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Léonce et Léna – une pièce, un ballet

Jeudi dernier, en très mauvaise forme (j’avais une crève monumentale), je me suis traînée, le soir, à l’Opéra de Zurich parce que je n’avais pas envie d’avoir perdu le prix du billet, acheté parce qu’on m’annonçait Léonce et Léna sous forme de ballet. Mais l'enthousiasme n'était pas de la partie. 

Sous forme de ballet?

J'ai eu une ou deux occasions de voir, puis d’étudier Léonce et Léna (pour une mise en scène qui ne s’est finalement pas faite faute de moyens). Et puis j’ai eu la sensation de connaître Georg Büchner plus intimement lorsque je suis venue habiter dans l’appartement que j’occupe depuis une quinzaine d’années dans la vieille ville de Zurich.

Voilà ce que je vois depuis ma fenêtre.

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J'habite à l'étage jardin, et en levant la tête, je vois la fenêtre de ce qui fut un jour l'habitation de Georg Büchner.

Ici vivait Georg Büchner, sa fenêtre donnait sur cette cour, et c’est là qu’il est mort. (Accessoirement et hors sujet, c’est aussi dans une des maison de cette rangée, donnant sur cette même cour, que vivaient Lénine et sa femme juste avant de retourner à Moscou en 1917.) Je me suis dit que Büchner et moi avions une vue similaire depuis nos fenêtres, et qu'en se penchant, il aurait pu voir chez moi.  Un voisin, quoi.

Je me suis dit que j’allais m’informer sur Büchner.

Et j’ai ainsi découvert que la personne qui avait écrit (entre autres choses) Léonce et Léna, Woyzeck et La mort de Danton avait moins de vingt-trois ans.

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Georg Büchner vers 18 ans (Aquarelle anonyme)

Que pendant le vingt-trois ans et demi où il a vécu (du 17 octobre 1813 au 19 février 1837), ce garçon avait réussi à être docteur en médecine, chercheur scientifique, politicien progressiste fondateur d’une Société des droits de l’homme (il était condamné à mort en Allemagne et a dû chercher refuge d’abord à Strasbourg puis à Zurich), docteur en biologie de l’université de Zurich; au moment où le typhus l’a emporté, il était professeur adjoint à la Faculté de médecine de cette même université de Zurich.

Ces vies fulgurantes, comme il y en a un certain nombre dans le domaine de la création ou de la recherche, me fascinent et m’attristent toujours, car je ne peux m’empêcher de m’imaginer de ce que ces génies précoces auraient encore pu faire. Imaginez si Victor Hugo était mort à 23 ans: on n’aurait jamais eu Les Misérables, Notre-Dame de Paris, Hernani, Ruy Blas, Les Châtiments….

Büchner est resté pour moi un cas à part, parce qu’il a été mon voisin. Lorsque j'étais dans le quartier où elle se trouve, je suis allée plus d’une fois visiter sa tombe, sur une colline qui surplombe la ville, que l’on atteint par un petit funiculaire qui s’arrête non loin.

Mais je reviens à jeudi dernier. A Léonce et Léna sous forme de ballet.

Je n’en attendais pas grand-chose.

Léonce et Léna est une pièce complexe.

On peut résumer le premier degré en quelques phrases: Léonce, prince du minuscule état de Popo, est forcé par la raison d’Etat d’épouser la princesse Léna de la principauté de Pipi. Il ne la connaît pas, il a décidé de se marier par amour, et s’enfuit par conséquent en compagnie de son valet. 

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Le prince Léonce et son valet Valerio en fuite (William Moore, en bleu, et Arman Grigoryan, photo Judith Schlosser)

Léna aussi veut faire un mariage d'amour ou rien. Et elle s'enfuit du château de son père (accompagnée de sa gouvernante).

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La princesse Léna et sa gouvernante en fuite (Katja Wünsche, en blanc, et Sarah-Jane Brodbeck)

Dans leur fuite, les deux jeunes gens se rencontrent, ne se connaissant pas ils ne se reconnaissent pas, et ils tombent éperdument amoureux l'un de l'autre. Ce coquin de destin leur a joué un tour. Ils se marieront tout de même, s’étant librement choisis.

Un roman à l’eau de rose.

Eh bien non.

