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Lettre ouverte à mon pied droit

J'étais sorti pour faire mon heure de marche quotidienne. Après vingt minutes, j'ai reçu une note de service émanant de mon cerveau:

Une information vient de nous parvenir, selon laquelle le pied droit ressent une douleur apparemment liée à l'activité physique en cours. Fin du message.

J'ai immédiatement envoyé la réponse suivante:

J'accuse réception de votre note relative à la douleur ressentie par le pied droit. Je n'ai dans l'immédiat ni les moyens ni les connaissances me permettant de pouvoir interpréter correctement cette douleur et en comprendre la cause. Il m'est donc impossible de poser un diagnostic fiable et d'envisager le traitement adéquat. Je reste toutefois attentif à toute information concernant l'évolution de cette situation. Et si cette douleur devait durer et/ou s'intensifier, je me dérouterais vers l'arrêt de bus le plus proche de manière à ménager l'organe concerné. En cas de nécessité, je ferai appel dès que possible à un-e professionnel-le compétent-e afin d’entreprendre ce qui peut l’être en vue d’une amélioration durable.

Après avoir attendu la milliseconde nécessaire à mon message pour parvenir à mon pied droit, j'ai pris ma plus belle plume et je lui ai adressé cette lettre:

Mon très cher pied droit,

J'ai bien pris connaissance de ton problème. Tu as dû recevoir ma réponse officielle et fonctionnelle via la ligne. Cependant, je tenais à te contacter personnellement pour t’adresser ces quelques mots:

Cela fait 60 ans que je bénéficie de tes services, et j'avais envie de t'exprimer ma reconnaissance. Oui, je sais, peut-être eût-il été normal que je te la manifeste spontanément, sans attendre qu'un problème se présente. De plus — je te vois froncer les orteils — tu as raison: des problèmes il y en a déjà eu, et je me suis contenté de les résoudre par des moyens médicaux. Jamais toutefois je n’ai pris le temps de te contacter comme ça, juste pour le plaisir d’entretenir une relation plus riche que simplement fonctionnelle. Je m'en veux. Sache que ça n'est pas par ingratitude, mais juste à cause de cette méchante habitude que nous avons, nous autres humains, de ne souligner que ce qui ne va pas. Et même si ce comportement a des racines explicables et légitimes, la science d'aujourd'hui nous confirme que l'attention portée aux problèmes, lorsqu'elle est exclusive, ne nous permet que de survivre. Vivre, c'est autre chose. Seule l'attention au positif nous permet d'améliorer vraiment notre qualité de vie, voire dans certains cas d'accéder à une certaine dose de bonheur.

Alors voilà, cher pied droit. Je te remercie pour tous les pas que nous avons faits ensemble grâce à toi. Tu n'as jamais déclaré forfait sans une bonne raison, et tu as toujours pris soin de me communiquer les informations me permettant de prendre soin de toi.

Pied droit, je t'aime. Je suis heureux que tu sois là et que tu me permettes de me déplace facilement. Car si j’apprécie tant la marche, c'est bien sûr en grande partie grâce à toi. Merci, mon pied. Et de plus, tu as le bon goût de participer à un autre de mes grands plaisirs lorsque tu tapes le rythme de la musique que j'écoute. Ainsi, même si je suis assis, ta présence active me réchauffe le cœur et me fait du bien.

Voilà. Je te laisse. Mais sache que je pense souvent à toi avec reconnaissance, ainsi qu'à ton collègue de gauche. Et si d'aventure je devais entendre une fois quelqu'un utiliser l'expression "bête comme ses pieds", j’y pèterai la gueule, à ce conard.

À peine avais-je expédié cette missive que je reçus une communication prioritaire de la part de mon cerveau, m'informant que la douleur ressentie par mon pied droit avait presque totalement disparu.

Étonnant, non?

Alors bien sûr, je n’en déduis pas qu’il suffit de dire “je t’aime” à un organe pour que la douleur cesse, et encore moins qu’il guérisse d’une éventuelle maladie. Mais quand même. J’ai réellement été surpris par la disparition de cette douleur.

~ ~ ~

Quelques minutes plus tard, mon cerveau m'envoyait la transcription d'une conversation qu'il avait surprise, entre mes deux pieds:

— T'as vu, Il m'a répondu!
— Qui ça, le Cerveau?
— Non, LUI!
— En direct?
— Oui! Et Il me dit qu'Il m'aime, qu'Il est reconnaissant pour tout ce que je fais, et plein d'autres choses super sympa. Qu'est-ce que ça me fait du bien!
— Montre-voir... Ah oui, et là, Il parle de moi!
— C'est cool, non?
— Ouais, vachement!

