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Âme de bronze, chapitre 12

Ame de bronze

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Chapitres précédents:

 

Les chapitres précédents d’un roman policier sont trop difficiles à résumer. Nous y renvoyons le lecteur: le feuilleton paraît le dimanche et peut être consulté en ligne.

 

XII

 

Mohammed ben Salem a été libéré, et Pierre-François m’a juré qu’il serait sur les bancs de l’École polytechnique le lundi suivant.

Nous rentrions de l’enterrement d’Olga, auquel avaient participé un nombre impressionnant de ses élèves, anciens élèves, collègues et amis. Elle avait vraiment su gérer efficacement ses deux personnalités: on n’avait évoqué que des heures passées en repas plantureux, en courses d’école idylliques, en leçons captivantes. Elle avait, d’après Iris, consommé autant d’amants que de mouchoirs en papier: pourtant, ce n’était pas de sexualité que les hommes présents parlaient, mais de qualités intellectuelles. Tant mieux.

Ce sont le directeur de son collège et Iris qui ont fait fonction de famille. Nous n’avions réussi à trouver ni cousins ni oncles ou tantes, personne – pas plus que le mystérieux Gauthier, son fils. Après de patientes recherches, nous avions une certitude: il ne vivait pas en Suisse, et il devait avoir quitté le pays tôt dans la vie. Il n’avait laissé de trace dans aucune administration, et rien dans les papiers d’Olga n’a permis de le trouver.

Nous arrivions donc au bureau, que nous avions fermé pendant la cérémonie, et j’étais en train de passer en revue ce qu’il me restait à faire avant de boucler définitivement l’affaire Carlyle (j’avais hâte d’en être débarrassée), quand le téléphone a sonné.

«C’est Franz Suter», a dit Sophie, «il y avait au moins trois messages sur le répondeur, mais il faut croire qu’il est pressé.»

«Franz est un spécialiste de ce genre de comportement. Il laisse de longs messages à chaque fois qu’il téléphone, mais en réalité il n’a pas confiance dans les répondeurs.»

Sophie me l’a passé.

«Alors? Ça va la belle?»

«Modérément. On rentre d’enterrer la dernière maîtresse de Carlyle.»

«Sans blague! Raconte-moi ça.»

J’ai raconté, presque en entier.

«Et toi?» me suis-je enquise. «J’allais t’appeler pour savoir où tu en étais.»

«Tu veux que je te dise? Je trouve que certains de nos parlementaires me dépriment. Il y en a qui sont honnêtes comme d’honnêtes boy-scouts, qui bossent comme des fous pour le bien public et qui pensent rarement à eux-mêmes. Ils font ça parce que ça les intéresse. Malheureusement, il y en a aussi qui ne sont là que parce qu’ils servent les intérêts des lobbies les plus divers, et en même temps ils veulent tout bouffer, faire une belle carrière, s’en mettre plein les poches et par-dessus le marché faire bonne figure.»

«Et Varek fait partie de cette dernière catégorie.»

«Précisément. Et en plus, il se comporte comme un gamin. Il fait les choses en cachette, en espérant qu’on ne le prendra jamais avec les doigts dans le pot de confiture. Mais le pot de confiture est tellement éculé que l’attraper, c’est facile. Si on ne l’a jamais coincé jusqu’ici, c’est que personne ne pense à aller voir dans ce placard-là. Il suffirait pourtant qu’un journaliste perspicace fasse une vraie enquête, et ce serait le grand scandale.»

«Nom d’un chien, Franz, tu es mûr pour un traité de philosophie. Tout ça pour me dire que ce pilier de bénitier est vraiment un obsédé sexuel.»

«Mince, alors! Tu le savais!»

«Même si j’en avais douté, Olga Vannery me l’a confirmé.»

«J’ai trouvé des témoins, appelons-les comme ça. Il fréquente les bordels, mais pas n’importe lesquels. Des maisons où l’on pratique le sado-masochisme. Et c’est un grand amateur de vidéos. Il achète et échange à tour de bras. Ce n’est pas Citizen Kane qui l’intéresse, si tu vois ce que je veux dire. Tous les trafiquants de porno le connaissent.»

«Tu avoueras que pour un type qui prêche la politique du bénitier c’est pour le moins curieux.»