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Léonce et Léna sont tombés amoureux l'un de l'autre, mais ils ne savent pas qu'ils auraient dû se marier par décret. (William Moore, Katja Wünsche, photo Bettina Stöss)

D’abord, à l’époque de Büchner, un ou une noble qui refuse de faire un mariage de raison avec le ou la partenaire qu’on a choisi pour lui ou elle, cela équivaut à une révolte politique. Pendant toute l’époque romantique, le mariage d'amour est une revendication constante, et on oublie souvent, vu de notre perspective, que de grands auteurs comme Beaumarchais, Jane Austen, les sœurs Brontë, Stendhal, Victor Hugo, etc., écrivent des œuvres qui revendiquent l’amour librement choisi et s’opposent au mariage pour raison d’économie, d’Etat ou autre.

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Le Roi – autoritaire et incompétent, un bouffon dangereux. (Felipe Portugal, photo Judith Schlosser)

Büchner s’inscrit dans ce mouvement, et Léonce et Léna illustre parfaitement les revendications de l’époque. Il les lie aussi à la tyrannie d’un roi arbitraire, qui ne pense qu’à soi, aux intrigues d’une cour corrompue qu’il dépeint d’une plume acerbe et ironique.

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La cour – un amas d'intrigants serviles (photo Bettina Stöss)

On rit sans arrêt, dans Léonce et Léna, ce qui n’empêche que tout le monde en prend pour son grade, de bas en haut de l’échelle sociale. Le simple nom de Pipi et Popo pour les deux principautés est une forme de critique de l’état de l’Allemagne de l’époque, divisée en petits royaumes régis par des despotes qui ne veulent pas entendre parler de changement et sont prêts à tuer sans merci pour que rien ne change.

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Le peuple – discipliné et ensouciant (photo Judith Schlosser)

Tout ça dans un ballet?

Je n’y croyais pas.

Mais, sans un mot, car il n’y a que la musique, tout est dit. La pièce est un chef-d’œuvre. Le ballet aussi.

La chorégraphie est splendide, l’humour constant, la musique (un pot pourri de musiques romantico-sentimentales agrémenté de quelques blues) et le grand orchestre qui la joue parfaits, l’esthétique, la virtuosité des danseurs – la magie du spectacle est là, entière.

Je suis sortie exaltée, ma crève un instant oubliée, en rentrant j’ai tout de suite exprimé mon enthousiasme sur mon blog. Mais il était tard, et je m’en suis tenue à l’essentiel.  Je vous invite à vous y rendre pour voir quelques photos qui ne sont pas ici, j’ai puisé dans le dossier de presse pour illustrer mon propos.

Si vous avez l’occasion d’être à Zurich d’ici au 15 juin (on ne sait jamais), et que vous avez une soirée de libre où le ballet se joue, je ne peux que vous encourager à y aller. Je crois qu’ensuite le ballet sera en tournée, alors surveillez bien, et n’hésitez pas.

Il y a trois distributions différentes des personnages principaux, quelqu’un qui les a tous vus me dit que l’ensemble est tellement fort qu’on ne remarque pas de différence. Vous pouvez donc y aller en toute confiance.

 

PS. Je n'ai pas mis de liens pour les pièces de Büchner et notamment Léonce et Léna; en français les explications de Wikipedia sont misérables, je vous conseille l'anglais ou l'allemand si vous connaissez ces langues.

6 commentaires
1)
thomas
, le 14.05.2013 à 10:37
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Ca met l’eau à la bouche! Malheureusement, il ne reste que des places à 130CHF pour les soirs où je pourrais y aller… Espérons que je croiserai un jour leur tournée par hasard!

2)
Anne Cuneo
, le 14.05.2013 à 12:00
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Il y a encore deux représentations au Juni Festwochen, en faisant vite, il reste peut-être des places. Les prix de l’Opéra sont véritablement un problème. Le nouveau directeur a parlé de populariser l’Opéra, et ils se vantent toujours de leurs billets à 20 ou 40 francs, mais il y en a très peu, ils disparaissent avant le début de la saison, et la réalité, c’est que les bonnes places coûtent une fortune (entre 130 et 290 francs suivant les spectacles), et que très rapidement il ne reste que des places chères.

