n’avais qu’une envie, partir. Quand je l’ai dit, ils ont menacé de m’enfermer, de me retrouver “même au bout du monde”. C’étaient des fous.» Une pause, elle a eu un rire amer. «Si j’avais su que les Girot venaient à Näfels, nous aurions attendu, mais quand j’ai découvert que j’avais gagné un million et demi au Loto, je n’ai pas hésité. Ils étaient tous en haut en train de faire leurs prières, leurs flagellations, j’ai croisé Nicolas dans l’escalier…»

«Elle m’a dit: “Si tu veux, on peut s’en aller et ne jamais revenir. On a un quart d’heure pour disparaître.” Je n’ai pas posé de question. Nous sommes sortis séparément, nous sommes retrouvés à Ziegelbrücke. Nous n’avons même pas pris nos téléphones portables, pour qu’on ne puisse pas nous repérer.»

«Mais il fallait bien que vous encaissiez le million et demi?»

«Par bonheur, j’avais enregistré mon billet à Zurich un jour où je m’y étais rendue», a dit Val. «Nous sommes allés à Genève avec nos derniers sous, j’ai ouvert un compte discret dans une banque privée et j’y ai fait verser le million et demi. Il fallait qu’on soit sûr de cet argent, nous n’avions plus rien.»

Pierre-François les a regardés tour à tour.

«Et maintenant?»

«Maintenant, nous allons disparaître dans le vaste monde, pour que les Korner ne nous retrouvent jamais. Il faut peut-être encore qu’on vous dise que nous soupçonnons tous deux l’aîné des Korner d’avoir tué Hans. Il lui en voulait d’avoir épousé une femme sans morale – moi. Hans avait un défaut cardiaque, mais le médecin m’a dit qu’il pouvait vivre longtemps avec un minimum de précautions. Et un mois après, il était mort. J’ai toujours pensé que son frère y était pour quelque chose.»

Nicolas a enchaîné.

«Il fallait que nous nous en allions.»

Ils allaient se lever, je les ai retenus.

«D’ici, vous n’allez pas partir comme ça, vous devez une explication au commissaire Schmid, qui vous cherche depuis plus de huit jours.»

«Mais si…»

«Je vais l’appeler», est intervenu Pierre-François, «je lui suggérerai de venir ici.»

«Ce n’est pas son genre d’avertir les Korner, à mon avis», ai-je ajouté, en espérant ne pas me tromper.

Le commissaire Schmid est venu le lendemain, sans se faire prier. Il a écouté toute l’histoire en silence, et a conclu:

«Si vous ne voulez vraiment pas que les Korner vous retrouvent, il ne faut pas rester en Suisse.»

«Nous n’en avions pas l’intention.» 

«Il faut que je mette mon patron au courant», a dit Schmid, «mais cela n’ira pas plus loin. Officiellement, ce sera comme pour la Mary-Céleste. On n’a jamais su ce que j’équipage était devenu. Du moins c’est ce que veut la légende, car en réalité, le destin de la Mary-Céleste a été étudié à fond, et on a une assez bonne idée de ce qui a dû se passer.»

«Mais nous, nous préférons la légende», a dit Nicolas avec un petit sourire.

Deux jours plus tard, les deux jeunes gens s’évanouissaient dans la nature. Je les soupçonne d’avoir passé la frontière à pied et d’avoir pris un avion ou plus probablement un train. Ils nous ont promis de donner de leurs nouvelles, mais nous n’y croyions pas trop.

Sophie est rentrée, notre vie a repris son cours ordinaire, Näfels n’a bientôt plus été qu’un souvenir haut en couleur, presque oublié jusqu’au jour où l’inspecteur Schmid m’a téléphoné.

«J’ai pensé que cela vous intéresserait de savoir que la maison Korner a brûlé. Quelqu’un y a mis le feu.»

«Vous ne pensez pas…?»

«Une vengeance des tourtereaux? Non, il n’y a pas de raison. Les Korner s’étaient fait pas mal d’ennemis à Näfels. Cela dit, je crois plutôt que le fils Korner est devenu complètement fou, et que c’est lui qui a mis le feu à la baraque. Tout laisse à penser que l’incendie a été provoqué à l’intérieur.»

«Et alors?»

«Mme Korner mère est morte étouffée par la fumée, les enfants se sont sauvés par miracle en se glissant le long de la gouttière avant qu’elle ne brûle, leurs parents ont été carbonisés.»

«Et qu’allez-vous faire?»

«Je vais prendre contact avec les tourtereaux et leur demander de prendre en charge leurs neveux, ils sont en état de choc. Ils ont cinq et sept ans; des enfants battus, à mon avis.»