«Je vois très bien ce qui a pu arriver: le beau-fils a découvert le pot aux roses, il a dû offrir ses services. Varek, qui ne sait probablement pas juger les hommes, s’est dit qu’avec son beau-fils, il serait couvert. Une fois que le beau-père a mordu, Carlyle a dû le faire chanter comme un pinson, j’imagine. Varek avait une réputation à sauvegarder, son parti, il a continué à poser à l’homme tout dévoué à sa famille. Tu parles! Il a pratiquement dû vendre sa fille à ce sadique, pour le faire taire. À propos, Betty s’est inscrite à l’Université. Elle veut devenir vétérinaire.»

«Bravo! Tu l’as vue?»

«Je me suis dit qu’il ne devait plus lui rester un seul ami, après tout ce temps, je l’ai emmenée au cinéma, un soir. Et une autre fois au théâtre, j’ai même invité la grand-mère, j’adore cette femme.»

«Moi aussi. Je l’admire, en tout cas. Tu ne vas pas séduire Betty, j’espère?»

«Ma chère Marie, si un homme touchait Betty, en ce moment, elle se casserait. Jusqu’à ce qu’elle refasse confiance à l’un de nous, il va falloir du temps. Non, je l’ai toujours trouvée sympathique, nous sommes de vieux partenaires de tennis, pour moi c’est une petite sœur. Actuellement, c’est de quelqu’un dans mon genre qu’elle a besoin. Un jour, elle rencontrera l’homme qu’il lui faut, si elle arrive à se remettre de celui qu’elle a eu.»

«Je le lui souhaite.» Je n’y croyais pas trop. J’ai préféré changer de discours.

«J’ai longtemps pensé que c’était peut-être Varek qui avait tué ou fait tuer Carlyle. Mais Jean-Marc Léon est persuadé que c’est la Mafia. Il n’est jamais venu voir du côté de Berne, et ce n’est pas le genre de mec qui se gênerait, s’il avait un soupçon. Quant à moi, j’avais l’intention de rencontrer Varek, mais maintenant que le dossier est clos, je vais laisser tomber. Il reste le hold-up du train, bien entendu, mais je ferai comme tout le monde, je croirai à la coïncidence.»

Après avoir raccroché, j’ai demandé à Sophie:

«On a des nouvelles de Samuel Swift?»

«Oui, son assistant, un certain Derek, a téléphoné pour savoir quand vous seriez là, Monsieur Swift voulait vous parler.»

«Il vous a laissé un numéro, j’imagine. Passez-le-moi.»

Elle me l’a passé. Il avait quitté Genève la veille, avec Pierre-François, parti régler les détails de la donation (c’était le nom officiel) de l’oncle Francis.

«Alors, Samuel, bien rentré?»

«Très bien. Dites-moi, pourquoi ne m’aviez-vous rien dit, à propos du viol d’Iris?»

«Mon cher Samuel, j’ai bien vu qu’elle vous plaisait, mais je n’ai pas pour habitude de raconter tout de go les affaires de mes amies à leurs soupirants éventuels. Le lendemain, vous auriez pu l’avoir oubliée.»

«C’était miraculeux. Encore un quart d’heure et je serais parti. Heureusement que vous êtes arrivée. Je n’aurais pas abandonné, mais cela aurait pris des semaines, des mois peut-être. Tandis que vous, qui saviez, avez tout de suite compris de quoi il retournait, et vous avez su provoquer la catharsis.»

«C’est très joliment exprimé. Je vous remercie. Je vous souhaite beaucoup de bonheur, en tout cas, Iris est une femme formidable. Et maintenant, dites-moi, où en êtes-vous avec les Carlyle?»

«Tout est arrangé, les papiers ont été signés ce matin, Pierre-François va venir me chercher pour aller déjeuner, et ensuite il rentre en Suisse.»

«Parfait. Vous avez vu les oncles?»

«Nous nous sommes fait conduire par Derek chez l’oncle Francis, et j’ai convoqué les deux autres au rendez-vous.»

«Ils sont venus?»

«Bien entendu. J’ai usé d’arguments persuasifs.»

«Et alors?»

«Vous comprenez, que l’oncle Francis sorte un million, c’est une chose. Mais ce qui m’importait, à moi, c’était qu’il n’abuse plus de ses étudiants.»

«Bien sûr. Et qu’avez-vous fait?»