Epilogue

Mon pied, je sais où c'est.

Mon cerveau, je sais aussi.

Mais "je", c'est où?

27 commentaires
4)
Aigle4
, le 13.12.2016 à 01:41
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Très joli et émouvant, ce dialogue avec votre pied.
Une chose m’étonne cependant, n’est-ce pas le gauche qui trahit ?
Mai « je » n’en suis pas sûr…
En tous cas, mon bras droit est jaloux. ;o)

5)
PhilSim
, le 13.12.2016 à 06:49
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Très joli texte, comme d’habitude. Merci beaucoup.

Accessoirement, je note qu’une nouvelle fois, vous vous occupez de l’organe qui se signale, votre pied droit, que vous traitez avec amitié et respect, ce que nous, lecteurs, ne pouvons que cautionner. Mais dans le même temps, vous ignorez superbement le pied gauche, lequel fait preuve au passage d’une noblesse de caractère remarquable en ne montrant aucun signe de jalousie. Mais cela va-t-il durer, faut-il qu’il se mette en grève pour que vous adressiez enfin à lui ?

7)
tibet
, le 13.12.2016 à 07:05
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Goûteux pour le petit déjeuner !

Et pourtant R nous a bien dit « je, est un autre »

C’est vrai que « je » m’écoute, le plus possible. Ou faudrait-il dire « je, m’entends » parce que, « je » ne me parle pas ! Ça promet une belle prise de tête.

Merci ça fait du bien

8)
Blues
, le 13.12.2016 à 07:24
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Super … note que ça fonctionne tout aussi bien avec la mécanique (voiture) que l’informatique (vos divers périphériques).
Dans le cas contraire : toute chose que l’on ne respecte pas finira défaillante en se retournant contre vous … c’est connu !

9)
Sirrensis
, le 13.12.2016 à 07:54
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Le plaisir d élire (de lire) ce matin, ce billet-là. Quand on parle à son corps, nous autres humains, nous nous disons peut-être qu’il a des choses à nous dire. Savons-nous bien les décoder, les interpréter?

Merci @Dom pour cette variation d’un dialogue qui pourrait en appeler plein d’autres comme mes intestins et (est aussi) mon cerveau.

12)
Pierre A Cordier
, le 13.12.2016 à 09:41
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Comme dirait mon pote Narcisse, au niveau du nombril.

Le fond de l’air est frais ce matin, on atteint péniblement le 2ème degré sur l’échelle de Celsius. Ah 3ème, bon ça va.

13)
Dom' Python
, le 13.12.2016 à 12:00
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Merci pour vos déjà nombreux commentaires!

fxc: Ben… essaie!

Saluki: Gros coup de fatigue? ;-)

PhilSim: Merci! Certes, votre remarque est fort pertinente. À vrai dire, je me l’étais faite à moi-même et j’ai failli en parler. Mais, dans un souci d’en rester au propos initial qui était de partager une expérience surprenante, j’ai choisi de n’en point faire mention. Je vous suis toutefois reconnaissant de souligner ce point, ce que lisant je me suis promis à moi-même de prendre régulièrement le temps de m’adresser ainsi aux différentes parties de mon corps, qui ont chacune une part de responsabilité dans le fait que je sois un sexagénaire plutôt heureux!

Blues: En te lisant, j’ai pensé à mon grand-père qui parlait longuement aux fleurs de son balcon. Lorsqu’il a été hospitalisé durant quelques semaines, elles ont commencé à dépérir, bien que ma grand-mère les arrosait régulièrement selon les instructions de son mari. Lorsque celui-ci est rentré de l’hôpital, elles ont rapidement repris vigueur! Par ailleurs, j’ai reçu un mot d’un correspondant Twitter qui me dit s’être bien marré, car il n’est “pas le seul à parler à ses périphériques”!

Sirrensis Si tu ne l’as pas vue, tu seras intéressé par cette émission de la RTS: 36.9°, 23.01.2013, 20h15 Microbiote: ces bactéries qui nous gouvernent

PhB Merci! Et j’aime bien l’image des “oreilles de son pied”!

Pierre A Cordier Euh… Je ne suis pas doué en langues, et particulièrement en Sous-Entendu. Dois-je comprendre que mon texte te paraît narcissique?

16)
Pierre A Cordier
, le 13.12.2016 à 12:58
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Oh mon Dieu, ô que nenni, c’était une réponse à votre question de fin de rédaction.

A prendre au 2ème ou 3ème degré comme je l’ai précisé.