«Val nous avait dit qu’ils battaient les enfants pour les exorciser. Et comment allez-vous trouver les tourtereaux?»

Il a ri.

«Vous ne croyez pas que j’allais les laisser s’envoler sans me préoccuper de leur destination? Ils sont au Canada, et c’est tant mieux pour eux que je sache où ils se trouvent, ils sont ainsi exclus de la liste des suspects si l’incendie s’avère criminel.» Une pause. «Notre canton est petit, mais nous sommes une police moderne, nous avons accès aux mêmes moyens que les grands cantons, d’ailleurs nous travaillons avec eux.» Encore une pause. «Quant à moi, je sais que j’ai l’air inoffensif, mais je suis tenace, et j’ai décidé de garder un œil sur nos tourtereaux: ils se sont mariés, vous le saviez?»

«Non.»

«Je me demande parfois, si meurtre il y a eu, si c’est vraiment le frère aîné qui a étouffé le pauvre Hans.»

«Inspecteur!»

Il a ri.

«Ce sera à jamais une hypothèse, il n’y a plus de preuves. Tout ce monde vivait dans une atmosphère malsaine, ils se sont rendus mutuellement fous, je crois. Les tourtereaux sont partis juste à temps – ou peut-être pas, qui sait…» Un silence. «Allez, on va s’en tenir à la légende de la Mary-Céleste: péripéties inexplicables, et inexpliquées.»

 

Anne Cuneo © 2013

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La Mary-Céleste, peintre inconnu

Cette histoire inédite est une commande, elle paraîtra en allemand, sous une foirme un peu différente, dans le catalogue d'une exposition dédiée au crime.

Pour qui veut s'informer sur la Mary-Céleste, c'est ici.

13 commentaires
1)
Saluki
, le 17.12.2013 à 05:54
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Merci Anne !

Merci de m’avoir presque mis en retard : j’ai dévoré cette aventure ! Vivement la prochaine…

5)
Madame Poppins
, le 17.12.2013 à 13:14
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Je suis certainement la plus grande fan de Marie et cherche toujours un moyen de gagner le briquet qu’elle garde au fond de son sac ;-)

Merci !

6)
iMaculée
, le 17.12.2013 à 18:39
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Palpitant ! Quand je lis avec appétit et que je regrette d’arriver au bout du morceau de choix, c’est très très bon signe. Il serait peut-être temps que je lise “Gravé au diamant” et “Mortelle maladie” que j’ai commandés sur Amazon il y a déjà quelque temps… Sinon, une question : parle-t’on également de “naufrage” pour une catastrophe aérienne ?

7)
Franck Pastor
, le 17.12.2013 à 20:08
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Miam, une aventure de Machiavelli !

Ch’tite question, cette aventure-là, chronologiquement, se situe avant celles qui ont été publiées sur cuk.ch, non ?

8)
Anne Cuneo
, le 18.12.2013 à 09:24
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Ch’tite question, cette aventure-là, chronologiquement, se situe avant celles qui ont été publiées sur cuk.ch, non ?

Pas du tout, consulte tes classiques ;–)) et tu verras qu’elle se situe chronologiquement en dernier,

9)
jibu
, le 18.12.2013 à 12:49
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je la garde au chaud pour ce weekend. Merci pour cette nouvelle aventure.

10)
Anne Cuneo
, le 18.12.2013 à 18:44
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Sinon, une question : parle-t’on également de “naufrage” pour une catastrophe aérienne ?

Il m’a semblé que dans la mesure où l’avion s’était abîmé en mer, c’était possible.

Il serait peut-être temps que je lise “Gravé au diamant” et “Mortelle maladie” que j’ai commandés sur Amazon il y a déjà quelque temps…

a) Pourquoi chez Amazon et pas chez l’éditeur, Bernard Campiche, qui envoie rapidement. Je n’achète plus rien sur Amazone depuis que j’ai appris les conditions de travail et les salaires en-dessous de toute décence.

b) J’espère que vous ne serez pas déçu(e?). c’est un autre monde. Ce sont mes tout premiers livres, j’en ai écrit de très différents depuis, la nouvelle-ci-dessus comprise.

12)
Anne Cuneo
, le 18.12.2013 à 21:51
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et en numérique, on peut les trouver quelque part tes livres?

Mon éditeur y travaillait, je ne sais pas précisément où il en est. Le mieux, c’est de lui poser la question directement: info@campiche.ch

13)
zit
, le 29.12.2013 à 13:57
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Ah mais ça fait bien plaisir d’avoir des nouvelles de Marie, merci, Anne.

z (toujours un bon moment en sa compagnie, je répêêêêêêêêêête : vive la lecture)