«J’ai dit que j’exigeais qu’il démissionne de son poste. J’ai dit que si j’entendais ne serait-ce qu’un murmure, je le dénoncerais sans pitié. Je dois admettre que Pierre-François, avec ses airs courtois, peut être extraordinairement menaçant sans même dire un mot. Il fixait l’oncle Francis sans ciller, avec une tête de Jugement dernier. Dans cette famille, le seul type bien, c’est le banquier: c’est peut-être un salaud en affaires, mais il est correct – et propre. Il a dit: “Quand je pense qu’on a mis Thomas pratiquement sous tutelle, et que toi on t’a laissé en liberté, ça me dégoûte.” Il a averti qu’il ne se tairait pas pour préserver l’honneur de la famille. “Les gens sauront faire la différence”, a-t-il assuré. Je crois que je peux être tranquille, de ce côté-là. Le banquier est plus efficace que les flics. Pendant que j’y étais, j’ai aussi dit au député que je connaissais assez bien ses affaires, vous auriez dû voir sa tête! On s’est quittés très bons ennemis. Demain, je déjeune encore avec le banquier. Après quoi, pendant deux mois je ne détecte plus rien, je vais à l’hôpital. Si tout va bien, je marche dans trois mois, et je cours dans six.»

«Félicitations.»

«Si vous avez besoin de quoi que ce soit, adressez-vous à Derek, il vous aidera.»

«Je n’en doute pas.»

Nous nous sommes fait toute sorte de vœux et avons raccroché.

Plus tard, pendant que nous buvions notre thé, Sophie a sorti:

«J’ai réfléchi. Je crois que vous avez fait une gaffe.»

«Laquelle?»

«Le poignard.»

«Quoi, le poignard?»

«Il est resté chez Olga Vannery, et si quelqu’un s’avise…»

«Ma chère Sophie! D’abord, il était en piètre état, il a été touché par une balle. Mais ce qui en restait, je l’ai ramassé – de même que la douille de ma balle – pendant que vous prépariez le sac d’Olga, et en rentrant de Genève, l’autre soir, j’ai fait un petit détour par les rives du Rhône. S’il n’a pas coulé à pic, le poignard qui a peut-être tué Carlyle vogue en Méditerranée, à l’heure qu’il est.»

«Parfait, je ne dis plus rien.»

«C’est ça, ne disons plus rien, passons à autre chose.»

Aussitôt décidé, aussitôt mis en œuvre. Nous sommes retournées à nos créances et autres broutilles. Notre vie est redevenue ordinaire.

Ce qui n’a pas empêché, quelques jours plus tard, Jean-Marc Léon de venir me voir à mon bureau. Cela m’a étonnée: nous ne nous étions jamais rencontrés ailleurs qu’au bistrot.

«J’ai congé, aujourd’hui», a-t-il dit en se laissant tomber dans mon fauteuil miteux.

«Vous faites des heures supplémentaires, alors?»

«Pas du tout. Je vous rends une visite privée.»

Cela m’a légèrement inquiétée. Qu’est-ce qu’il voulait?

«Vous avez quelque chose à me dire.»

«Oui. En privé. L’inspecteur Léon a bouclé l’affaire Carlyle. Mais moi, Jean-Marc, j’ai réfléchi.»

«Ah, bon?»

«Ce n’est pas la Mafia qui a tué Thomas Carlyle.»

«C’est qui alors?»

«C’est Olga Vannery.»

«Vous sortez ça de votre chapeau… Comme ça…»

«Elle l’a tué parce qu’il était arrivé à la dégoûter, j’imagine. Le personnel du Palace m’a raconté quelques histoires à vous faire dresser les cheveux sur la tête, et j’ai fini par faire le lien entre la maîtresse de Carlyle dont on me parlait ici et là et cette Olga Vannery. Vous m’aviez déjà raconté l’histoire du violeur, le reste a suivi par déduction.»

Je l’ai regardé.

Je n’avais pas l’intention de trahir la confiance d’Olga, même si je n’approuvais pas ses agissements.

«Vous ne dites rien?»

«Que voulez-vous que je vous dise? Je ne peux empêcher personne de travailler du chapeau et de déduire des choses. J’absorbe vos renseignements. Je les trouve intéressants. Je n’ai rien à dire. Et vous? Vous allez rouvrir le dossier?»

«Non. Justice a été faite sans mon intervention. Madame Vannery laisse des centaines d’adolescents éplorés pour lesquels elle était un exemple, je ne vais pas détruire ça. Pour qu’ils soient à tel point désillusionnés qu’ils en deviennent cyniques, non merci. À cause d’un salaud qui n’a eu que ce qu’il méritait, en plus. Votre réaction me prouve que j’ai raison, c’est uniquement pour la voir que je suis venu. Mon rapport est rendu, Carlyle a été assassiné par la Mafia.»