Et si je l’avais écrit au 1er degré, c’est nombriliste qui aurait, en cherchant longtemps, pu être compris. Encore que parler de nombril n’a rien de péjoratif, dans certains domaines c’est une partie du corps qui est très importante. Se recentrer sur soi, par exemple, est tout sauf négatif.

Non?

17)
Lebarron
, le 13.12.2016 à 13:54
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Ayant une sclérose en plaques, je passe mon temps à dialoguer avec mon corps, au début nous nous sommes beaucoup frittés je refusais de l’écouter, mais il a pris le contrôle et du me soumettre à ses exigences, les choses ont évolué nous nous parlons de façon constructive, je lui demande d’en faire un peu plus, il me prévient quand j’en fais trop, qu’il faut que je me repose, ensemble nous sommes passés de quelques centaines de mètres de marche à quinze kilomètres en petite montagne, on s’est réconcilié.

19)
Dom' Python
, le 13.12.2016 à 18:16
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Pierre:
Merci pour cette précision. Et moi qui me demandais ce que cette info météo venait faire là !
Sur le centrage, j’aime bien la distinction entre centré sur soi et centré en soi. Personnellement, je cherche à être toujours plus centré en moi, ce qui me permet de me tourner vers l’autre sans me perdre.

Lebarron: Merci infiniment pour ta contribution!

20)
Jean-Yves
, le 13.12.2016 à 20:08
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Vivacité ô combien rassurante.
À te lire, je ne crains plus de prendre de l’âge.
Le terme vieillir en devient presque sénescent.
D’ailleurs on ne l’utilise que jusqu’à y être confronté ;-)

21)
Pierre A Cordier
, le 13.12.2016 à 20:52
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Attention à faire la distinction entre se recentrer sur soi et être centré sur soi ou en soi.

Après chacun peut avoir sa définition, c’est pas très important.

Le plus important est la pratique, qu’elle découle de la théorie ou pas, c’est secondaire. Plus on est dans la pratique et plus la théorie s’éloigne. Lorsque la théorie n’est plus là, ça signifie qu’on a acquis suffisamment de pratique pour ne plus avoir besoin de théorie.

Si je peux me permettre, chercher à être plus centré en vous signifie que vous êtes trop centré sur vous. Et comment faire pour se tourner vers l’autre sans se détourner de soi?

22)
Sirrensis
, le 13.12.2016 à 22:55
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@Dom com. 46 merci pour le lien vers cette émission. Elle m’a permis de réactualiser la lecture de Le charme discret de l’intestin De Giulia Enders. Très appréciable, clair. Cela m’à permis de mieux prendre en compte l’importance des intestins et des effets de son travail sur notre humeur, notre énergie. Une autre manière de penser en soi.

23)
Dom' Python
, le 14.12.2016 à 00:06
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Pierre:
Permettez-vous, permettez-vous! A mon tour de me permettre d’illustrer mon propos pour le clarifier:
Imaginez un cercle au centre duquel se trouve un point. Deux positions possible:
1/ Assis sur le cercle, tourné vers l’intérieur. Je n’ai d’horizon que moi-même, je tourne le dos à l’autre, à l’environnement, au monde. C’est ce que j’appelle “être centré sur moi”.
2/ Assis sur le point central. Je suis en mon centre, mon “hara”, je me tiens droit, le souffle dégagé. Du centre, dans quel sens que je me tourne, mon regard est tourné vers l’extérieur. Je suis disponible au monde, à l’autre. C’est ce que j’appelle “être centré en moi”. Ainsi n’ai-je pas à me “détourner de moi” pour me “tourner vers l’autre”. Etant au centre, je suis forcément tourné vers un autre, mais sans me perdre.
Alors je pourrais développer ce que je mets concrètement dans ces expressions. Mais pour moi, la perception de cette nuance a été une découverte fondatrice.

Sirrensis:
Excellent livre que Le charme discret de l’intestin, que François nous a présenté ici.

24)
Pierre A Cordier
, le 14.12.2016 à 12:16
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Je ne sais pas quel chemin vous avez découvert ni quelle distance vous avez déjà parcouru, mais j’observe que par deux fois vous avez utilisé l’expression « sans me perdre ». Cet élément semble important dans votre recherche d’une certaine harmonie.

N’est-ce pas un obstacle pour progresser dans votre méthode?

Même si il ne faut pas accorder trop d’importance à la discipline que l’on choisit car l’essentiel est ce que l’on accomplit ensuite dans le concret.

27)
François Cuneo
, le 19.12.2016 à 10:20
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Avec un peu de retard et après tout le monde: merci!

C’est fou ce qu’on arrive à faire, avec un peu de gentillesse!