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La légende de la chaise…

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L'éclat d'émeraude ouvrit ses yeux cristallins et se sentit à l'étroit.

"Je suis serré," soupira-t-il.

Une petite voix répliqua:

"Il y a des honneurs qu'il faut savoir mériter."

L'éclat fut très surpris:

"Qui donc répond à mes questions?"

"Moi, la particule d'argile verte, d'argile verte. Tu es un éclat de l'émeraude sacrée de la déesse Nu-Wa, n'est-ce pas? N'est-ce pas?"

"Mais... certainement. Tu dois en être un aussi, puisque tu me réponds, seules les émeraudes de la déesse communiquent entre elles."

"Oui, je suis émeraude comme toi, comme toi, mais beaucoup plus petite. Nous sommes ici par accident. Par accident."

"Pourrais-tu me dire OU nous sommes? Et pourquoi nous sommes si serrés? Et comment se fait-il que tu te répètes sans arrêt?"

"Nous nous sommes perdus dans un alliage d'aluminium. Un alliage d'aluminium pour lequel il faut utiliser des extraits d'argile. Nous nous étions si petits, si petits que nous n'avons pas été éliminés. Moi, je ne suis qu'une particule, mes pensées sont minuscules, je me répète pour ne pas en perdre le fil. Je ne suis même pas sûre qu’ils me verraient à travers leurs microscopes. Voilà pourquoi je suis franchement contente de te rencontrer. Tu représentes déjà une masse, tu vas pouvoir me dire ce qu'il va advenir de nous. Moi j'ai essayé, mais je n'arrive pas à me projeter dans l'avenir. Trop minuscule. Trop minuscule."

"Je suis peut-être un peu plus grand, mais je dors depuis des siècles. Des siècles."

Il s'arrêta, confus de s'être répété. Puis: "Mets-moi au fait, veux-t? Que faisons-nous ici? Et d'abord où sommes-nous?"

"Nous sommes dans un alliage d'aluminium. D'aluminium."

"Tu m'en diras tant! Qui nous a mis là?"

"Nous faisons partie d'un prototype."

"Un prototype, voyez-vous ça! C'est quoi, un prototype?"

"Dis donc, tu ne vas pas continuer comme ça indéfiniment... Tu es un éclat de la déesse Nu-Wa, quand même. Tu disposes de la science infuse, tu n'as pas besoin de moi pour te renseigner."

"C'est vrai, mais je suis encore tout endormi - et puis on est serré dans cet alliage, ça rend la réflexion difficile. Explique-moi ce que c'est que le prototype dans lequel nous sommes. Je te promets qu'après, je ferai l'effort de tout comprendre."

"Une chaise. Tu sais, un instrument pour s'asseoir. Pour s'asseoir."

"Je suis endormi, pas stupide! Une chaise, je vois ce que c'est."

"Cette chaise-ci est destinée à une fête nationale qu'ils appellent "la Landi" et qui va avoir lieu l'année prochaine, 1939 d'après leurs calculs, dans ce pays où nous sommes arrivés depuis peu, l'Helvetie."

"Pour qui est-elle cette chaise?"

"Oh, pour tout le monde, pour tous ceux qui viendront à cette fête, en tout cas. Le type qui a fait le prototype, c'est un jeune homme que je trouve sympathique. J'aurais même un peu le béguin pour lui. Ils l'appellent Coray. Hans Coray."

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Un silence. L'éclat d'émeraude se projetait dans l'avenir.

"S'il t'est aussi sympathique que ça, ce Coray," finit-il par dire, "nous devrions lui faire un cadeau."

"Cadeau? Cadeau? Mais parfaitement, un cadeau! Tu as une idée?"

"Il me semble avoir vu..." Silence concentré. "Il me semble voir... Ce prototype est trop compact, trop lourd. Quand on empilera les chaises les unes sur les autres, elles seront impossibles à transporter. Je te propose que nous joignions nos forces pour lui donner une idée. Un beau rêve, peut-être."

"Quel genre de rêve? De rêve?"

"Cherchons dans le répertoire."

Ils cherchèrent. Pesant et soupesant dragons enchantés, nacelles célestes, ottomans magiques, lits de nuages et j'en passe. Les écartant les uns après les autres. Jamais le sympathique Coray n'en tirerait une inspiration. Il venait de temps à autre à son atelier, tournait autour de son lourd prototype et secouait la tête - ce n'était pas encore ça. Les jours passaient, la Landi approchait, il allait falloir commencer à fabriquer la chaise. L'usine attendait. Coray n'était toujours pas satisfait. Mais la bonne idée se faisait attendre.

Et puis, par un beau soir d'automne, Coray fut saisi d'une irrésistible envie de s'asseoir - là, par terre, devant la chaise. Il fut saisi d'un urgent besoin de la fixer, de la fixer. Et peu à peu ses yeux se fermèrent, et il se mit à rêver de sa chaise, de sa chaise. Elle flottait dans les airs, elle avait des ailes, elle luisait de mille feux et tout d'abord il ne comprit pas ce que c'était. Mais soudain il vit: c'étaient des lunes, des dizaines de pleines lunes qui couvraient sa chaise, la trouaient, la rendaient si légère qu'elle s'envolait.

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Il se réveilla en sursaut.

Voilà l'idée qu'il cherchait depuis des semaines, l'idée qui ne voulait pas venir.