«Parfait. Et le train? Vous savez qui a fait le hold-up?»

«Pas encore. On finit généralement par trouver, mais il faut du temps. Ça n’a rien à voir avec Carlyle, en tout cas.»

«Et les cassettes pornos?»

«Les Mœurs s’en occupent toujours. Ils sont sur les dents, avec toutes les affaires qui pleuvent de partout, maintenant que le tabou a enfin commencé à tomber.»

J’hésitais à parler de Varek dans ce contexte, c’est comme s’il avait lu dans mes pensées.

«Quoi qu’il en soit, Carlyle faisait chanter Varek, ça c’est sûr. Il aimait sans doute le faire souffrir. C’est comme ça qu’il était, Carlyle, j’en ai acquis la conviction. Un de ces types qui arrachent les pattes des mouches pour les voir gigoter.»

Un silence.

«Je peux vous offrir quelque chose? Thé? Café? Whisky?» ai-je fini par proposer, poliment.

«Allons plutôt boire un pot au Café du Grutli.»

«Bonne idée, allons-y.»

Pendant que nous sirotions nos Campari, il m’a surprise une fois encore.

«Mac, vous n’avez jamais songé à entrer dans la police?»

«Vous êtes fou? Qu’est-ce que je ferais dans la police?»

«Avec les antécédents que vous avez…»

«De quels antécédents parlez-vous?»

«Votre ancêtre…»

«Oh, non! Léon, ne me faites pas mourir de rire! Tenez, vous mériteriez presque mon briquet en plaqué or. Sérieusement, qu’est-ce que je ferais dans la police?»

«Vous seriez inspectrice de la criminelle.»

«Vous êtes vraiment fou. Moi je suis agent d’affaires.»

«Peut-être. Mais je voudrais vous faire remarquer que nous sortons d’une affaire extrêmement complexe, que vous avez résolue toute seule.»

«C’est différent. C’était dans mon propre intérêt, par peur. Parce que je voulais être sûre que je n’étais pas manipulée. Heureusement, je n’intéressais pas Carlyle, je n’étais pas son genre de victime.»

«Bien entendu. Je suis persuadé qu’il est venu vous voir convaincu que vous ne retrouveriez pas son argent, et qu’il pourrait ensuite vous manipuler à sa guise. Mais vous avez retrouvé Henri Dumoulin sans difficulté. Et là, je serais même prêt à parier que vous avez réussi à lui faire peur.»

«Léon, vous êtes adorable. Et vous vous faites une trop haute opinion de moi. Je vous assure que c’est par hasard que j’ai trouvé quelques réponses.»

«Bon, je n’insiste pas. Mais si vous êtes un jour au chômage, venez à la police. Je pousserai votre candidature.»

«Je m’en souviendrai. Pour l’instant, je reste agent d’affaires.»

Lorsque nous sommes sortis, il faisait tout à fait nuit. L’hiver précoce ne s’était pas dégonflé comme tant d’autres années. Telle une praline nappée de chocolat, la Suisse entière, l’Europe même, était toujours enrobée de neige. Je me rendais soudain compte que nous étions à quelques jours de Noël. Absorbée comme je l’avais été je ne m’en étais, jusque-là, pas aperçue.

Le grand sapin qui se dresse chaque année au beau milieu de la place de la Palud n’avait, cette fois, pas besoin des cheveux artificiels des anges pour faire hivernal.

Jean-Marc Léon et moi sommes descendus à pas lents jusqu’à la statue de la Justice, et tout à coup je me suis souvenue:

«Predigerhof! Je sais!»

«Qu’est-ce que vous avez trouvé, encore?»

«Vous vous souvenez que lorsque nous sommes allés identifier Carlyle à Zurich nous sommes allés boire un pot dans un bistrot juste en face de la bibliothèque, le Predigerhof? Et que je me demandais ce que cela me rappelait?»

«Et alors?»

«C’est au Predigerhof que Vladimir Ilitch est allé avec les siens boire un dernier verre avant de prendre le train pour la Russie, en 1917, et devenir Lénine.»

«Je ne vois pas le rapport avec Carlyle.»

«Ne soyez pas borné, Jean-Marc. On peut s’intéresser aussi à autre chose qu’au monde du crime. Ça n’a aucun rapport, si vous voulez le savoir. C’est un point anecdotique de l’histoire européenne. Une simple question restée en suspens dans ma tête.»