Par hasard, je suis allée voir Léonce et Léna un soir ou c’était «sponsorisé», je ne sais trop ce que cela signifie. Les prix allaient de 20 à 75 francs. Le public était plus populaire que d’habitude. Je connais une des danseuses du corps de ballet, elle m’a dit que c’était la meilleure soirée de toutes, le public était moins blasé et l’enthousiasme sans borne: 20 minutes d’applaudissements et d’acclamations!

Mais la soirée était exceptionnelle: le reste du temps c’est cher, et moins enthousiaste à ce qu’il paraît.

3)
Migui
, le 14.05.2013 à 12:18
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Merci, Anne, pour cette tranche de culture: âgé de presque 45 ans, je ne me suis jamais rendu à l’Opéra. Je n’ai pas l’impression que ça m’amuserait, mais qui sait?…

Comme toi, je suis toujours sensible aux lieux chargés d’histoire, notamment quand tel ou tel personnage y a vécu.

Je suis amusé de voir la photo de Büchner, que tu décris comme un “progressiste”: son style et son teint pâle me font plutôt penser à Marcel Proust qu’à un “gaucho”… Mais c’est vrai, il ne faut jamais se fier aux apparences!

4)
Anne Cuneo
, le 14.05.2013 à 18:29
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Je suis amusé de voir la photo de Büchner, que tu décris comme un “progressiste”: son style et son teint pâle me font plutôt penser à Marcel Proust qu’à un “gaucho”…

Sous ces allures de fonctionnaire propret et un peu terne (si on en croit les rares images de lui qui subsistent), Büchner était un vrai gauchiste de l’époque: disciple de Saint-Simon et de Blanqui, partisan de la Révolution de 1830, fondateur d’une société pour les droits humains – ceux dont il était le sujet ne s’y sont pas trompés: il était condamné à mort, et c’est pour cela qu’il était allé chercher refuge à Zurich. Il suffit de lire ses textes mordants pour se convaincre que, oui, les apparences trompent.

5)
Anne Cuneo
, le 14.05.2013 à 18:33
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âgé de presque 45 ans, je ne me suis jamais rendu à l’Opéra. Je n’ai pas l’impression que ça m’amuserait, mais qui sait?…

Je suis allée une fois à l’opéra à sept ans, voir un opéra pour les enfants. J’en ai gardé toute ma vie l’émerveillement, mais j’y suis rarement allée, parce que c’est généralement au-dessus de mes moyens.

Les opéras ont beau être subventionnés à mort, ils dépensent un argent fou, notamment en cachets mirobolants pour les stars, et les places ne sont pas, quoi qu’ils en disent, à la portée du commun des mortels.

Mais cela vaut d’être vu au moins une fois. C’est magnifique.

6)
Anne L
, le 17.05.2013 à 04:21
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Un très grand merci, Anne, pour cet article qui rappelle combien il est important, je crois, de mettre l’art au cœur de nos vies, de le penser comme un ami ou de se sentir lié à un artiste, et ce même au-delà du temps comme vous le faites avec Büchner. L’histoire que vous partagez avec lui est très touchante ; et vous avez raison, toutes ces vies d’artistes enfuies trop tôt, que seraient-elles devenues ? J’y ai souvent pensé en étudiant Rimbaud et en tentant de le faire aimer ensuite, serait-il revenu un jour à la poésie ou aurait-il choisi d’autres soleils encore ? Nous ne le saurons jamais ; comme pour Büchner, Radiguet et tant d’autres, on pourrait citer aussi quelques rockers partis trop jeunes, je crois qu’il est hélas des génies qui sont appelés à n’être que des fulgurances.

Vivant trop loin et par manque de temps, je ne pourrai pas voir ce ballet et j’en suis désolée parce que votre enthousiasme et votre jolie plume ne m’auraient pas quittée en y assistant. Parfois, on a un peu peur d’aller voir des ballets ou des opéras, et pourtant on en sort souvent bouleversé, c’est vraiment une belle expérience.

Merci aussi pour ces lignes fort justes sur le mariage d’amour dans la littérature ; oui, les romantiques voulaient briser bien des barrières, et avant eux d’autres auteurs, même si leurs « revendications » étaient celles de leur époque, on peut penser à Marivaux par exemple, à Racine, Molière, Corneille, à Chrétien de Troyes même, je crois que la littérature s’accommode assez peu des conventions sociales et donne souvent une chance aux sentiments d’exister, et c’est probablement pour cela qu’on l’aime aussi. De tout cœur merci de nous la faire aimer encore davantage !