Il se précipita à sa planche à dessin et dessina une chaise différente de toutes celles qu'on avait vues jusque-là.

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"Qu'est-ce qu'il fait, qu'est-ce qu'il fait?" demanda la particule qui ne voyait rien.

"Patience, je regarde," dit l'éclat en se projetant. Il plongea son regard cristallin et vit...

"Superbe!" s'exclama-t-il en gloussant. “Aluminium léger, on n'a jamais vu ça. Empilable! Superbe!”

"Quoi superbe, quoi superbe?" gémit la particule, "Je ne vois rien!"

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"Il a dessiné une chaise couverte de lunes. Et puis les lunes sont tombées et il est resté dix fois six ouvertures sphériques. Et tu sais quoi? Je me suis projeté dans l'avenir."

"Et alors, et alors?"

"Dans cent ans, elle existera encore, cette chaise. Ils en feront des milliers, des centaines de milliers. Mais notre Coray n'en tirera aucun bénéfice. Il oubliera de la breveter."

"On ne pourrait pas faire quelque chose, quelque chose?"

"On peut en tout cas s'arranger pour que tous ceux qui viennent sachent que c'est nous - enfin lui - qui avons inventé la chaise à lunes. Coray sera content. Les gens qui s'y assoiront seront contents. Lorsqu'ils fermeront les yeux, ils éprouveront un peu de notre énergie, elle les fera voyager, loin, très loin, sans que jamais ils ne doivent quitter notre chaise. Voià le cadeau que nous pouvons faire à Coray. Et aux autres. Allons-y."

"Qu'est-ce qu'on fait, qu'est-ce qu'on fait?"

"Que veux-tu qu'on fasse? On se retrousse les cristaux et on se met au travail. Et si on essaie de faire du tort à Coray, on contacte la presse."

Ainsi fut fait. La chaise vit le jour, et servit pendant toute l'Exposition nationale de 1939, qui fut un étrange mélange de tradition et de modernité – la chaise, né d'un mythe, étant une des choses qui on vécu et prospéré le plus longtemps. On la trouve aujourd'hui dans tous les musées du monde.

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(Photo Ringier, 1939)

Oh! Elle a passé de mauvais moments: on l'a piratée, copiée avec moins de trous. Mais aujourd'hui, un siècle après la naissance de Hans Coray et vingt ans après sa mort, la chaise est enfin brevetée, fabriquée selon les spécifications de son créateur, et toujours aussi belle et confortable.

Et si vous ne croyez pas à ses vertus magiques, asseyez-vous, fermez les yeux et laissez-vous aller. Vous verrez. Elle vous emmènera très loin.

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(Photo Ringier, 1939)

 

Toutes les photos non signées viennent de la société Westermann à Zofingue

8 commentaires
2)
Saluki
, le 28.05.2012 à 16:15
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Il y a quelques jours, il y avait, dans ’’Le Monde’’, une autre belle histoire, mais beaucoup moins poétique!

C’est ici

3)
PhilSim
, le 28.05.2012 à 19:55
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Il est étonnant que cet inventeur ait eu besoin du génie des particules d’argile pour trouver une solution à son problème, et n’ait pas trouvé simplement lui-même…

Car, cet objet, sous une forme certes simplifiée, existe de longue date, et fait même intimement partie de l’histoire (la grande et la petite).

En effet, on voit bien qu’il s’agit, ni plus ni moins, d’une chaise percée… Enfin plutôt plus, vu le nombre de trous…

Mais la honte me saisit de ramener un élan poétique au niveau du caniveau ; je sors donc…

4)
Iris
, le 28.05.2012 à 22:41
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Pour essayer la “Landi” et toutes les autres chaises mythiques, allez faire un tour au Vitra Design Museum juste après Bâle. Un musée magnifique et atypique qui séduira les amateurs de design et d’architecture.

5)
fxc
, le 28.05.2012 à 23:46
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Pour essayer la “Landi” et toutes les autres chaises mythiques, allez faire un tour au Vitra Design Museum juste après Bâle. Un musée magnifique et atypique qui séduira les amateurs de design et d’architecture.

A Bâle il y a aussi des trous.

ne me cherchez pas, Je suis allé jouer avec Philsim

6)
zit
, le 29.05.2012 à 19:06
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Ah, ça me parle, cette histoire !

J’aimerais tant que de si sympathiques petites particules viennent m’inspirer dans mon prototypage actuel (un banal et peu enthousiasmant boîtier d’alimentation), mais, je ne me souviens jamais de mes rêves…

z (bien belle histoire, en tout cas, je répêêêêêêêêêêêêêêête : et je ne connaissais pas la parenté entre l’émeraude, l’argile verte et l’aluminium)

7)
Anne Cuneo
, le 29.05.2012 à 20:14
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Il est étonnant que cet inventeur ait eu besoin du génie des particules d’argile pour trouver une solution à son problème, et n’ait pas trouvé simplement lui-même…

Sait-on vraiment si même les plus grands génies n’ont pas besoin, de temps à autre, quand une idée coince, quand l’imagination est en panne, de l’aide de quelque particule, d’émeraude ou autre. Sans être un génie, j’ai souvent fait l’expérience que soudain… Alors que j’étais vraiment au stop complet… Un petit vent, l’air de rien… Bref, ne ricanons pas trop des particules d’argile, la matière dont nous sommes tous faits, si vous réfléchissez bien.