«Pendant tout ce temps?»

«Ben oui, puisque je n’avais pas la réponse. Mon inconscient a continué à chercher.»

Il m’a regardée à la lueur des guirlandes de loupiotes qui décoraient la place et a secoué la tête. Il devait me trouver frivole.

L’Armée du Salut avait installé sa tirelire en forme de chaudron au milieu de la place, et trois jeunes hommes en uniforme bleu à passements rouges, dont l’un avait une guitare, chantaient:

 

Noël, Noël, nous venons du ciel

T’apporter ce que tu désires,

Car le bon dieu, au fond du ciel bleu

Est chagrin lorsque tu soupires.

Je ne sais pourquoi, cela m’a fait penser à Olga, à ses désirs démesurés, hors du commun, qui lui avaient valu de rencontrer un homme qui lui avait, dans ce domaine, tout apporté, puis tout pris, y compris le bonheur de sa meilleure amie. Je ne sais pas ce que pensait de tout ça le bon dieu au fond du ciel bleu: moi, ça m’a donné le cafard. Mais je n’ai rien dit. Jean-Marc Léon et moi nous sommes serré la main, nous nous sommes souhaité de joyeuses fêtes, et sommes partis chacun de notre côté.

Je suis descendue par la rue du Pont, et j’ai tourné à gauche, direction Rôtillon.

De petits flocons blancs tourbillonnaient sur le macadam de la rue Centrale, cette autoroute à quatre pistes qui menait à mon bureau. Dernièrement, on avait commencé à démolir les maisons les plus délabrées du vieux quartier, et devant nos fenêtres il y avait un trou béant. J’ai repensé une fois de plus aux arbres et au vallon d’autrefois, et à l’eau du Flon, qui coule désormais dans le noir, solitaire, loin au-dessous de nous, canalisée sans doute, prisonnière des conduites de la civilisation.

 


***

 

Post Scriptum

 

 

 

 

All sorrows can be borne,

if you put them in a story.

 

Toute douleur devient supportable,

si on en fait une histoire.

 

Hannah Arendt

(Correspondance)

 

 

 

Le décor étant réaliste (on y reconnaîtra notamment la ville suisse de Lausanne, décrite avec une certaine fidélité), on serait peut-être tenté de chercher des personnes réelles derrière les personnages de cette histoire.

Cela serait vain.

Toutes les situations sont certes prises dans l’océan des faits divers qui nous submerge chaque jour. La vie et les journaux nous en offrent une multiplicité qui dépasse de très loin l’imagination la plus fertile. Mais les faits divers dont je me suis inspirée sont utilisés dans le cadre d’une fiction.

Toute ressemblance avec des personnes existantes, des situations concrètes, des événements authentiques, ne saurait être que fortuite, toute homonymie ne peut être qu’accidentelle.

Seul le viol est vrai.

À cette nuance près que le violeur n’est pas mort. Ayant purgé la peine prévue par la loi, il y a longtemps qu’il a quitté sa prison, lui. L’écrivain Sue Grafton, abandonnée sans argent avec ses trois enfants par un mari volage, raconte: «Pendant des mois, j’ai passé des nuits blanches à mettre au point l’assassinat de mon ex-mari. Mais je savais que je raterais mon coup et que je me ferais prendre; j’ai fini par le commettre dans un livre.» C’est ainsi qu’elle a écrit son premier polar. Le meurtre symbolique l’a remise d’aplomb.

Je me suis dit que sa solution en valait bien une autre.

 

Je dédie ce livre à toutes celles et à tous ceux – amies et amis, collègues, policiers, avocats et juges – qui m’ont aidée dans les moments les plus difficiles.


***

 

Un grand merci à Maître Marco Mona, avocat, qui a bien voulu vérifier tout ce qui, dans cette histoire, touche aux problèmes juridiques.

 

 

© Bernard Campiche éditeur, CH 1350 Orbe (Suisse)

«Ame de bronze» a été réalisé par Bernard Campiche avec la collaboration de René Belakovsky, Béatrice Berton, Marie-Claude Garnier, Marie-Claude Schoendorff et Daniela Spring. Photo de couverture: Laurent Cochet.

 

7 commentaires
1)
Anne Cuneo
, le 09.11.2008 à 09:06
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Ce petit mot pour vous confirmer que – vous l’aurez compris – Ame de bronze est terminé (j’aurais dû ajouter le mot FIN, Okazou, mais bon, ce sera pour la prochaine fois) et pour vous dire que

– le sondage indique que ceux qui se sont exprimé ont envie que ça continue (le sujet a été consulté par 130 personnes environ, 16 ont voté, 15 pour); – il n’y aura rien la semaine prochaine pour marquer le passage d’une aventure à l’autre de Marie Machiavelli; – dimanche 23 novembre commencera la 2e enquête, intitulée “D’or et d’oublis”. Comme cela a été fait pour le roman qui se termine, vous trouverez ici un chapitre par dimanche.

Bonne lecture!

2)
zit
, le 09.11.2008 à 11:59
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17 ont voté, 16 pour…

z (et merci encore, je répêêêêêêête : très honoré de partager les colonnes de cuk.ch avec un(e?) auteur(e?) aussi brillante)

3)
Anne Cuneo
, le 09.11.2008 à 12:46
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J’oubliais!

Pour qui voudrait acheter ce roman (j’ai eu des demandes), je ne le vends pas personnellement, évidemment ;-))

Il faut s’adresser à Bernard Campiche qui vous fera parvenir le volume au meilleur prix dans les 5 jours, même en France.

Et en Suisse, si vous êtes près d’une librairie, c’est encore mieux, bien sûr, les libraires ont besoin qu’on les aide.

4)
FromStart
, le 10.11.2008 à 19:10
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Merci infiniment d’avoir le courage de mettre vos oeuvres online. Si je puis me permettre une question, pourquoi faites-vous cela? Je viens de terminer “Le maître de Garamond” et c’est un roman historique passionnant. De ceux qui rendent l’histoire vivante, et qui me donnent envie de creuser plus loin par la suite. On se rend compte que le XVIème siècle, ce n’est pas si loin que ça. Si j’ose faire de la pub pour une librairie, je recommande la Librairie du Lac à Lausanne; son libraire, Olivier Ducommun, ne l’est justement pas.

6)
jibu
, le 10.11.2008 à 21:14
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J’ai tout lu ce week end (oui, en ajoie, ce week-end ce termine ce soir, Saint-Martin oblige) Y’a pas à dire l’iphone est un super bouquin :-)

Merci pour ces histoires online Anne.

7)
Anne Cuneo
, le 11.11.2008 à 10:07
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Si je puis me permettre une question, pourquoi faites-vous cela?

Pourquoi je fais cela?

Au départ, c’était un peu un gag. Je vais régulièrement faire des enquêtes en me réclamant de cuk.ch comme je me suis recommandée de journaux ou de la TV; j’ai constaté que je suis reçue avec autant de respect que si je venais pour un grand media. Surtout lorsqu’ensuite il en sort une “humeur” sérieuse, genre Wattwerk (la maison solaire de Bâle), expo Giacometti à Zurich, les primaires américaines, les divers artistes ou auteurs que j’ai rencontré “pour vous”. J’ai fini par me dire.: Bon, si c’est un journal, il devrait avoir un feuilleton. J’ai proposé l’idée à François, puis à mon éditeur, et tous deux ont bien ri et on dit «chiche». Alors pourquoi pas?

L’idée a été renforcée par le fait que les quotidiens en ligne n’ont généralement pas de feuilleton, ça ferait quelque chose de spécial qu’il y en ait un, au-delà du contenu.

Et enfin, il y a le fait que souvent des internautes se sont plaints qu’il n’y ait rien sur cuk le dimanche. Comme nous travaillons tous bénévolement, et qu’il y a un peu moins de lecteurs le week-end, le fait qu’il y ait quelque chose qui a DEJA été écrit et qu’il suffit de mettre en ligne, ça fait sens.

Au-delà des commentaires (peu nombreux, en fait, c’est normal, il n’y a pas grand-chose à discuter sur un roman), j’ai été bombardée de messages électroniques pour me dire combien on appréciait l’idée.

Merci infiniment d’avoir le courage de mettre vos oeuvres online.

Pas de courage nécessaire. Si cela veut dire que ce sont des livres qu’on ne vendra pas, je vous détrompe: les gens qui aiment les livres (j’en suis) achètent même ceux qui sont intégralement sur internet en une seule fois. Il y a un éditeur qui publie ses livres parallèlement sur internet et sur papier, il continue à vendre très bien.

Et pour terminer ces explications, le feuilleton n’est, à l’inverse, pas particulièrement “publicitaire” pour gonfler les ventes. Ça ne change pas grand-chose.

Mais ça fait plaisir.